La Nouvelle Tribune

Béo Aguiar, initiateur des Grands Prix Afrique du Théâtre Francophone

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«Ne soyez pas étonnés que l’événement devienne togolais, gabonais ou burkinabé»

En décembre 2009 se tiendra à Cotonou la deuxième édition des Grands Prix Afrique du Théâtre Francophone. L’événement récompensera des acteurs du théâtre dans quatorze domaines différents. Dans un entretien qu’il nous a accordé, l’initiateur, Euloge Béo Aguiar explique le bien fondé d’une telle manifestation panafricaine.

Qu’est-ce qui vous a motivé à créer les Grands Prix Afrique du Théâtre Francophone ? Est-ce que parce vous avez senti un vide sur le terrain ou c’est pour en ajouter à ce qui existait déjà ?

Rien n’existait déjà ! Dans tous les autres domaines artistiques, il y a des récompenses annuelles ou des biennales qui viennent réconforter, récompenser ou distinguer ceux qui font un travail de qualité. Il en a pour les hommes de cinéma. Il en a pour les musiciens. Il faut pouvoir primer ceux qui sont bons pour les encourager à aller plus loin. Mais au plan théâtral, il n’y a rien. C’est pourquoi, nous avons initié les Grands Prix, non pas pour concurrencer le Fitheb, mais pour le compléter parce que le Fitheb devrait aussi, dans sa forme, trouver les moyens de récompenser les meilleurs spectacles qui arrivent ici. Le Fitheb dans son essence est un festival, une plate-forme où on vient jouer et se distinguer. Nous, nous apportons cet événement là pour faire en sorte que le Bénin continue d’être la terre du théâtre en Afrique.

L’événement cible beaucoup de domaines. Est-ce nécessaire d’aller jusqu’à quatorze domaines ?

Cela est nécessaire parce que souvent on ne voit pas ces petits métiers ou bien les autres métiers en dehors de la mise en scènes, du comédien ou de l’auteur. Or, pour qu’un spectacle soit, il faut, en dehors du jeu d’acteur, de la mise en scène, de l’œuvre qui est écrite, quelqu’un qui a créé la lumière, quelqu’un qui a bien pensé créer les costumes, quelqu’un d’autre qui est le promoteur culturel qui accueille l’événement, les médias qui accompagnent, qui critiquent ce spectacles. On en a identifié quatorze domaines. Donc aujourd’hui, ce n’est pas lourd. Au contraire, quand un spectacle vient en compétition, le spectacle s’ouvre à toutes ces disciplines de compétition pour voir si aussi dans d’autres chapitres, ils ne peuvent pas mieux exceller. L’année dernière, Noudéhou Grégoire qui a eu le prix de meilleur décorateur n’est pas quelqu’un de théâtralement reconnu. Il est caché mais voilà quelqu’un qui apporte beaucoup aux spectacles. Il crée des décors. Voilà des gens dont on a besoin qu’on les connaisse aussi. Voilà un exemple concret de distinction.

 

La manifestation ne dure pas que le temps d’une soirée de gala. Elle s’étend sur trois jours au moins. Pourquoi ce choix ?

Le programme est serré parce qu’on va à l’essentielle. On va pour des récompenses. Il y a une soirée de gala qui est le point de mire de l’activité. Mais, il y a une journée consacrée à l’audition des candidats. C’est-à-dire, on va recevoir chaque candidat qui va tirer au sort dans un panier une question, il aura dix minutes pour plancher devant le jury et devant le public et on va voir s’il maîtrise son domaine d’activité, son domaine de compétition. Les membres du jury sont là pour prendre note.

Comment sont financés les Grands Prix Afrique du Théâtre Francophone ?

Je ne vous le cache pas. L’année dernière, le gouvernement béninois nous a proposé un million cinq cent mille (1.500.000) francs Fca. Cette année encore, c’est le même montant que nous avons reçu. Un million cinq cent mille pour les Grands prix Afrique du théâtre francophone ! Notre événement couvre 27 pays d’Afrique francophone. C’est une visibilité énorme. Nous faisons venir ici, non seulement les nominés mais ils sont accompagnés d’un organe de presse de leur pays. Ils sont accompagnés également par les représentants diplomatiques de leur pays qui sont sur place. Le drapeau national de chaque pays arrive ici. Et c’est 1.500.000 francs que le Fonds d’aide à la culture met à la disposition de l’événement. Il ne faut pas être pas étonné que demain cet événement devienne togolais, gabonais ou burkinabè. Tout simplement parce que ailleurs les gens veulent s’en saisir. Et nous, nous sommes prêt pour aller dans ce sens là. Pour les autres financements, au niveau des institutions étrangères, les dossiers sont déposés et nous attendons le retour. Nous espérons que cela va arriver très vite. Au niveau des privés aussi, nous sommes dans la course mais voilà, nous n’attendons pas la manne du ciel de l’Etat mais nous attendions tout de même quelque chose de conséquent et de meilleure par rapport à la première édition.

