La Nouvelle Tribune

Benjamin Ablo, maire de Grand-Popo

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«Nous subissons les effets du barrage de Nangbéto »

La commune de Grand-Popo fait partie des régions traversées par le fleuve Mono. Pourtant, les populations de la localité sont confrontées à de graves problèmes d’eau. Le maire de la commune, Benjamin Ablo, se prononce sur la situation  et évoque quelques  solutions pour y remédier.

Peut-on dire monsieur le maire qu’en matière d’eau, Grand Popo est comme un cordonnier sans chaussures ?

Benjamin Ablo : Nous sommes entourés d’eau, mais nous n’avons pas d’eau à boire. C’est un paradoxe. Nous avons la mer, nous avons le fleuve, beaucoup de lagunes passent par ici mais nos populations n’ont pas d’eau à boire. Alors si on dit ça devant le commun des mortels, il dit mais ce n’est pas possible! Mais pourtant c’est la réalité. Dans certaines zones de la commune, pour avoir de l’eau, il faut aller au-delà de 1200 mètres en profondeur. Si non l’eau qui sort avant ça est saumâtre. Nos populations utilisent les cours d’eau pour faire la lessive, la vaisselle, mais elles  se réservent toujours un point où elles se disent que l’eau est potable. Est-ce la réalité ? On n’en sait rien.
    

L’autre problème à Grand Popo c’est la nature transfrontalière des vos cours  d’eau

Les eaux transfrontalières, quand on parle de ce thème, je pense que la zone est très bien située. L’Ong Eco-Ecolo nous appuie en matière de gestion de l’environnement et surtout par rapport aux eaux transfrontalières. Je peux dire que l’eau de la lagune ou du fleuve Mono que nous utilisons subit une évaluation. Je veux parler d’abord de l’aménagement de Nagbéto qui doit en principe nous fournir de l’électricité. Mais nous ne bénéficions pas de cet aménagement à Grand-popo. Nous avons plutôt les effets nocifs. Si par malheur un paysan se retrouve dans son champ et que le barrage fait une lâchée d’eau, c’est fini. Au début, nous recevions des informations sur la programmation des lâchées d’eau. Mais depuis un certain temps, il n’y a plus d’informations. Donc, les lâchées d’eau nous surprennent et si jamais un paysan se retrouve dans son champs, il est emporté. Et nous déplorons souvent ce fait.

Qu’en est-il des inondations dans la région ?  

Il y a le phénomène de l’inondation naturelle. Au début, il se manifestait tous les cinq ans mais à la date d’aujourd’hui c’est un phénomène presque annuel. Quand l’inondation s’installe, on a des dégâts sur les maisons des habitants, il y a des noyades et beaucoup d’autres phénomènes. Ça détruit les cultures des paysans et même parfois les réserves s’en vont.

Pourtant, il semble bien que les populations souhaitent les inondations. Comment explique-t-on ce paradoxe ?

C’est compréhensible. Au retrait de l’eau, ce phénomène est tellement apprécié des populations, qu’elles souhaitent l’inondation chaque année. Quand on est inondé, on n’est pas content mais ces mêmes populations souhaitent l’inondation parce que pendant les inondations, elles arrivent à produire beaucoup de poissons. Au retrait de l’eau, ça fertilise les sols et cela permet aux cultures de bien prendre. Mais pendant qu’elle est là, elle détruit leurs maisons. C’est ce qui a amené à la conception d’un programme de gestion intégrée des ressources en eau au niveau de la commune de Grand-Popo. Ce programme consiste à aider les populations à se préparer contre la venue de l’eau, à les gérer quand l’eau s’installe, à tirer le maximum et à limiter les dégâts. Ce programme, ne pouvant pas être seulement pour la commune de Grand-Popo, il a été élargi aux autres communes riveraines. L’élaboration avec toutes les communes est en cours pour qu’on puisse avoir un programme commun de lutte contre les inondations.

Comment pensez-vous faire face à la question de l’ensablement du fleuve.

