La Nouvelle Tribune

Moudjaïdou Soumanou/ ancien ministre de l’Industrie et du commerce/Actuel Dg Sodéco

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S. Moudjaidou« Le Changement a atterri dans le secteur coton à une vitesse qui ne va pas être ralentie »
L’ancien ministre de l’Industrie et du commerce, Moudjaïdou Soumanou, est l’invité de cette semaine. Il est l’actuel Directeur général de la Société de développement de coton (Sodéco). Dans cette interview, il est question de la l’avenir du coton béninois après la création de la Sodéco.
Il s’est également intéressé au feu qui a fait récemment des ravages au ministère de l’Agriculture. Par rapport à la gestion du changement, il n’a pas manqué d’exprimer son mécontentement de voir le mouvement connaître un ralentissement dû selon lui, à l’esprit du Béninois.


La Société de développement de coton (Dg/Sodeco). De quoi cela retourne ?
La Sodéco résulte de la privatisation partielle de l’Outil industriel de la Sonapra (Société nationale de promotion agricole). Cela veut dire que lesdites usines que la Sonapra gérait avec les infrastructures qui leur sont rattachées ont été sorties de la Sonapra. Une société a été créée par l’Etat en partenariat avec le secteur privé qui gère désormais ces usines. Le capital est réparti à raison de 66,5% pour l’Etat et 33,5% pour le secteur privé. La Sodeco est chargée comme son nom l’indique du développement du coton. Cela veut dire que par rapport aux autres usines d’égrenage, elle a un plus. Outre l’achat du coton graine, d’égrenage et la vente des dérivés que sont la fibre et les graines, elle s’implique en amont dans le système de promotion pour favoriser l’amélioration des rendements, l’accroissement de la production et également, en aval, parce qu’elle devrait intervenir dans la transformation des produits finis. Voilà un peu la mission de la Sodéco telle que c’est contenu dans les statuts. Pour le moment, nous faisons les deux aspects : l’égrenage et le coton graine, et l’implication en amont dans le système de production. Dans le cadre de l’assainissement de la filière coton, il a été élaboré par l’Aic avec les différents acteurs et le gouvernement un vaste programme d’assainissement et la relance du coton au Bénin. Elle est impliquée fortement dans ce projet tant du point de vue opérationnel que du point de vue financier.

De quelles marges de manœuvres dispose la Sodéco pour atteindre son objectif  ?
Par rapport aux marges de manœuvres, il faut sérier les choses. Par rapport à l’aspect égrenage, la Sodéco a les mains libres pour conduire cette activité comme une société privée. Il n’y a pas d’ingérence, parce qu’après tout, c’est le Dg qui sera évalué par le conseil d’administration. A ce niveau, je n’ai aucune difficulté. J’ai la liberté de conduire les activités de l’entreprise dans le sens des objectifs qui sont définis par rapport à ma vision stratégique et opérationnelle. En ce qui concerne l’autre aspect, disons en amont, c’est-à-dire la contribution à l’accroissement de la production, la Sodéco a une stratégie chargée de développement du coton qui est le répondant de l’Aic et des autres au niveau de la Sodéco. Aux plans opérationnels et financiers, le projet vaut  plus de 8 milliards de francs Cfa. Par rapport à cela, il concerne l’assainissement des organisations partisanes et l’environnement dans lequel elles interviennent. Vous savez très bien qu’à leur niveau, il y a des problèmes de mal gouvernance. Egalement, il y a des systèmes qui ne sont pas pour favoriser le développement du coton notamment la production solidaire communalisée. Ça veut dire que jusqu’à un passé récent, dans toute une commune, on mettait les producteurs de coton dans le même paquet. Si l’un d’entre eux n’arrive pas à solder son crédit intrant, on prenait les fonds de celui qui a un excédent pour compenser. Ce qui fait qu’à travers ce système, vous avez des producteurs très bons et à la fin de la campagne n’ont pas des ressources parce qu’on a pris leur revenu net pour payer les dettes d’intrants des autres. Cela a découragé bon nombre de producteurs. Dans ce projet, ce système a été revu sérieusement. L’action solidaire se limite maintenant au niveau des villages et non au niveau des communes. Ensuite, cela part d’un noyau de 10 à 15 personnes qui se connaissent très bien et maîtrisent la capacité de rendement de chacun. Ça permet de circonscrire ce phénomène pour relancer la production. De la même manière, avec cette gestion solidaire, il y a des producteurs qui ont vendu le coton depuis trois ou quatre campagnes, mais qui n’ont pas été payés. Ce n’est pas la filière qui leur doit, mais ce sont les dettes dues à la caution solidarisée. Ce qui fait que le producteur n’ayant pas eu son argent, pour lui, c’est le système qui lui doit. On a évalué et cela fait à peu près 2,8 milliards qui leur ont été payés. Maintenant, nous sommes dans la phase d’assainissement des organisations paysannes. Vous savez que le gouvernement a pris un décret pour limiter le mandat de leurs responsables au niveau des secteurs du coton. Ça a suscité des tollés, bien sûr. C’est normal. Tout ceci rentre dans le cadre de ce projet avec pour effet final, l’atteinte d’ici trois campagnes une production de 600 millions de tonnes sur une superficie de 400 mille hectares.

