La Nouvelle Tribune

L’Hommage des universitaires au Prof Maurice Ahanhanzo-Glèlè

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Le colloque international de Cotonou sur la constitution béninoise du 11 décembre 1990 qui s’est tenu les 8, 9 et 10 aout a été organisé par l’Association béninoise de droit constitutionnel (ABDC) dirigé par le professeur Joël Aïvo en hommage au professeur Maurice Ahanhanzo-Glèlè, inspirateur de la constitution objet du colloque.  La cérémonie d’ouverture de la rencontre, qui a eu lieu dans la matinée du 8 aout, a été marquée par un hommage des universitaires au Prof Ahanhanzo-Glèlè. C’est à Francis Wodié, professeur titulaire, professeur de droit public et de science politique, ancien ministre et président du Conseil constitutionnel ivoirien qu’est revenu l’honneur et la charge de cet exercice d’hommage. Lisez ci-dessous, l’intégralité de son texte.

S’ offrant comme un moment de célébration et un moyen de proclamation, l’hommage peut être décrit comme un acte, spécial, de reconnaissance autant que de récompense, ici des universitaires à un universitaire; de reconnaissance, solennelle, de l’homme pour ce qu’il a fait et pour ce qu’il est, et qui le désigne comme un exemple, à suivre, un modèle, qui inspire et auquel on aspire à s’identifier.

Rendre hommage, c’est donc porter témoignage des qualités exceptionnelles à tout le moins particulières, de celui qui en est le bénéficiaire, en lui vouant une haute estime et considération, comme un culte, ponctuel.

Maurice, tu ne seras pas notre suzerain, et nous tes vassaux; nous sommes des pairs et entre pairs, des hommes d’égalité et de qualité. L’hommage n’en aura que plus de valeur.

Tu n’es pas l’archétype de l’universitaire, faisant carrière et ayant fait carrière j tu offres l’image d’un amateur, au sens noble du terme, (c’est-à-dire qui aime et pratique son art sans en faire un métier), d’un amateur et non d’un professionnel, ainsi qu’en témoigne ton parcours, intellectuel et universitaire, atypique, à bien des égards.

On peut s’autoriser à affirmer que tu ne te destinais pas à la fonction enseignante et universitaire, comme certains entrent en religion. De la préparation aux grandes écoles au Brevet de l’Ecole Nationale de la France d’outre-mer, aucune balise ne signalait, visiblement, ta présence sur la voie du futur professeur de droit public et de sciences politiques.

C’ est, somme toute, la consécration; et, déjà, flotte dans la salle un léger parfum d’encens;

Nous nous garderons de verser dans le dithyrambique, qui est le propre des thuriféraires, comme leur pain bénit; et vous savez que les universitaires ne mangent pas de ce pain-là.

Ainsi le ton sera à l’avenant.

 La solennité du moment porte au vouvoiement; l’amitié, qui s’en exhale, invite au tutoiement; je ne manquerai pas d’user, alternativement, de l’un et de l’autre, au gré des instants, pour conserver à cette cérémonie son double caractère, solennel et convivial.

De l’hommage de (celui qui. le rend) à l’hommage à (celui qui le reçoit), le rapport était d’inégalité, de l’inférieur, le vassal, au supérieur, le suzerain, ainsi que permet de le constater une rapide exploration historique et sémantique.

Tu t’es spécialisé, comme nombre d’entre nous, en droit constitutionnel, en offrant de belles et savantes pages au constitutionnalisme africain, qui porte, en maints passages, ton empreinte, un des titres de noblesse qui te vaut, aujourd’hui, d’être hissé sur le pavois.

Professeur émérite, je ne sais si le titre vous en a été déjà décerné, vous écriviez, en 1985, aux pages 180 et suivantes, des Mélanges offerts, à votre initiative, au Professeur GONIDEC (l’Etat moderne, horizon 2000), je vous cite: « l’Etat en Afrique n’est pas encore une institution, étant le plus souvent identifié à un homme ou à un groupe. La pratique gouvernementale dans nombre de pays africains incite à s’interroger sur la nature du pouvoir personnel. Tout part du et revient au Président; ce dernier finit pas se croire omniscient et omnipotent, et à se prendre pour un Dieu ... ». On pourrait, affinant l’analyse et la prolongeant, ajouter que celui qui a le pouvoir est donné et reçu comme celui qui est le pouvoir; avoir et être se confondent dans ce travestissement, tout comme Tour à tour, fonctionnaire international, 25 ans durant à l’UNESCO, Secrétaire Général du Gouvernement, chargé de mission au cabinet d’un

Chef d’Etat, la route n’était pas celle conduisant aux amphithéâtres et à la chaire de professeur titulaire; mais, sur l’accotement de la chaussée se profilait, évanescente, ta silhouette, qui, au fil des ans, prendra de l’envergure et de l’éclat, te permettant de t’engager sur la voie centrale qui, en 1974, te consacrera, avec l’Agrégation, Grand- Maître. Vous tenez, depuis et maintenant, Monsieur le Professeur, la toison d’or; et vous pouvez entrer dans le temple, par la porte principale, sans avoir à vous déchausser Ge me trompe de religion ...). Tu n’as pas été coulé dans le moule, mais la matière, tout à ton honneur, a su prendre la forme attendue.

