La Nouvelle Tribune

Marie-Richard Magnidet, président de l’ODEM : «Il est temps qu’on soit fier d’être journaliste au Bénin»

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Ce n’est pas habituel. Le Président de l’Observatoire  de la Déontologie et de l’Ethique dans les Médias (ODEM) évite le silence d’or au lendemain des auditions publiques. Avenue Akpakpa/Sègbeya, siège de  l’ODEM, il s’est entretenu avec trois de nos confrères  que sont «Le Matinal», « Le Matin », « Fraternité» et «l’Evènement Précis ». Dans cette interview dont nous avons eu copie, Marie-Richard Magnidet  prend le temps d’un vaste tour d’horizon de la régulation et de la co-régulation. Il aborde tous les aspects des dernières sanctions de la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication (Haac). Il se laisse aller à un coup de griffe aux « fossoyeurs » de la crédibilité et la respectabilité de  la presse. Voici Marie-Richard Magnidet tel qu’il appréhende les dernières décisions de suspension et de fermeture de certains organes de presse.

Depuis quelques jours, la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication (Haac) a prononcé des sanctions allant de la suspension à la fermeture d’organes de presse. Peut-on les assimiler comme l’expression de l’échec de l’autorégulation?

 

Tout le monde est conscient que la dérive  de certains organes est extrêmement grave et qu’elle peut remettre en question tout ce que nous avons construit, non seulement depuis, 1999, l’ODEM mais aussi le fondement de  la liberté de presse. La condamnation de l’ODEM tend de plus en plus à ne plus inquiéter certains multirécidivistes de la violation du code de déontologie. Le corollaire en est qu’ils bafouent notre autorité en refusant de répondre à nos séances d’explications.  Mais la crise que vous assimilez à un échec peut-être aussi une chance pour notre profession, qui commençait  déjà à dériver sérieusement. Il est temps d’en finir avec de mauvaises habitudes de traitement de l’information.  Je crois que les journalistes dans leur plus grande majorité le comprennent et qu’ils savent qu’il y a un chemin et un pilote : la co-regulation

Parlons-en,  la co-regulation est perçue comme  un sabordage de l’Odem  à la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication. Qu’en pensez-vous ?

Je ne suis pas de votre avis. Co-Réguler, c’est réguler ensemble. La Haac est une institution constitutionnelle dont un tiers émane de la volonté  populaire exprimée par les professionnels. Ainsi, l’Odem exclusivement constitué de professionnels élus, se veut un éclairage à la prise de décision de la Haac dont les sanctions sont exécutoires au terme de l’arsenal de droit qui la régit. Au contraire, nous devons souhaiter la co-régulation pour être sûr que les décisions prises par ce que nous appelons, « le juge régulateur » sont mues par des desseins professionnels. Dans le cas d’espèce, les dernières décisions de la Haac renforcent l’autorité morale de l’ODEM et fait de lui un observatoire à respecter.  L’Odem est donc partie prenante de l’audition publique. En réalité, partout, c’est la co-régulation qui est en marche. En Egypte, au Burundi, partout  c’est la corégulation qui est en marche. Et pour cause, les auteurs des articles délictueux  tendent à banaliser  l’Odem. Il n’y a qu’un seul chemin, la Haac à qui le législateur a conféré une capacité à prendre des initiatives qu’elle juge opportunes pour la régulation des médias.

 

Monsieur le Président s’il y a un cas qui laisse pantois plus d’un, c’est celui de notre confrère «Le Béninois Libéré». Qu’est-ce que l’ODEM a fait pour empêcher cette extrémité du «juge régulateur»?

 

Il y a bien de détails qu’on ne saurait mettre sur la place publique au nom du principe de l’obligation de réserve. Néanmoins, il est bon de dire que l’ODEM  a tenté à maintes reprises, hélas en vain, de réconcilier les responsables de l’organe «Le Béninois Libéré»  avec la retenue qu’impose une comparution devant un observatoire.  Le Directeur Général du quotidien, «l’Indépendant» était présent à l’audition qui a valu à «Le Béninois Libéré » un mois de suspension. Il peut rapporter la médiation qui a été la mienne.  Au-delà des impressions et compassions bien compréhensibles  des uns et des autres, les sanctions prononcées par la Haac devraient être une occasion de faire notre autocritique.  Faut-il se concentrer sur les épines de la décision, sans voir les roses qu’elles comportent. Je nous pose la question.

