La Nouvelle Tribune

Martin Assogba/ président de l’Ong-Alcrer

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M. Assogba« Il faut que le gouvernement nous fasse le point de sa gestion de la Cen-Sad »
Le président de l’Association de lutte contre le racisme, l’ethnocentrisme et le régionalisme (Alcrer), Martin Assogba, est l’invité de cette semaine. Il s’est prononcé sur les questions de l’actualité politique nationale et surtout sur la gestion du changement. Dans cet entretien, il n’a pas hésité à montrer que le pays va très mal, malgré la volonté du président Boni Yayi à faire du Bénin un pays émergent. Il a noté beaucoup de dérives au sommet de l’Etat.


La Nouvelle Tribune Est-ce que vous pouvez vous présenter à nos lecteurs ?
Martin Assogba Je suis le président de l’Association de lutte contre le racisme, l’ethnocentrisme et le régionalisme (Alcrer-Ong). Une organisation non gouvernementale mise sur les fonts baptismaux depuis le 23 décembre 1994 ayant pour objectifs la promotion, la protection et la défense des droits de l’Homme ainsi que la promotion de la bonne gouvernance à travers la lutte contre la corruption.

Quel bilan peut-on faire de ses activités depuis sa création ?
On sait que depuis la création de l’Ong-Alcrer, nous avons essayé de nous coller à nos idéaux et à nos objectifs. Nous faisons ce qui est de notre pouvoir d’écrire des projets de les soumettre aux partenaires au développement qui sont, la plupart du temps, financés par eux. A part cela, nous-mêmes organisons par nos propres fonds beaucoup de conférences de presse pour nous prononcer sur les questions de l’actualité politique concernant l’amélioration des conditions de vie des Béninois et des problèmes sur les questions des droits de l’Homme, de violation de gestion transparente des affaires publiques. A notre actif, nous avons eu à écrire, dans le cadre de nos activités, des documents pour faire le support de notre information d’éducation au niveau de la couche juvénile. On a écrit un magasine-Azara en bandes dessinées pour mieux toucher la jeunesse, c’est-à-dire les enfants. Ça leur a fait beaucoup plaisir, puisque c’était gratuitement distribué dans les écoles. Nous avons organisé des concours pour voir si les enfants ont compris la quintessence de notre message. Mais on n’a plus trouvé de financements pour continuer l’édition de ce manuel. Nous avons aussi initié un autre journal pour eux dans le cadre de la décentralisation, afin d’intéresser les élèves un peu plus grands aux questions de la gestion à la base. Ce journal s’appelle « Alcrer Info-Jeunesse ». A cet effet, nous envoyons les élèves,  poser des questions aux maires et élus locaux. C’est eux qui animaient le journal. Malheureusement, cet outil d’information a connu aussi sa fin pour le moment, parce que nous sommes en train de prendre des dispositions pour que cela en soit ainsi. Nous avons écrit des documents également dans le cadre de la lutte contre la corruption, de la promotion des droits de l’Homme et de la bonne gouvernance, et de la transparence de la gestion des affaires publiques. Après cela, nous avons écrit un document intitulé « Manuel de la reddition des communes ». A part cela, nous avons écrit un autre document appelé « le Guide du jeune citoyen modèle ». Nous avons constaté qu’aujourd’hui la jeunesse est en déperdition totale. Il n’y a plus dans nos écoles l’enseignement de l’éducation civique et morale de sorte que le patriotisme n’existe plus. La citoyenneté n’est plus ce qu’elle était dans les années 60. Par exemple à l’université, lorsqu’il y a une mal compréhension entre l’administration et les étudiants, on se met à casser les véhicules chèrement acquis par les fonds publics, alors qu’on dit qu’on n’en a pas assez. Cela ne participe pas au développement et à l’enracinement de la démocratie. C’est pour éviter tous ces problèmes que nous avons écrit ce document pour faire la promotion de la culture du civisme, de l’étique et de la morale. Donc, nous devons dissocier le concept de l’éducation et de celui de l’instruction. L’Etat met beaucoup d’argent dans l’instruction et s’occupe peu de l’éducation civique. Ce n’est que de cette manière que nous allons changer les mentalités et les comportements de notre jeunesse d’aujourd’hui qui n’a plus de boussole. Ce n’est pas normal. On a changé les normes. Si l’on ne prend pas des dispositions pour arrêter cette situation, d’ici 10 ans, Cotonou deviendra invivable.
 
Mais depuis l’avènement du changement, on observe que vous ne parler plus. Qu’est-ce qui explique cette nouvelle attitude de votre part ?
Aujourd’hui, beaucoup de personnes nous font la remarque selon laquelle nous ne montons plus au créneau. C’est vrai. Le système du président Boni Yayi est un système dans lequel la télévision nationale n’organise plus les débats contradictoires politiques. C’était parce qu’il y avait des débats contradictoires qu’on  nous invitait pour donner nos points de vue par rapport à tel ou tel sujet. Aujourd’hui, cela ne se fait plus. Nous en avons parlé. On leur a demandé d’organiser les débats contradictoires pour permettre aux gens de s’exprimer et au premier responsable de comprendre ce qu’on pense de sa gestion.