Le gouvernement avait parlé de l’augmentation de la quantité  de coton produite. Mais sur le terrain, il s’est fait qu’on a assisté à l’effet contraire. Avec la création de la Sodéco, vous revenez avec le même discours. N’avez-vous pas des craintes pour réussir votre mission ?
La Sodéco ne fait pas cavalier seul. Nous travaillons dans le cadre d’une interprofession. Chacun doit apporter du sien. De la même manière, le gouvernement doit apporter sa contribution. Donc, c’est pour dire que c’est une conjonction d’actions. Ce qui est certain, il a été procédé un diagnostic de la situation et des approches de solutions localité par localité. C’est-à-dire que les zones cotonnières ont été divisées en sous-zones par rapport à des critères bien définis. On fait un zonage. Par rapport à chaque zone, on a adopté des stratégies pour pouvoir relancer. Il y en a qui ont été carrément mises de côté, parce que les organisations partisanes de ces endroits sont fortement endettées et quelle que  soit la situation, elles ne peuvent pas remonter la pente. C’est ce travail qui a été fait. La seule inconnue aujourd’hui, ce sont les conditions  climatiques.

Après la création de la Sodéco, un problème s’est posé à la Sonapra concernant le redéploiement du personnel de cette société. Les syndicalistes ont réagi pour dénoncer la chose. Où en sommes-nous aujourd’hui ?

D’accord, il est important de préciser que la Sonapra n’est pas liquidée. Elle est en train de travailler. Dans la convention de cession, l’obligation est qu’on reprenne intégralement le personnel permanent des usines. C’est ce qui a été fait. Renseignez-vous ! Vous n’entendrez pas qu’un seul individu au niveau des usines a été mis de côté. Mais, on est allé plus loin. Au niveau de la direction générale de la Sonapra, nous avons pris du personnel et peut-être dans certaines directions régionales, là où nous avons les compétences que nous voulons et là où on n’en a pas, on a fait appel à candidatures. Mais, les travailleurs n’avaient pas compris ce qui était dans les conventions. On ne peut pas plomber la société dès le départ. Si vous prenez les charges inutiles, cela va donner quoi ? Surtout qu’au moment où on créait la Sodéco, le coût de coton sur le marché international était de 450f le kilogramme de la fibre, alors que le prix de revient était autour de 650f. La matière première faisait déjà seule 500f sur les marchés. Dans ces conditions, il faut alors réduire les charges.

