La Nouvelle Tribune

Me Sadikou Alao au sujet des présidentielles 2011

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S. Alao« La Lépi est une nécessité mais les politiciens béninois sont  habitués aux tripatouillages…»
Avocat à la cour, Me Sadikou Ayo Alao en sa qualité de président du groupe Gerddes-Afrique, une institution qui s’intéresse au monitoring et à la formation à l’observation des élections, est intervenu à travers cette interview, non seulement sur l’une des questions fondamentales relatives à l’organisation des élections de 2011 au Bénin qui est la réalisation de la liste électorale permanente informatisée (Lépi)    

 

(...)mais aussi sur la gestion faite du pouvoir par le président Boni Yayi d’une part et celle faite du parlement et des conseils communaux respectivement par les députés de la 5ème législature et par les maires d’autre part. Il a aussi porté un regard sur l’actualité dans d’autres pays d’Afrique notamment la Guinée-Bissau, la Mauritanie, le Madagascar et le Togo. 

Me Alao, vous êtes président de Gerddes-Afrique. Vous êtes un observateur de la  vie politique d’ici  et d’ailleurs. Il y a trois ans déjà que le président Boni Yayi a pris les rênes du Bénin.  Quel regard portez-vous sur sa façon de gérer le pays?
Je crois que de manière objective, il faut voir la situation du Bénin depuis trois ans du régime du Dr. Yayi Boni de façon multiple. Il faut commencer par les aspects positifs. Je pense que le Dr. Yayi Boni a contribué à moderniser le Bénin du point de vue des infrastructures notamment la ville de Cotonou et peut être d’autres villes encore parce qu’il y a des projets  en cours. Donc de manière indéniable, il a montré du point de vue des infrastructures que le Bénin pouvait se moderniser et se comparer quelque peu à d’autres pays qui avant nous ont modernisé leurs infrastructures. De ce point de vue, c’est très positif.Du point de vue du véritable changement dans les mentalités et les institutions notamment la gouvernance démocratique, je dois reconnaître que nous n’avons pas fait assez de progrès. Peut être que nous n’en avons pas fait du tout. Du point de vue de la gouvernance, le Bénin souffre avant tout d’un retard institutionnel en matière d’administration publique. C’est-à-dire que l’administration publique du Bénin a besoin de changements fondamentaux. Cinq à huit personnes font le travail d’une seule personne. Ils sont tout à fait mal payés. Ce qui permet d’ouvrir grande ouverte, les portes de la corruption et de la paresse. Ça fait que la machine administrative est très rouillée. Pour que vous puissiez obtenir une décision dans des délais raisonnables, ce n’est pas du tout facile.
Notre fiscalité ne s’est pas modernisée non plus. On fait de la fiscalité pour servir le public et la politique. La vie de tous les jours des citoyens béninois ne s’est pas non plus modernisée. Il n’est pas facile de savoir où trouver du travail. Donc la recherche du travail, la recherche d’un emploi, la vie quotidienne donnent lieu à toutes sortes débrouillardise qui font que le pays ne s’est pas modernisé et s’est figé.
Si l’on veut résumer, les réformes institutionnelles que le régime aurait dû faire dans les deux premières années n’ont pas été faites. On a fait trop de politique alors que dans les autres années où on doit faire de la politique, on ne peut plus faire de réforme institutionnelle. On a raté le coach  en matière de réforme institutionnelle.  Donc nous avons des infrastructures mais en réalité nous n’avons pas fait de progrès.

Parlant justement de progrès, on sait qu’on ne peut pas gérer une nation sans parler de la politique. En tant qu’observateur politique, comment appréciez-vous le fonctionnement du dispositif politique du Bénin?
{mosgoogle}Le dispositif politique est simple. Les pouvoirs ont été bien établis par la constitution. Tout ce que l’on peut reprocher dans cette première année de gouvernance, c’est la tendance de l’exécutif à vouloir contrôler tous les autres pouvoirs. Et si la tendance est de contrôler tous les autres pouvoirs, les gens ont des raisons légitimes de vous suspecter de vouloir conserver le pouvoir pour vous tout seul et pendant tel autre et c’est ce qui explique les difficultés politiques d’aujourd’hui parce que les non dits sont très nombreux. Lorsque vous voulez contrôler l’ensemble des pouvoirs, cour constitutionnelle, Assemblée Nationale et que sais-je d’autres et que cela devient évident pour tout le monde que tous ces appareils doivent être contrôlés par l’exécutif, par un seul homme, l’on vous suspecte de vouloir monopoliser l’ensemble du pouvoir et dans quel but? Ça ne peut être que dans un but extra constitutionnel. Donc tout le monde se bat contre vous. Alors que si vous faites du bon travail, si vous voulez rester dans les normes de la constitution, vous avez toutes les chances d’être réélu. Mais si vous voulez concentrer tous les pouvoirs entre vos mains alors que nous sommes en démocratie, il est légitime  que l’on vous suspecte de vouloir conserver le pouvoir au-delà des normes constitutionnelles et c’est ce qui fait toute la crise béninoise d’aujourd’hui.