Il y a au moins des conférences de presse !
Une conférence de presse, c’est à peine qu’on vous donne une ou deux minutes. Ça ne veut rien dire. On veut des débats. C’est au cours des débats contradictoires que vous avez le temps de vous déballer, partager vos inquiétudes avec d’autres personnes. C’est au cours de ces débats que vous émettez vos opinions. Maintenant, s’ils ne s’organisent plus, que voulez-vous qu’on fasse ? Le seul vecteur que je peux utiliser pour m’exprimer correctement et être sûr que beaucoup de personnes m’entendront du sud au nord, vous devons parler sur la télévision nationale. Organiser une conférence de presse coûte énormément  de l’argent.

Cela veut-il dire que vous aviez de l’argent, au moment où vous organisiez des conférences de presse ?
On avait de moyens, au moment où l’on organisait régulièrement des conférences de presse. Mais, les moyens se sont raréfiés, parce que vous allez constater que quand la présidentielle de 2006 approchait, tout le monde voulait en finir avec le régime du président Mathieu Kérékou. Les partenaires au développement ont beaucoup contribué à cela, parce que la gestion de la chose était catastrophique et chaque ministre faisait ce qu’il voulait parce que le mandat du président Kérékou était venu à terme. On trouvait les financements pour faire tout ce que nous voulions comme activité. Mais depuis qu’on finit et que le président Boni Yayi a voulu faire de la gestion transparente des affaires publiques, tout le monde est resté les bras croisés pour voir comment il va procéder pendant un certain temps. C’est en ce moment qu’on disait que la société civile est achetée par le pouvoir qui est en place. Non, la société civile n’est achetée par personne. Elle est agissante mais elle n’a plus les moyens d’avant 2006.

Concrètement, qu’est-ce que vous reprochez au régime du changement. Il y a des limogeages tous azimuts. Le dernier est celui du ministre des Finances, Soulé Mana Lawani. On ne vous entend pas sur ces sujets. Est-ce un silence complice ?
Vous ne pouvez pas dire qu’on ne m’entend pas. Vendredi dernier, j’étais à la radio Capp Fm par rapport à ce problème pendant plus d’une heure. Dimanche surpassé, j’étais l’invité de radio Tokpa où je suis allé décrypter l’actualité. J’ai dit ce que je pensais dans ces émissions. Lorsqu’on m’invite, j’y vais.
Je voudrais faire un aperçu sur ce qu’on voit à l’ère du changement qu’on nous a promis et qui n’est jamais arrivé. Au contraire, il y a des choses pires. Nous devons pouvoir avoir le courage de le dire.

Par exemple ?
Aujourd’hui, les thuriféraires du changement caressent le chef de l’Etat dans le sens du poil. Lorsque vous vous rapprochez d’eux pour leur demander pourquoi malgré leur présence les choses se passent ainsi, ils disent qu’ils font ce qu’ils peuvent, mais maintenant seulement le chef de l’Etat dit que c’est lui qui a la vision, parce qu’il est l’élu du peuple. C’est lui qui sait ce qu’il doit faire pour le peuple et que ce qu’ils disent n’est même pas parfois pris en compte. Les gens disent cela, qu’est-ce que vous allez faire ? On nomme un ministre et on ne lui laisse pas le temps de former son cabinet. Selon ce qu’on entend, le cabinet est formé par la première autorité, parce que c’est elle qui nomme les directeurs de cabinet et les autres. Les ministres sont obligés de travailler avec des personnes qu’ils ne connaissent pas. On nomme un ministre qui ne fait pas long feu, on le met dehors. Alors à quoi il va servir ? Il faut lui donner le temps de s’organiser, d’avoir autour de lui des personnes en qui il a confiance pour pouvoir mener à bien son plan d’actions pour le ministère. Quand ce n’est pas de cette manière les choses ne peuvent pas aller de l’avant. Voilà les changements auxquels nous avons cru et qui sont des changements négatifs. Nous savons aujourd’hui que le chef de l’Etat a une folle envie de voir le Bénin se transformer en Singapour comme il l’avait dit. Nous voulons qu’il y ait beaucoup d’infrastructures, de bâtiments, de routes, du travail aux jeunes. Mais, est-ce que c’est de cette manière que nous allons arriver à ces résultats positifs ? On prend des décisions dans la précipitation. On saute un ministre. On demande à sa directrice de cabinet d’assurer son intérim. Après quelques heures, on dit non, ce n’est plus ça. On envoie le ministre d’Etat à un  poste et après on nomme un autre retraité de la Bceao. Pourquoi on ne pouvait pas attendre si l’on savait qu’il y a quelque chose à reprocher à un ministre? Pourquoi on ne prend pas le temps de réfléchir sur celui par qui on veut le remplacer ? On ne peut pas gérer un pays sur l’humeur, l’humour. Il faut gérer le pays professionnellement et non dans l’amateurisme en prenant son temps pour réfléchir sur les choses et prendre des décisions une fois de bon. Je n’ai jamais entendu cela dans un autre pays l’où on saute un ministre qui fait à peine un an ou un an et demi, après on prend un autre. Je prends le cas du ministre Roger Dovonou qui est permuté à l’Industrie, et celui de l’Industrie qui sa prend sa place à l’Agriculture. Au nom de quoi ? C’est pour chercher quelles valeurs de plus ? Ça va donner quel impact de plus ? C’est le chef de l’Etat qui est l’élu du peuple. C’est lui qui a les prérogatives de nommer ses ministres. Il n’a qu’à faire les choses avec un peu de professionnalisme.

