La Nouvelle Tribune

Dr Fernand Gbaguidi, Lauréat du Prix 2011 de l’Académie des pays du Tiers-monde pour la Science

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«Le Bénin doit mieux valoriser sa médecine traditionnelle» Fernand Gbaguidi, Docteur en sciences pharmaceutiques, notamment en pharmacognosie, est le lauréat du Prix 2011 de l’Académie des pays du Tiers-monde pour la Science. Par ailleurs enseignant à l’Université d’Abomey-Calavi (Uac), et responsable du laboratoire de pharmacognosie du Cbrst, l’homme parle dans cette interview du bien fondé de la médecine traditionnelle, insistant sur la nécessité de mieux encadrer ce secteur pour le rendre plus utile aux populations et au pays.

Vous venez de recevoir le Prix de l’Académie des pays du Tiers monde pour la Science. Quels sont vos sentiments?

A partir de ce Prix, je me suis dit que je peux apporter vraiment un plus au bien être des populations et au développement des pays africains.

 

Parlez-nous de vos résultats de recherche qui ont sans doute séduit les membres du jury constitué à cet effet?

Le sujet que j’ai soumis à cette compétition est en réalité l’un de mes travaux de Doctorat sur l’étude d’une plante de chez nous qu’on appelle le Mitracabusscaber, pour sa capacité de traitement d’une dermatose dénommée dermato-philose bovine, qu’on retrouve généralement chez les bovins. C’est une maladie transmissible, de l’animal à l’homme (zoonose). Et jusqu’au moment où nous y avions travaillé, il n’y avait pas encore une antibiotique qui la traite efficacement. Et même quand on essaie de la traiter, cette maladie récidive très souvent la saison suivante et cause beaucoup de dégâts dans le rang desanimaux et des éleveurs. Donc, sur la base des connaissances traditionnelles, nous avons pu aboutir à mettre en place des pommades qui permettent de mieux traiter cette maladie, sans récidive.

 

Vous honorez ainsi le Bénin et particulièrement le Cbrst. Peut-on dire que ce Centre en est pour beaucoup dans votre brillant succès à ce concours?

Je tiens d’abord à préciser que c’est l’Académie des pays du Tiers-monde pour la Science qui organise chaque année ce prestigieux Prix et ceci dans chaque pays. Pour cette année donc, c’est le Bénin qui a été utilisé comme relais, à travers le Cbrst, sur la demande de l’Union africaine, le grand partenaire dans ce concours. Le Cbrts a donc joué sa partition avec une totale réussite, selon moi.

 

Quels sont les grands travaux de recherche que vous avez déjà menés jusque-là?

Comme je vous l’ai dit tantôt, je travaille sur les plantes médicinales. Et vous n’êtes pas sans savoir qu’au Bénin, au moins 80% de la population y ont recours. Ce qui en même temps est aussi un problème de santé publique. Je ne dis pas que ce que font nos tradipraticiens est mauvais dans l’ensemble, mais il est nécessaire d’assurer une certaine surveillance à leur niveau en termes de qualité et de normes. Pour notre part, ce à quoi nous attelons le plus est de participer à la valorisation de la pharmacopée traditionnelle par des usages un peu plus modernes. Entre autres travaux de recherche, dans ce sens, nous poursuivons actuellement des études sur une molécule isolée qui est beaucoup plus active comme anti-microbienne. Nous avons essayé de la modifier pour la rendre plus performante. Normalement, au jour d’aujourd’hui, nous devrions déjà obtenir un Brevet ainsi qu’une marque de produit dans ce sens, mais comme vous le savez, les moyens dans le secteur de la recherche au Bénin, nous font largement défaut. Comme autre chose que nous faisons, nous fournissons de l’expertise dans l’étude des plantes au Programme national de la pharmacopée.

 

De plus en plus, des produits pharmaceutiques issus de la médecine traditionnelle inondent le marché béninois. Sont-ils vraiment tous efficaces?

Cela est vrai. Il y a des médicaments de la médecine traditionnelle qui sont de plus en plus vantés sur le marché pour leur efficacité, mais au préalable nous les assistons pour quelques certifications, dont la toxicité, les principaux actifs, l’innocuité, etc. Nous avons initié par ailleurs un grand travail entre notre équipe et celle du Professeur Moudachirou sur l’étude des plantes anti-paludiques du Bénin et aujourd’hui, nous sommes arrivés à deux plantes actives à partir desquelles sont isolées 2 molécules très actives également. Elles seront bientôt disponibles sur le marché. Cette étude a commencé depuis 2006 et nous sommes déjà en pleine phase active des essais cliniques. Nous travaillons également sur le traitement de la maladie du sommeil.

 

Comment comprendre Mr le Docteur que plusieurs produits de la médecine traditionnelle continuent d’être certifiés par l’étranger, alors que le Bénin dispose déjà des compétences locales qui ont l’expertise nécessaire?

Il faut vraiment que le Bénin prenne ses responsabilités pour que cela ne soit pas toujours l’extérieur qui vient certifier nos produits. Pour notre part, notre ambition est de nous associer davantage aux travaux que fait le ministère de la santé dans ce sens et surtout d’en arriver à créer les bases de données des connaissances traditionnelles du Bénin. Il faudrait que dans ce pays, si quelqu’un détruit une plante pour en ressortir un produit, il doit pouvoir également participer à la pérennisation de cette plante. Et dans ce sens, je pense qu’il faut faire une cartographie des connaissances génétiques au Bénin. Si quelqu’un vous dit qu’il utilise par exemple le Mitracabusscaber, ce n’est pas une plante non connue, nos paysans l’utilisent depuis des lustres pour traiter toutes sortes de pathologies liées à la peau et en association à d’autres pathologies. Si un jour, on le valorise, et cela apporte des milliards, il faudra que les populations aussi en bénéficient d’une manière ou d’une autre.

Nous travaillons aussi sur l’identification et le développement des méthodes analytiques des principes actifs de certains aliments. Le Laboratoire que nous dirigeons a des capacités d’analyse dans tous les domaines concernant les plantes alimentaires et les plantes médicinales. Avec plusieurs autres institutions de la place, tels que l’Inrab, le Pta, le Programme national de la pharmacopée et médecine traditionnelle et autres, nous rêvons d’avoir un laboratoire de référence dans ce sens au Bénin.

 

Comment appréciez-vous la vie des chercheurs au Bénin?

Le problème ici au Bénin, est qu’on ne connait pas ce que signifie réellement un chercheur. Cela ne semble rien dire aux yeux de beaucoup de béninois, contrairement dans un pays comme la France où le chercheur est beaucoup plus côté que l’enseignant-chercheur. Parce qu’en réalité, pour enseigner à l’université, il faut forcement faire de la recherche. Il y a encore beaucoup à faire pour rendre plus dynamique le secteur de la recherche au Bénin, et comme vous le savez sans doute, la recherche nécessite de gros moyens, que l’Etat n’arrive pas encore à fournir aux chercheurs locaux. Cela est bien dommage, car sans la recherche, il n’y a point de développement.