La question du prix de vente du coton se pose au plan international. Les pays du tiers-monde continuent de critiquer les subventions. Que fera le gouvernement dans ce contexte ?
Disons que c’est un problème récurrent la question des subventions accordées par des pays. Certains pays tels que les Etats-Unis, l’Inde, un peu l’Union européenne, donnent des subventions à leurs producteurs de coton. Ce qui fausse les données au plan international. Quand on parle de subventions, les mauvais producteurs ont tendance à chasser ceux qui sont bons sur le  marché. Ça a été une lutte permanente notamment, ce qu’on appelle aujourd’hui à l’Omc, le C4 composé du Bénin, du Burkina-Faso, du Mali et du Tchad. Ces pays ont pris des initiatives pour lutter contre ces subventions. Malheureusement, l’engouement qui avait à les accompagner a commencé par s’émousser. Si cela continue ainsi, les pays européens auraient raison. Je constate aujourd’hui qu’il n’y a plus le même dynamisme qu’il y avait il y a quelques années. Dans ces conditions, ça va être vraiment difficile pour les pays africains cotonculteurs. Ce n’est pas pour cela qu’il faut se décourager. Il faudrait d’abord essayer de réduire davantage les charges, d’améliorer les rendements. Si l’on arrivait à avoir gain de cause et que les prix de coton remontaient, les producteurs vont en bénéficier.

Après votre arrivée à la tête de la Sodéco, l’opinion affirme que c’est pour vous essuyer les larmes suite à votre départ du gouvernement. Confirmez-vous cela ?

Quand j’ai quitté le gouvernement, est-ce que j’étais agité ? M’avez-vous vu faire des déclarations ? M’avez-vous entendu dire que je ne soutenais  plus le président Boni Yayi ? Bien au contraire, vous m’avez vu aux côtés du chef de l’Etat. En réalité, j’ai été nommé par le conseil d’administration. Vous ne verrez pas dans les relevés du conseil des ministres que sur proposition de tant tel est nommé Dg de la Sodéco…C’est un faux problème.

On parle de la relance de la filière cotonnière. Subitement, la régie du ministère de l’Agriculture qui est votre ministère de tutelle a pris feu. N’avez-vous pas des inquiétudes ?

D’abord, la Sodéco n’a pas de ministère de tutelle. C’est une société privée. Si on devrait avoir un ministère de tutelle, cela doit être celui de l’Industrie. Au Bénin, on a cette manie de tordre le cou à la réalité. Il y a beaucoup d’exemples de ce type dans notre pays. Quand vous prenez le projet Gazoduc, au Togo, il est géré par le ministre du Commerce, parce que c’est le commerce du gaz. Au Bénin, c’est le ministère de l’Energie qui le gère. Quand on prend les activités des véhicules d’occasion, c’est le commerce, parce qu’on parle de l’importation des véhicules d’occasion. C’est géré par quel ministère ? Les ministères des Finances ou des Transports publics ? On prend le lieu où se déroule l’activité, alors qu’on laisse son fondement. Retournons au coton, ce n’est pas parce que la Sodéco gère le coton qu’elle est sous la tutelle de l’Agriculture. C’est une aberration. Si c’était le cas, toutes les entreprises agro-industrielles seraient sous la tutelle du ministère de l’Agriculture.

Qu’est-ce que vous pensez alors de l’incendie au ministère de l’Agriculture en tant que citoyen ?
(Rires). En tant que citoyen, j’ai vu comme tout le monde que le ministère a pris feu. C’est des choses qui arrivent. Je pense que le moment venu, ils vont faire le point de ce qui a brûlé. C’est sur cette base qu’on peut faire des commentaires et des analyses. Ce n’est pas la première fois que cela arrive. Sous le ministre feu Saka Kina, cela s’est passé. Dans d’autres ministères aussi, il y a eu ces situations. Il faut faire des enquêtes. Tant qu’il n’y a pas ces éléments, il est difficile de faire des commentaires.