Le fleuve  est totalement ensablé parce quand l’eau se retire après une inondation, elle ramène du sable. Le fleuve est totalement ensablé, le lit est totalement réduit si bien qu’à la prochaine inondation, l’eau prend beaucoup plus d’espace que l’année précédente. Voilà le dilemme auquel nous sommes confrontés. Quand on va faire le désensablement, l’eau va rester plutôt dans le lit qu’on lui aurait creusé. Cela permettra de faire la reproduction du poisson et de rendre le fleuve navigable. A ce sujet, on a une association intercommunale, qui regroupe cinq communes : Grand-popo, Comè, Ouidah, KPomassè et Abomey-calavi. Pour ceux qui connaissent le Bénin ou Cotonou,   Grand-popo qu’on peut naviguer jusqu’à Calavi. Il y a un canal qui existe pour ça mais qui est aujourd’hui totalement bouché. Il faut désensabler et le rendre navigable.
Nous accompagnons le désensablement par la protection des berges. Il y a plusieurs méthodes, ou on fait l’enrochement, on met des roches tout au long de la berge pour protéger le lit du fleuve ou on permet la reproduction des plantes sur la berge lagunaire. C’est ce que l’Ong Eco-Ecolo fait actuellement. Elle a un projet  sur le Bénin et le Togo où la berge doit être replantée en mangrove. Si on fait ça on permet de limiter naturellement les effets. Vous savez, les effets qu’on a enregistré c’est-à-dire l’ensablement de la lagune, ont fait que beaucoup de populations ont quitté la ville. Vous savez que nous sommes des pêcheurs d’origine. Mais s’il n’y a pas de poisson dans l’eau, vous allez pêcher quoi ? L’eau est à moins d’un mètre de profondeur donc il n’y a plus de reproduction, les gens s’en vont. Donc, en désensablant, je crois que ça va faire revivre la population. Nagbéto, à la date d’aujourd’hui, ne fait rien pour les effets qu’elle envoie à Grand-popo. Il n’y a pas une mesure sociale pour accompagner les communes qui sont en avale de l’embouchure. Normalement, il faut penser à l’aménagement du site à des fins agricoles. Ce programme n’est pas mise en œuvre jusqu’à la date d’aujourd’hui. Ça fait que beaucoup de jeunes, de bras valides quittent la zone pour aller gonfler des populations à Cotonou. La commune n’est pas restée les bras croisés. On sait que tout cela demande beaucoup d’argent. Mais avec les moyens que nous avons eus, nous avons fait notre politique.

On dirait que votre  plus gros cauchemar est le barrage de Nangbéto

Si je dois revenir sur Nagbéto, il faut résumer que nous subissons les effets néfastes de ce barrage ;  mais en retour nous n’avons pas 10% de l’électricité produite. Si tout au moins toute la commune était couverte d’électricité, on dirait qu’on a le bien mais voilà le mal qui l’accompagne. Mais c’est le côté néfaste qu’on a beaucoup plus.

Comment gérez-vous, monsieur le maire,  le phénomène des plantes envahissantes ?

Il y a l’Ong Eco-Ecolo qui nous aide beaucoup. Quand il y a les inondations, elle permet la prolifération des plantes envahissantes. La jacinthe d’eau par exemple. Nous avons un programme pour débarrasser l’eau de ces envahisseurs.

La commune de Grand Popo, est également  confrontée à l’avancée de la mer  qui fait de nombreuses victimes.

Du fait que nous prélevons du sable sur la côte accélère l’avancée de la mer. Le conseil communal a décidé d’arrêter l’exploitation du sable marin. Avant même que le décret présidentiel ne soit pris pour interdire la chose, le conseil communal avait déjà arrêté deux ou trois mois plus tôt. Vous comprenez avec moi que c’est cette activité qui donne le maximum de ressources à la commune. Le fait de l’avoir arrêté a créé un déficit budgétaire qu’il fallait combler. Mais nous n’avons eu personne pour nous  aider à combler ce déficit. La solution,  on a décidé de commencer le désensablement nous-mêmes. Nous avons octroyé une partie des eaux à un opérateur économique pour extraire le sable qui est dans la lagune. Ce sable pourra être vendu aux populations pour générer un peu de ressource. L’opération-là est en cours actuellement. Mais la commune n’ayant pas assez de moyens, n’a pas pu l’étendre parce qu’il y a des zones où l’installation ne sera pas économiquement rentable. Celles qui sont là où il y un peu de pistes, on leur a déjà mis ça en valeur. Actuellement on est en train de désensabler jusqu’à une profondeur de 5 à 6 m par endroits, selon ce que les études ont révélé. Petit à petit on espère couvrir une très grande surface. L’opération était prévue pour le début de l’année mais on a connu un peu de retard. Le sable est là mais la piste pour l’évacuer c’est maintenant qu’elle est en train d’être construite. Vous convenez  que c’est ce qui va donner encore un coup au budget de l’année. Mais on va essayer de s’y mettre pour que ça soit opérationnel maintenant pour que dès l’année prochaine, on en souffre plus. Voilà un peu brossé de manière ramassée, le problème de la gestion des eaux.

