La Nouvelle Tribune

Entretien avec le Pdt de la Boad Bio-Tchané sur la crise financière mondiale

Espace membre

" La première réponse de l’Afrique est la mobilisation plus accrue de l’épargne."

La crise financière, un catalyseur pour la collecte de l’épargne en Afrique de l’Ouest ? Abdoulaye Bio-Tchane, le président de la Banque ouest-africaine de développement (BOAD) n’en pense pas moins. Dans ce contexte de crise, le déclin prévu des ressources financières en provenance de l’extérieur et en direction des pays africains les contraint à faire appel à des ressources domestiques pour soutenir leurs économies. Rencontre avec le patron de l’institution sous-régionale lors du premier forum sur l’investissement et l’épargne qui s’est achevé ce mardi à Cotonou.

La Banque ouest-africaine de développement (BOAD) est l’institution de financement du développement dont se sont dotés en 1973 les membres de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa) [1]. Le Béninois Abdoulaye Bio-Tchane préside la BOAD depuis janvier 2008. Il succède à son compatriote, le président Thomas Boni Yayi.

Afrik.com : Pourquoi la crise financière rend-elle primordial la mobilisation l’épargne en Afrique ?

Abdoulaye Bio-Tchane : Les flux financiers vont être en baisse cette année par rapport à 2008, et à 2007, considérée comme une année normale. Les indications fournies par la Banque mondiale laissent penser que nous aurons moins du tiers des ressources qu’on a eus en 2007, soit 363 milliards de F CFA. Si on veut compenser cela, parce qu’il faut continuer à investir, entretenir les investissements passés, maintenir un niveau social déjà assez faible, alors il faut mobiliser davantage de ressources. La seule réponse évidente, c’est une plus grande mobilisation des ressources internes. Ce qui constituait déjà une problématique avant la crise. Pour la plupart des pays africains, nous avons des taux d’épargne inférieurs à ceux de la plupart des pays en voie de développement et des pays émergents. Dans un contexte comme celui que nous traversons, il faut investir de façon massive, s’engager dans une politique contracyclique, pour l’avenir.

Les Africains ne s’intéressent pas aux produits financiers ? Serait-ce culturel, comme on l’entend souvent dire ?

Je ne crois pas à cette théorie, notamment parce qu’on l’a démontré en Afrique de l’Ouest avec la création de la Bourse régionale des valeurs immobilières (BRVM). Lorsque les instruments sont créés et mis à la disposition des épargnants, lorsque les établissements spécialisés sont mis en place, alors il y a un marché qui ne demande qu’à être exploité. La question n’est pas culturelle, elle est plutôt technique et financière. Il faut que nous appliquions les méthodes qui ont eu du succès dans les pays en développement et pourquoi pas dans les pays développés.

Vous donnez même un exemple : plus de 93% des Béninois n’ont pas accès aux services financiers ….

Si on veut moderniser nos économies, il faut mettre en place une infrastructure financière qui assure à un paysan, qui se trouve à Kérou ou à Djougou (Nord du Bénin), l’accès aux services financiers comme s’il était à Cotonou (la capitale). L’Afrique de l’Ouest est la zone la moins bancarisée, la moins financière de l’Afrique. La moyenne du continent est de 20% : moins de 20 citoyens sur 100 ont accès aux services financiers. Au Maghreb, c’est moins de 40% de la population qui a accès aux services financiers. On doit faire des efforts tout simplement. C’est pour cela que je me refuse à accepter la thèse culturelle. L’Afrique australe qui dispose d’un système financier plus dynamique se trouve aussi en Afrique sub-saharienne.
Il semble que la crise financière ait contraint les pays africains à s’intéresser davantage à la collecte de l’épargne locale ?
La crise économique et financière pose d’énormes défis à la communauté internationale et aux financiers eux-mêmes dans la mesure où elle constitue un test pour tout ce qui a été fait auparavant. Et dans ce contexte, la première réponse de l’Afrique est la mobilisation plus accrue de l’épargne.

Malheureusement, le système bancaire capte difficilement cette épargne qui existe pourtant en  Afrique ?

Effectivement, tout le monde épargne, même les plus pauvres. La micro finance l’a prouvé. En Afrique, l’épargne est en majorité thésaurisée. Mais quand il n’y a pas de banques, il faut bien que les gens gardent leurs économies quelque part. La conséquence la plus pernicieuse de cet état de fait est que beaucoup de transactions se font en nature. Conséquence : il y a moins de croissance économique. Le fait d’introduire des institutions financières créées une dynamique qui va permettre aux opérateurs d’épargner au lieu de thésauriser. Ces organismes pourront alors réinvestir leurs ressources. Evidemment, il faut que les institutions financières y trouvent leur compte. Vous n’allez pas demander à une banque privée de s’installer là où elle ne gagne pas d’argent. Par conséquent, les gouvernements, la puissance publique, doivent accompagner leurs efforts en mettant en place l’infrastructure, de même que l’autorité bancaire, la banque centrale pour que l’épargne soit désormais plus accessible à un plus large public.

{mosgoogle}L’accès au crédit est lui aussi problématique sur le continent ?

Nous déplorons tous que les opérateurs économiques, les paysans, les artisans, n’aient pas accès au crédit quand ils en ont besoin. C’est pourquoi, l’un des objectifs de la BOAD est d’accroître l’accès des populations de l’Union économique et monétaire de l’Afrique de l’Ouest (Uemoa) aux services financiers et de ce fait l’accès au crédit par la multiplication des instruments et des établissements solides. Il y a plus de 100 établissements bancaires dans l’Uemoa, mais beaucoup sont trop fragiles.

Source : Afrik.com