Est-ce que cela veut dire qu’il y a beaucoup de choses à revoir dans le changement ?
Il y a trop de choses à revoir dans le changement. On nous a dit qu’on a fait des audits. Pour un gouvernement sérieux qui veut que le peuple l’accepte et le prenne au sérieux, on ne doit pas agir de cette manière là. On n’a jamais les résultats des audits. Pourquoi on les annonce en grande pompe aux populations et après on n’entend plus rien ? On nous a dit qu’on veut gérer autrement. Chaque fois vous entendez qu’on veut faire des audits. C’est pour aboutir à quoi ? Le peuple a besoin de savoir de quoi l’audit a accouché, puisque le gouvernement nous a promis le changement, la transparence dans la gestion, la reddition des comptes. Regardez, nous avons organisé la Cens-Sad. On a octroyé des parcelles à des opérateurs économiques pour leur permettre de construire de grands bâtiments pour recevoir les participants à cette Cen-Sad. C’est une très bonne chose. On a donné des exonérations aux gens pour faciliter les investissements. Depuis ce temps, le ministre de l’Urbanisme n’est jamais monté au créneau pour nous faire le point de comment les exonérations ont été gérées et à qui on a octroyé telle ou telle parcelle. Il faudrait que le gouvernement cesse d’habituer les populations aux rumeurs. Il faut qu’il fasse un point de sa gestion sur la Cen-Sad. Si vous rencontrez les gens au trésor individuellement, ils vous disent que c’est une catastrophe. Les gens ont pris des exonérations et auraient commandé des marchandises plus qu’il le fallait. Ils en ont stockées et qu’ils vendent maintenant à prix d’or sur le dos des populations. Ce n’est pas normal. Il y a cette affaire d’une dame qui vend du riz. Il faudrait qu’on sache comment elle a amené du riz pour vendre. Il paraît qu’elle a bénéficié des exonérations. Nous avons lutté dans ce pays pour que les Gsm soient occupés pour que la  licence soit vendue à un prix raisonnable. Mais depuis, on ne nous a jamais fait le point. Combien on a pu faire rentrer dans le nombre de milliards qu’on réclamait à ces opérateurs économiques ? Qui sont ceux qui paient ? Comment ça se fait ? Il faut nous expliquer tout cela, puisque nous sommes tous des citoyens. Il faudrait que le gouvernement vienne faire le point de ces différents problèmes.

Ce que vous dites est déjà dénoncé par l’opposition. Cela veut-il dire que vous donnez raison au camp d’en face ?
Je ne donne raison à personne. Nous faisons nos analyses. Vous savez qu’avant le changement, nous sommes en phase avec nous-mêmes. J’ai bel et bien dit que le chef de l’Etat se bat pour que les choses changent.
 
Quel appel vous lancez au chef de l’Etat ?
Il ne faudrait pas que le président Boni Yayi gâche sa chance en 2011. Alors, il faut qu’il écoute la société civile. Elle n’est pas contre le gouvernement. Nous ne sommes pas des opposants de l’exécutif. Au contraire, nous cherchons la possibilité pour que le chef de l’Etat soit élu en 2011. Mais, cela ne devra venir que de lui-même en faisant violence pour écouter ce qu’on lui reproche. Il ne faudrait pas qu’il écoute seulement les vendeurs d’illusions qui sont autour de lui. Ils sont en train de le tromper. Il ne faudrait pas qu’il morde à leur appât, parce qu’ils sont des marchands d’illusions.

{mosgoogle} Ils le caressent trop dans le sens du poil. Il ne doit pas confondre la foule à ses vrais électeurs. Il y a des gens qui travaillent avec le chef de l’Etat, mais qui ne sont pas convaincus des questions du changement, parce qu’ils ont gardé leurs mauvaises habitudes. Je le dis parce que c’est vrai. Nous avons eu la chance de les écouter. Il faut que le chef de l’Etat se démarque d’un certain nombre de conseillers et de ministres. Ils sont avec lui. Mais quand ils lui tournent dos, c’est autre chose qu’ils disent de lui. Il faut qu’il le sache.

Propos recueillis par Jules Yaovi Maoussi