Quelle politique avez-vous pour la résolution des conflits transfrontaliers éventuels ?

A ce propos, l’Ong Eco-Ecolo a un programme sur les deux communautés. Nous avons élaboré à Grand-popo un programme de lutte contre l’inondation. Mais nous n’avons pas voulu garder ce programme propre à nous parce que si nous mettons tout à Grand-popo et que rien n’est fait à Athiémé, c’est qu’on n’arrivera pas à bout. On a fait un programme communal qu’on est en train d’élargir aux départements. Toutes les communes qui sont concernées dans le département sont dans le programme. Nous avons chargé Eco-Ecolo pour la partie togolaise pour être notre relais mais cela n’a pas empêché que le conseil communal ait des contacts avec les autorités d’Anécho surtout pour régler les conflits qui naissent. Car, il y a des conflits qui naissent et qui sont toujours liés aux territoires c’est-à-dire à la portion de terre que telle communauté considère lui appartenir. Vous savez,  entre le Bénin et le Togo, c’est le cours d’eau qui fait la frontière. Donc la frontière s’interprète d’une manière ou d’une autre. Et souvent on arrive à se mettre en contact avec nos homologues togolais pour gérer ces conflits.
De cette même manière, il y a  une association de cinq communes ayant en commun un cours d’eau. C’est intercommunal. Le programme couvre également ces zones. Il y a aussi des conflits de mariage d’école, etc.

Peut-on avoir une idée de ce que génère à la commune l’exploitation du sable fluvial ?

De l’exploitation du désensablement, en principe si c’était mis en place depuis le début de l’année,  cela devrait déjà nous rapporter une cinquantaine de millions. On na’ pas pu parce qu’il fallait que l’entreprise s’installe et commence par extraire le sable. Mais aujourd’hui c’est là. La seule chose qui fait défaut, c’est la voie. On a environ trois kilomètres de pistes à construire et qui est aujourd’hui en construction. Mais il faut avouer que ce n’est pas la période propice pour construire une piste.

Dites-nous monsieur le maire, comment se produit la jacinthe

La jacinthe d’eau est essentiellement produite par les eaux lâchées par Nagbéto. Il semble que dans leur barrage il doit en avoir. Ce n’est pas la lâchée en elle-même qui cause l’ensablement. Mais c’est la vitesse à laquelle l’eau passe qui ronge les abords des cours d’eau et fait retomber le sable dans l’eau et au fur et à mesure que rien n’est fait, ça ne fait que de s’élargir. Si vous allez à Athiémé, vous allez constater que même la résidence du maire est menacée parce qu’ils sont plus forte et la vitesse de l’eau à ce niveau est plus forte. Il n’y a pas que les lâchées de Nagbéto qui créent l’inondation. Les changements climatiques aussi y sont pour quelque chose. L’eau de pluie depuis le fleuve mono jusqu’ici entraîne également du sable. Les dégâts en vies humaines sont énormes.

A propos de l’absence quasi-totale de l’eau potable, pouvez-vous nous donner une idée de la couverture de la Soneb ici ?

{mosgoogle}Il y a un taux de couverture de 30% des réseaux de la  Soneb à Grand-popo dans l’arrondissement central. L’eau souterraine existe mais elle n’est pas potable. Les bailleurs de fonds disent que s’ils doivent aller chercher l’eau potable à 1200 m qu’ils préfèrent conduire l’eau d’ailleurs vers ici. Actuellement les eaux qui sont utilisées à Grand-popo viennent de Comè. Il y a nos partenaires qui nous ont aidés à renforcer la station de pompage de Comé en leur fournissant des équipements pour pouvoir augmenter le débit.

Réalisée par Alain Assogba