Quelle image collez-vous à la 5ème législature du Bénin?
Tout ce que l’on enregistre aujourd’hui au niveau du parlement, en fait, nous l’avons voulu quelque peu parce que le parlement lorsqu’il est rentré en fonction a accepté de commettre le péché originel. Il a un mandat du peuple. Il n’aurait dû jamais accepter d’aller dans une salle s’entendre et déléguer des mandats comme s’il voulait suivre un seul homme. Je crois qu’il a commis ce péché originel. Il a prouvé qu’on a raison de ne pas lui faire confiance en tant que parlement et en tant que groupe majoritaire et la chute explique bien ces suspicions réciproques du Bénin. Donc nul ne peut être surpris aujourd’hui qu’il y ait des volte faces, qu’il y ait des changements d’alliance et qu’il y ait ce que les gens appellent communément la transhumance ou que sais-je encore. On ne peut pas être surpris parce que ce parlement devrait être le parlement du changement. Il a commencé de manière tout à fait contraire au mandat que le peuple lui a confié. Le peuple lui a confié un mandat. D’ailleurs, ces engagements qui ont été pris dans un hôtel ou ailleurs n’ont aucune valeur juridique parce que le seul mandat qui compte, c’est celui que le peuple a confié au parlementaire.

Vous soutenez que la transhumance politique fait partie des expressions vives de la démocratie?
En démocratie, les gens sont libres d’avoir leur opinion politique et de suivre tel ou tel groupe majoritaire ou minoritaire. C’est l’expression de la démocratie. Mieux, le parlementaire, l’élu du peuple n’a qu’un mandat. C’est celui que lui a confié le peuple. Et c’est le peuple qu’il doit suivre. Si le peuple qu’il représente change d’avis, il est normal qu’il change d’avis conformément au mandat que ce peuple lui a confié. La transhumance dont vous parlez, c’est-à-dire ce qu’on appelle communément «aller à la rivière», manque totalement d’éthique et n’a rien avoir avec la démocratie. Ça c’est l’absence totale d’éthique  qu’aucun  démocrate ne peut encourager même pas un démocrate qui est à la tête de l’exécutif. C’est des méthodes qui doivent être bannies. Vous vous souvenez que nous avons combattu ces méthodes du temps du régime de Kérékou pour le vote du budget, ce qui n’était pas normal. Et pour être raisonnable, ce que nous avons combattu hier ne peut  pas se produire aujourd’hui.

Aujourd’hui, il y a une question fondamentale qui préoccupe plus d’un. Il s’agit de la liste électorale permanente informatisée (Lépi). La société civile fait de ce dossier une grande préoccupation. Qu’en dites-vous?

En tant qu’élément de la société civile et en tant que précurseur du système d’élection transparente et contrôlé par les populations que nous avons-nous même innové nous en 1990 pour lequel  nous avons fait de la formation dans tous les pays africains y compris au niveau de l’Union africaine (nous sommes la première institution à avoir formé même les agents de l’Union africaine à l’observation des élections), nous continuons de dire qu’il ne peut pas  y avoir d’élection transparente si l’on n’a pas une liste électorale crédible. Et vous savez très bien dans les pays comme les nôtres et surtout au Bénin, ce qui a caractérisé nos élections, c’est la fiabilité de la liste électorale. C’est le fait que le béninois ait poussé  le ridicule jusqu’à  mettre 500 bureaux de vote dans un appartement. Ça s’est passé. Ça continue de se passer. Quel démocrate peut refuser de soutenir une liste électorale fiable connue de tout le monde, susceptible d’être consultée sur internet et d’être contestée afin que le résultat des élections soit celui que souhaite le peuple ? La Lépi est une nécessité mais les politiciens béninois habitués aux tripatouillages, chacun pensant qu’il peut tripatouiller pour gagner les élections, hésitent, retardent la mise en place de la Lépi. Si l’on ne veut pas courir demain vers des troubles électoraux, il faut nécessairement mettre la Lépi en place.  Et tous ceux qui font obstacle à la mise sur pied de cette Lépi n’ont qu’un projet en tête: le tripatouillage électoral. La société civile ne laissera pas passer.

Est-ce que la Lépi sera faisable en 2011?
C’est ce pour quoi il faut se battre parce que les enjeux en 2011 sont très importants. Il y a beaucoup de suspicions. Comme je vous l’ai dit tantôt, l’on cherche à garder le pouvoir. Lorsque l’on cherche à garder le pouvoir pour prouver qu’on n’a pas de projets secrets et qu’on veut la transparence, qu’on veut être réélu et qu’on acceptera les résultats des élections si on n’est pas réélu, il faut aller vers la Lépi. Il faut y aller vite et de manière transparente. Il ne faut pas le remettre à demain parce que ça ne pourra que confirmer les suspicions des uns et des autres et ça mettra notre pays en danger.

