La Nouvelle Tribune

Entretien avec Jean-Baptiste Gnonhoué sur la persistance de la crise au Darfour

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«On est loin de mettre un terme à cette situation tragique»
De l’avis de bon nombre d’observateurs, et notamment, selon le procureur de la Cour pénale internationale (Cpi), les violations des droits de l’homme continuent d’être perpétrées au Darfour. De plus, le gouvernement du Soudan se refuse à exécuter le mandat d’arrêt émis contre deux personnalités soudanaises. Votre journal, la nouvelle tribune, s’est rapproché de Monsieur Jean-Baptiste Gnonhoué, président de la coalition béninoise pour la Cpi aux fins d’éclairage.
Nouvelle Tribune
D’abord, quel est votre état d’âme face à la persistance de la crise au Darfour ?

Monsieur Jean-Baptiste
Je suis peiné, profondément peiné de constater qu’on est très loin de mettre un terme à cette situation singulièrement tragique.

Comment pouvez-vous ’expliquer ?
Vous connaissez certainement la genèse de la crise. Pour mémoire, je dirai qu’elle a commencé par une rébellion pour diverses raisons, à laquelle le pouvoir a répondu à sa manière, et évidemment cela s’est transformé en une spirale de violence inouïe. Crimes contre l’humanité, crimes de guerre. Si les exactions les plus graves persistent, c’est que le conseil de sécurité,- il faut le dire clairement- n’a pas su assumer adéquatement  ses responsabilités. Des intérêts stratégiques et géopolitiques ont entravé toute action décisive. Vous me direz que le conseil a déféré cette tragique situation à la CPI. C’est vrai, mais à quel prix ? Cela n’a pas été facile. Il a fallu la croix et la bannière. Le déploiement du contingent mixte ONU-UA, n’est pas effectif  jusqu’à présent, à ma connaissance. Le mandat d’arrêt international a été méprisé par le gouvernement soudanais. Tout ce que je viens de dire a maintenu la voie ouverte à la persistance des violations, des exactions de toutes sortes.

Que pensez-vous du rapport que le procureur de la CPI vient de présenter au conseil de sécurité ?
Ce rapport ne saurait mentir. Ce document contient les récents développements de la crise au Darfour. Les populations de cette partie du Soudan subissent des traitements inacceptables, parce que, justement le gouvernement soudanais n’a pas choisi d’œuvrer dans la bonne direction. Le procureur a demandé au conseil de sécurité d’obliger le Soudan à exécuter le mandat d’arrêt lancé contre deux personnalités indélicates

Comment selon vous, le Conseil doit –il réagir au  rapport ?
La réaction de cet organe politique doit être absolument positive. Il a deux choses fondamentales à faire : d’abord mettre en demeure par tous les moyens le Soudan de livrer sans délai les deux personnalités indélicates à la CPI. Celle-ci, ayant été saisie par le conseil de sécurité,  sa compétence devient universelle, qu’un Etat soit partie ou non au traité de Rome du 17 Juillet 1998. Ensuite, prendre toutes les mesures contraignantes aux termes de la Charte pour que le Soudan  laisse le contingent mixte ONU – U A se déployer très rapidement sur son territoire. En vertu de l’article 25 de la Charte de l’ONU, toute décision du conseil de sécurité s’impose d’emblée à tous les Etats membres. De plus, la résolution 688 du 5 Avril 1991 de ce même Conseil précise qu’un problème gravissime interne de droits de l’homme menace la paix et la sécurité internationales. La situation au Darfour a atteint un seuil qui devrait obliger le Conseil à prendre des mesures destinées à protéger les populations. Le principe de la responsabilité de protéger est fondamental, je pèse mes mots, et cela n’a aucun point commun avec les intérêts stratégiques, géopolitiques et foncièrement égoïstes de certains membres permanents. Inutile de nommer ces pays. Ils se connaissent, et ils savent qu’on ne les connaît que trop. Vraiment je suis peiné. Par ailleurs, l’Union Africaine dont je déplore la léthargie doit se mettre débout pour demander au Soudan d’arrêter de dicter sa loi à la communauté internationale. Il y a une campagne actuellement au sujet du mandat d’arrêt de la CPI (arrest now). Il est souhaitable que cela aboutisse à l’arrestation des personnalités soudanaises indélicates. Les membres de l’Union Africaine doivent participer activement à cette campagne. Voilà ma part de vérité sur la situation au Darfour.

Votre mot de fin
Le Conseil de Sécurité ne doit pas échouer dans cette région du Soudan. L’Union Africaine non plus. Il est question de protéger la dignité commune à tous les hommes, et qui de surcroît est dénuée de valeur marchande. Cette protection à tout prix doit absolument l’emporter sur les intérêts  stratégiques, géopolitiques de certaines grandes puissances. Il faut agir à tout moment  au nom du droit et de la morale internationale. Seules, la vérité, la justice effective et la réparation appropriée sauveront notre monde de la barbarie, de la sauvagerie et de l’animalité. Organisons nous pour un monde débarrassé de l’antinomie de la raison.