 

Est-ce que ça veut dire que les autorités béninoises en charge de la culture n’ont pas encore compris l’enjeu des Grands Prix Afrique du Théâtre Francophone ?

Si les directions techniques du ministère de la culture ne pensent pas que cette activité est comme une sortie de disque, elles agiraient autrement. Ce n’est pas qu’ils n’ont pas reçu le dossier. Ce n’est pas qu’ils n’ont pas évalué le dossier. Ce n’est pas parce qu’ils ne connaissent pas l’importance de l’événement. S’ils prennent la décision de voter 1.500.000 francs comme subvention, ça veut dire qu’ils ne veulent pas que cela soit un événement majeur béninois. Ils veulent peut-être qu’on lui change de nationalité. Et nous, nous pouvons l’orienter dans ce sens là si les choses ne changent pas.

 

Très peu de Béninois sont nominés aux Grands prix Afrique du théâtre francophone, pourtant le Bénin est la capitale du théâtre africain grâce au Fitheb.

Cette année on a reçu plus de 1700 dossiers venant de tous les pays même du Magreb. Du Bénin, on en a aussi reçu beaucoup. Ceux qui sont retenus sont ceux qui sortent un peu de l’ordinaire. Parce que ce qu’on veut faire, c’est récompenser un théâtre d’une certaine qualité. Et non un fourre-tout comme on a l’habitude de voir. Ce n’est pas que les hommes de théâtre béninois délaissent cet événement. Au contraire, ils ont même peur de déposer les candidatures parce qu’ils vont en compétition avec de grands noms. Ceux qui prennent le risque de déposer leur candidature sont des gens qui se disent, ont peut y aller. Cette année, nous avons reçu quand même la candidature de Guy Ernest Kaho dans la catégorie meilleur comédien. Nous espérons qu’il va passer. Ce n’est pas que les gens ne veulent pas mais ils ont peur parce que c’est une compétition.

 

A la première édition, l’événement a honoré Monique Blin. Cette année, ce sera Jean Pierre Guingané. Pourquoi un tel hommage ?

Nous, nous avons décidé de rendre hommage à des gens encore vivants. Des gens qui ont marqué le théâtre en Afrique, des gens qui ont apporté un développement puisant au théâtre. Il ne faut pas attendre leur mort pour dire voilà, c’était de grands hommes. Ces gens ont besoin de leur vivant d’être récompensés, revalorisés par leur pair comme tel. Jean Pierre Guingané cette année parce qu’il fut président de l’Institut international pour le théâtre africain et il est aussi maintenant vice-président de cette institution au plan mondial. C’est quelqu’un qui a apporté énormément au développement culturel chez lui au Burkina Faso mais également dans l’ensemble des pays d’Afrique. C’est quelqu’un qui continue de faire la fierté du théâtre africain. Il est dramaturge, comédien, metteur en scène, scénographe, etc. Il enseigne le théâtre à l’université de Ouagadougou. Il a été ministre de la culture chez lui. C’est dire que nous ne choisissons les gens au hasard. Nous choisissons des gens qui ont fait leurs preuves.Votre regard sur la gestion du ministère de la culture

{mosgoogle}Le Bénin culturel a besoin de dirigeant culturel. C’est-à-dire, il ne faut plus qu’on balance le ministère de la culture de gauche à droite. Peut-être qu’on sera rattaché bientôt au ministère en charge de la défense. Il faudrait que ça devienne quelque chose de stable et dirigé par des gens qui savent de quoi ils parlent, des gens du domaine culturel. Je ne dis pas forcément des artistes mais il y a des cadres culturels qui sont dans le pays. Ils sont formés pour ça. Comme au ministère de la santé on envoie des médecins,  au ministère de l’économie on envoie des économistes, nous souhaitons qu’à la tête du ministère de la culture, on nous envoie quelqu’un qui soit vraiment du domaine.

Propos recueillis par

Fortuné Sossa