C’est à vous, Monsieur le Professeur, cher Maître, cher collègue, que nous rendons, ce jour 08 août 2012, hommage, un hommage on ne peut plus mérité.

N’ayant pas toujours, ou pas nécessairement, la réponse appropriée, l’universitaire ne peut échapper à la question. Les rapports entre le savoir et le pouvoir n’ont pas été toujours des plus pacifiques: de Platon, avec la sophocratie, à Saint-Simon, avec la technocratie, le conflit est là, potentiel ou même actuel; tous les deux, Pouvoir et savoir, se réclamant du sacré, le feu sacré du savoir que Prométhée a réussi à dérober aux dieux, et l’épitre aux romains de Saint-Paul (à citer).

Tu as su, Maurice, te tenir en dehors, Pour ne t’en tenir qu’à ta fibre universitaire, au contraire de nombre d’entre nous qui s’y Sont brûlés les ailes.

Me trahissant à donner un ton personnel au propos, et m’en excusant, je relève, non je révèle:

Seuls des agrégés peuvent en adouber d’autres; ainsi, nous a-t-il été donné, Maurice et moi, de participer, successivement ou Simultanément, à divers jurys du concours d’agrégation de droit public et de sciences Politiques organisés par le CAMES.

 S’efface la frontière entre le titulaire du pouvoir et le détenteur du pouvoir. Du GLELE de 1985 au GLELE de 2012, quel écart,  quel accord? En tout état de cause, le jugement est sans appel. Comment, après un tel procès, sanctionné par une telle sentence, péremptoire, résister à l’appel du pouvoir politique, le moyen le plus sûr pour restaurer l’Etat en déliquescence; comment, le médecin, qui a pu établir un diagnostic si sûr, peut-il se dérober à son devoir, celui d’avoir à administrer la médication appropriée.

Parfois la tentation est si pressante, l’appel ne l’étant pas moins, nombre d’universitaires succombent ou cèdent, de quelque manière, se dévoyant, ainsi, pour certains, assumant, pour d’autres, leur vocation d’homme total. Mais, comment rester indifférent, aveugle ou muet, face à toutes ces misères, sociales, morales et politiques qui assaillent le continent et l’humanité en général.

Tu as su échapper, Maurice, aux avatars de cette politique. Aujourd’hui, nous nous retrouvons, toi et moi, dans le cadre de cette belle et haute cérémonie d’hommage, toi, recevant l’hommage, et, moi, délivrant le sermon, le serment? Monsieur le Professeur Maurice AHANHANZO GLELE,

Monsieur le Président de la République,

Mesdames et Messieurs,

Vous me permettrez, achevant la grand-messe, d’étendre le bénéfice de l’hommage, dûment rendu à Maurice, à tous les universitaires, d’ici et d’ailleurs, comme un culte à vouer au savoir.

Comme le savant, que nous ne sommes pas, nous devons, constamment, sur le mode du doute méthodique, interroger la nature et l’homme, pour espérer découvrir le vrai, en n’ignorant pas qu’il n’y a de vrai que du vérifié. Tu étais du jury du concours de 1983 à Abidjan, le premier organisé par le CAMES; je n’en étais pas, car, pressenti, j’en ai été écarté, à l’instigation du gouvernement ivoirien.

J’étais du jury du concours d’agrégation organisé en 1985 à Libreville; tu n’en étais pas. Nous nous retrouvons au concours d’agrégation qui s’est tenu à Dakar en 1987, tous les deux membres du jury, toi en assurant la présidence et la coordination générale de tous les jurys; tu n’étais pas du jury du concours d’agrégation qui s’est tenu à Ouagadougou en 1989; moi j’y étais, en en ayant assuré la présidence et la coordination générale de tous les jurys, comme toi en 1987, me faisant passer pour un épigone; en 1991, pressenti pour présider le jury, j’en ai été finalement écarté à l’initiative du gouvernement ivoirien, motif pris de ma qualité de Député, de l’opposition; qu’il est difficile de cohabiter et de vivre en bonne intelligence avec ces barbares qui, pour avoir le fruit, n’hésitent pas à abattre l’arbre producteur.

Seuls les ignorants affirment; n’en étant pas, et vous me le reconnaîtrez, je n’aurai rien à affirmer. La question posée, il revient à chacun d’en fournir la réponse appropriée, sa réponse. Merci Maurice d’être là, merci de nous avoir fait découvrir un bout du chemin, merci d’avoir été et d’être ce que tu es.

Comme le sage, que j’aspire à devenir, je m’interroge sur moi-même, en descendant en moi, pour pouvoir m’élever, du plus haut que je peux, au-dessus de moi-même, pour me hisser vers le divin qui est en moi, qui est en toi Maurice, comme en chaque être.

Au bout du compte, fermant la porte et ouvrant la fenêtre, je te regarde, Maurice, et je me demande si je te connais, et si, toi, tu te reconnais dans les propos qui s’achèvent.

Qui es-tu, et qui suis-je? Qui sommes-nous?

Alors, au lieu de nous épuiser à devenir ce que nous ne sommes pas, sachons, chacun, prendre son chemin.

Maurice, tu nous as indiqué ton chemin.

Mais où est la route?

Cotonou, le 08 août 2012
Le Professeur Francis WODIE