En attendant Me Alao, la réalisation de la Lépi pour 2011, nous savons déjà qu’au niveau local, les conseils communaux fonctionnent tant bien que mal malgré les difficultés qu’ils rencontrent. Que dites-vous  de la gouvernance locale?
Nous avons un vrai problème de gouvernance locale parce que ceux qui dirigent nos localités, en dehors des tripatouillages politiques, n’ont pas d’expérience. Il n’y a pas beaucoup de formation. Je crois que certains maires ont compris et ont commencé à former leurs propres cadres. Prenez seulement les registres d’état civil. Si vous savez que même jusqu’à Cotonou, il y a des localités où ces registres sont très mal tenus. Si vous allez déclarer un décès en 2009, vous ne le retrouvez pas dans le registre de 2009, vous le retrouverez dans le registre de 2010. C’est une anomalie terrible. Donc il faut de la formation. Deuxièmement, il faudrait que les élus locaux sachent qu’ils sont là pour le développement local et c’est ainsi que les Ong devraient les aider en faisant un monitoring de la gouvernance locale comme nous l’avons inauguré avec le Gerddes-Afrique, le Gerddes-Bénin et Gerddes Fm et avec d’autres radios partenaires, nous devons faire le monitoring de cette gouvernance locale de manière interactive pour que les populations sachent que les maires sont là pour leur permettre d’avoir de meilleures conditions de vie comme le gouvernement et l’Assemblée Nationale sont là pour améliorer les conditions de vie. Et il faut faire en sorte que ces populations puissent intervenir dans le débat du développement, dans les choix économiques, les choix de développement qui sont faits par les maires, qu’ils puissent les discuter et qu’ils puissent suivre l’avancement des travaux que les maires sont susceptibles de leur annoncer pour savoir si à l’échéance, des maires peuvent être réélus ou simplement éconduits comme c’est le cas pour les autorités nationales.                                     
 
Parlons de l’actualité hors de chez nous Me Alao puisque le  Gerddes-Afrique s’intéresse à toute l’Afrique dans sa globalité. Ces derniers temps, il y a deux pays qui retiennent plus l’attention. Il y a le Togo et le Madagascar. En tant qu’observateur et en tant que membre de la société civile, comment est-ce que vous voyez l’actualité telle qu’elle se produit dans ces deux pays?
{mosgoogle}Vous parlez de deux pays. Moi je parlerai peut être de trois ou quatre. Je vous parlerai d’abord de la Guinée Bissau où nous avons tous à craindre de  l’Etat de non droit qui est à nos portes où les narco trafiquants risquent bientôt de faire la loi. Et s’ils font la loi en Guinée Bissau, rassurez-vous, il n’est pas loin le moment où ils feront la loi au Bénin. Il y a la Mauritanie où les esprits ne sont pas apaisés. Nous avons beaucoup de problèmes. Mais pour parler des pays qui vous intéressent, Madagascar, c’est une situation atypique. Je crois qu’il n’y a pas d’élites  politiques formées et il faut certainement aider les Malgaches d’abord à avoir une élite politique mieux formé au respect des institutions que cette société se donne. C’est surtout au niveau des hommes. Des hommes d’élite politique. Que cette élite soit dans l’opposition ou dans  la mouvance, il faut leur apprendre que la République est une chose sacrée et que ses textes doivent être respectés y compris les échéances que les textes donnent aux différents organes qui sont chargés de gérer les intérêts communs. Il y a un vrai travail à faire à Madagascar. C’est la faute de ceux qui ont dirigé Madagascar pendant des années de n’avoir pas gouverné Madagascar dans le droit et dans la légalité. Ce travail reste  à faire.
Vous parlez du Togo. Le Togo pour nous c’est très proche et c’est très inquiétant. C’est très inquiétant parce qu’ on a comme l’impression et nous nous devons nous en inquiéter qu’il n’y a pas d’Etat de droit. Parce que ce qui est arrivé ces derniers jours au Togo dans la famille présidentielle est extrêmement grave. Nous devons nous au Bénin prendre nos distances par rapport à ça. Parce que si l’on ne peut pas respecter les dispositions constitutionnelles et les dispositions du code pénal et du code de procédure pour arrêter un individu qui est de la famille présidentielle, imaginez-vous ce que ce sera lorsqu’ il faudra arrêter l’individu de citoyen lamda ou un membre de l’élite politique qui ne soit pas proche du chef de l’Etat. Si l’on va arrêter quelqu’un à coups de canon au point d’attenter à sa vie,  alors qu’on aurait pu l’interpeller et qu’on ne nous dise pas en matière de cadence, si avec fragrance ce n’est même pas l’armée qui doit arrêter, on nous parle d’une enquête préliminaire et la manière dont ça a été traité, c’est extrêmement grave. Si ça se passe à nos portes nous avons sérieusement à craindre pour nous- mêmes parce que notre pays est proche du Togo. Ce qui se passe au Togo ne nous est pas étranger et n’est pas impossible même que dans ce que l’on dit au Togo sur ce qui se passe, notre pays ne soit pas impliqué. Alors, nous devons faire très attention.

Réalisation : Golf fm, Gerddes fm et La Nouvelle Tribune
Transcription :Blaise Ahouansè