Est- ce que le cas de «Le  Béninois Libéré» n’est pas une brèche ouverte à la Haac ?

Loin s’en faut. La dernière audience  publique de la Haac remonte à un an. Si la Haac  voulait faire de l’audition publique une activité régulière, ce serait chaque fin du mois. Et pour cause, les plaintes sont nombreuses. Le Vice- Président de la Haac, président de la commission en charge de la déontologie  évoque déjà cent cinquante plaintes en attente. C’est une statistique effroyable qui appelle une prise de conscience professionnelle.  La recrudescence des dérives fait peur à l’opinion publique. Nous sommes à deux ans des élections  municipales. Ce qui signifie qu’à l’approche des élections, nous devrons avoir des centaines de milliers  de plaintes à gérer.  Ce que vous ne savez pas, c’est que nous sommes souvent appelés à faire des médiations pour faire  retirer des plaintes au tribunal, à la Haac.  Aujourd’hui, nous avons des plaintes en instance. Par exemple, des plaintes du Garde des Sceaux, du roi d’Allada. Et encore de Mr Juste Guédou contre dix (10) organes, donc contre 20 journalistes ! Il y a lieu  de faire le ménage. L’Odem ne se dérobera pas de ses responsabilités.  Il faut commencer un jour. L’heure de l’assainissement, me semble-t-il, a sonné. Le mouvement est irréversible et irrévocable. C’est-à-dire que ceux qui ne respecteront pas le code seront au regret de ne plus se compter parmi nous. Voilà pourquoi, nous nous efforçons de sensibiliser les directeurs de publications et les rédacteurs en Chef sur le rôle qui est le leur dans l’avènement d’une presse crédible et responsable.

 

Parlant de sensibilisation, qu’est-ce que l’ODEM a déjà fait pour renforcer la conscience professionnelle des journalistes ?

 

Grâce à nos partenaires techniques et financiers, Friedrich  Ebert, l’Ambassade du Danemark à travers le PADEG Danida, nous continuons d’organiser des ateliers  pour sensibiliser sur le code de déontologie. Personnellement, j’échange avec les directeurs de publication pour appeler leur attention sur des manquements constatés.  Je m’investis avec mes collèges de l’Odem à offrir nos bons offices.  Beaucoup de citoyens victimes de certaines  publications pensent que nous protégeons nos confrères.  Dès lors, ils s’orientent directement vers la Haac qui aurait pu refuser la co-régulation mais l’a acceptée. C’est une chance pour nous.

 

Comment entrevoyez-vous l’avenir de l’ODEM dans ce contexte  de superpuissance de la Haac ?

 

La Haac n’est pas super puissante. Elle dans ses prérogatives constitutionnelles.  L’Odem a un bel avenir si les professionnels lui redonnent ses lettres de noblesse en respectant le code de déontologie.  Dans l’opinion, les journalistes sont perçus comme des escrocs, des mendiants.  L’Odem va s’associer à la Haac pour redorer le blason de la profession longtemps traînée dans la boue.  La presse béninoise n’a pas besoin de « braconniers ». Nous vivons de notre métier. Nous avons de femmes et des enfants. Il est temps qu’on soit fier d’être journaliste. C’est ce à quoi va s’atteler l’Odem. Son avenir sera radieux, si vous le désirez sincèrement.

 

En tant que juge d’autorégulation, quelle exhortation  faites-vous à l’endroit des professionnels des Médias ?

On ne le dira jamais assez. Respecter  le code de déontologie reste et demeure la seule manière  d’éviter les procès.  Les directeurs de publication et les rédacteurs en chef doivent reprendre la main. C’est - à-dire animer une rédaction professionnelle. Ce qui passe par la tenue régulière des conférences de rédactions.

Propos recueillis par Fraternité, Matinal, Le Matin et L’Évènement Précis.