Parlons maintenant de la gestion du Changement sous le président Boni Yayi. Que pensez-vous de situation socio-politique et économique du pays ?
Pour moi, le changement ne va pas à la vitesse qu’on aurait dû lui imprimer. La première année, le changement était effectivement parti. Je suis déçu par rapport à ce ralentissement du changement, parce que, pour certains Béninois, il faut aller doucement. Non. Il vaut mieux changer du coup et tout le monde s’habitue en même temps. Avec, le président Nicolas Sarkozy, au début, les gens criaient. Maintenant, la plupart des Français ont commencé par lui faire confiance. Cela veut dire que nous avons eu la chance d’avoir deux présidents dans la même période avec le même objectif de changer. Du côté de la France, il prend ses décisions et fonce. Même si les gens crient, il sait que ce qu’il fait est pour l’intérêt du pays. Ça peut le rendre impopulaire. L’essentiel est que le pays puisse en bénéficier. Chez nous, on commence par crier. Quand on crie, on s’arrête et on fait marche arrière. Je pense que quand une décision est dans l’intérêt national, il faut foncer. Le chef de l’Etat est sorti pour aller au port où il a constaté qu’au-delà d’une certaine heure, les gens ne sont pas au service. Certaines personnes mal intentionnées ont commencé par grogner. Pourquoi le chef de l’Etat va faire ceci et ça ? Aujourd’hui, c’est l’absentéisme total au service. On a reculé. De la même manière, dans la première année, les gens travaillaient. Aujourd’hui, voyez la situation ! Le changement a ralenti. Et c’est la faute à tout un chacun de nous. Nous d’abord, avant le chef de l’Etat, parce que nous ne voulons pas suivre le rythme qu’il a été obligé de freiner. C’est pourquoi, je pense qu’il faut foncer. Telle a été ma philosophie quand j’étais au ministère du Commerce. Le chef de l’Etat a pris l’option de lutter contre la corruption. Quand il a commencé, il était très bien animé d’une bonne volonté. Mais, il a été dissuadé pour dire non que le Béninois n’aime pas cela. En réalité, c’est une minorité qui ne veut pas que cela aboutisse qui monte l’opinion publique,  notamment les grogneurs,  pour essayer donc de diffuser des choses. Au moins par rapport à l’escorte, tout le monde sait ce que cela a donné. C’est l’une des raisons fondamentales pour lesquelles les gens l’ont lâché pour se retrouver de l’autre côté pour gonfler le nombre des députés au niveau de l’opposition. Mais là, il n’a pas lâché, parce que c’est costaud ce qui est là-bas. Ce qu’une minorité se partageait permet de donner de 30000f à des milliers de personnes qui, aujourd’hui, ont le sourire aux lèvres. C’est de bonnes choses. Je dis qu’avec le changement, on aurait pu maintenant la vitesse du départ.  Ce qui a aggravé  la situation dans notre pays c’est la forte dévaluation du Naïra. En moins d’un an, près de 50% de dévaluation. Ce qui fait que le marché béninois n’est plus compétitif pour les Nigérians. C’est pour cela que le chef de l’Etat a rencontré, il y a à près un mois, les responsables des régies financières des douanes, des impôts et les opérateurs économiques  pour améliorer la compétitivité du marché béninois. Les travaux sont en cours de finalité.

Quel appel vous lancez à tous les Béninois ?
Aux producteurs de coton, je voudrais leur dire qu’il y a effectivement un changement dans le coton. En conséquence, ceux qui étaient découragés ou démobilisés doivent reprendre conscience, parce que les données ont changé. Le changement a atterri dans le secteur coton à une vitesse qui ne va pas être ralentie dans l’intérêt des producteurs et des autres acteurs de la filière. A l’ensemble du peuple, je dirai que les attentes sont énormes. Les gens sont pressés. C’est vrai. Mais, il faudrait que nous ayons de la patience. Il faudrait qu’ils fassent le discernement. Ils doivent savoir là où se trouvent leurs intérêts. Donc, je voudrais dire qu’il y a beaucoup de projets en chantier. C’est dire que le chef de l’Etat a des ambitions et il faudrait que nous puissions le soutenir. A travers vous, je lancerai un appel au chef de l’Etat : c’est bon de suivre le peuple, mais, il faut d’abord suivre sa conscience par rapport à ce qu’on veut pour le pays. Quand vous savez ce que vous faites est bon pour le pays, il faut foncer, parce qu’après ils vont saluer ce que vous aviez fait. Ça s’est passé dans beaucoup de pays. Demain, ils vont le reconnaître au président Boni Yayi.

Propos recueillis par Jules Yaovi Maoussi