La Nouvelle Tribune

Mamadou Chabi, Président de la Chambre d’Agriculture du Bénin

Espace membre

M. Chabi « L’Etat est obligé d’aider le coton à aller de l’avant… »
Mamadou Chabi est un exploitant agricole basé dans le Borgou. Il est en outre le président de la Chambre d’Agriculture du Bénin. Dans cette interview, il évoque le rôle  de son institution dans le développement du secteur agricole au Bénin. Il n’a pas manqué de relever les goulots d’étranglements au développement de  l’agriculture, malgré les réformes opérées dans le secteur. Selon lui , les uns et les autres doivent s’unir pour relever les grands défis du monde agricole béninois.


-Le Bénin est à l’ère de la révolution agricole. Vous êtes le président de la Chambre d’agriculture du Bénin. En quoi consiste concrètement le rôle de l’institution que vous dirigez dans ce secteur?
Toute chambre est une institution consulaire. La Chambre d’Agriculture est une institution consulaire qui représente tous les métiers de profession agricole au sens le plus large, parce que l’agriculture a trois volets importants, à savoir, les productions végétale, animale et halieutique.  Donc, tous les acteurs regroupés au sein de ces corporations sont des ressortissants de la Chambre, par définition. Elle est la structure de l’interface entre les structures de production des métiers agricoles, même des industriels et aussi des producteurs individuels. La Chambre d’agriculture s’occupe de la protection et de la défense des intérêts des métiers agricoles.

-Aujourd’hui, le chef de l’Etat est en train de faire des tournées dans les départements pour aller à la rencontre des agriculteurs. Est-ce que votre institution est associée ?

La Chambre est associée et participe à toutes les rencontres  aux côtés du ministre de l’Agriculture qui est l’organe de tutelle des petits agricoles. Le président de la République va dans ces localités pour rencontrer les structures de production agricole, souvent en organisation.  Et ces dernières sont heureuses  aujourd’hui d’entendre la haute autorité  parler de ce qu’il y a comme appuis nécessaires pour accompagner leur production, pouvant  leur permettre d’avoir accès à des matières consommables, soit  sous forme d’intrants, soit  en terme de renforcement des capacités et de matériels, pour que l’agriculture  soit plus dynamique  qu’elle l’était auparavant. A ces rencontres, je suis  les interventions de la haute autorité, écoute les réponses qui en découlent et peux faire des suggestions. Cela  permet aux acteurs de se sentir beaucoup plus proches  du pouvoir et qui est tenu  de leur apporter des appuis.

{mosgoogle}-N’y voyez-vous pas plutôt des actions propagandistes ?
Que le chef de l’Etat soit parti dans une localité et que les producteurs aient exprimé leur volonté de voir le service accompli pour eux, je ne sais pas si quelqu’un peut souhaiter mieux que ça pour permettre aux acteurs de ces productions d’être plus dynamiques.

-Sur le terrain, les producteurs ont exprimé beaucoup de préoccupations, puisque vous savez très bien que l’agriculture béninoise a d’énormes difficultés à surmonter. Alors, qu’est-ce qui est demandé au chef de l’Etat et à la Chambre d’agriculture du Bénin?
Les producteurs ont eu des informations selon lesquelles il y a des machines agricoles qui sont acquises par le gouvernement à leur profit. Ils sont pressés de savoir comment ces matériels seront mis à leur disposition et leurs avantages, parce que ce n’est pas la première fois que les machines agricoles viennent dans leur pays. Par rapport à tout cela,  les producteurs   ont cru devoir se rapprocher du chef de l’Etat pour avoir plus d’informations.

-Dites-nous concrètement les goulots d’étranglements qui empêchent l’agriculture béninoise de décoller véritablement ?
Ce qui empêche l’agriculture de décoller, c’est d’abord le partenariat secteurs public et privé ; ensuite il y a le partage des rôles des acteurs au sein des filières agricoles. Cela a deux pôles : le premier est le partenariat public-privé qui fait qu’il y a des rôles qui sont dévolus aux privés dans les productions, mais qui sont dans les mains de l’Etat aujourd’hui. A cette préoccupation, le chef de l’Etat dit qu’il faut professionnaliser les actions et les acteurs au niveau des chaînes des filières. Ce faisant,  chacun sera dans son rôle. On connaît ce que fait le producteur comme travail. Mais au-delà de la production, il y a des actions qui doivent suivre. Par exemple, l’Etat ne doit plus faire la transformation et la commercialisation. Deuxièmement, toujours dans cette affaire de partage de rôle, il y des filières agricoles où des acteurs doivent être professionnalisés aussi, c’est-à-dire que les producteurs s’arrêtent au niveau de la production. Maintenant, il faudrait que l’industriel vienne installer l’unité de transformation de la matière, et qu’il fasse en sorte que le produit entre dans la machine, après qu’il a été  acquis à un bon prix auprès du producteur. Mais, ce mécanisme ne se fait pas  bien aujourd’hui. C’est là les réformes que nous sommes en train d’entrevoir. On parle du plan stratégique de l’orientation agricole. L’action fondamentale de cette réforme concerne la dynamique des filières. C’est sur ces palliés qu’il faut sensibiliser les producteurs et rendre les filières organisées, donc dynamiques.

-La filière phare de notre agriculture est le coton. Et depuis trois ans, les prévisions n’ont jamais été atteintes. Comment vous expliquez cela ?
On explique ça toujours par le manque de  dynamique dans  la filière coton. Il fut un temps où le coton a connu de beaux jours. Mais aujourd’hui, les choses ont évolué autrement. Dans cette évolution, il y a eu des mutations qui se sont opérées. Elles ont connu des effets qui ont nui à cette filière. D’où  la question de retourner à la case de départ. Et, on est en train d’arriver à cette étape aujourd’hui. La privatisation de l’outil de la Sonapra , cela veut dire les usines d’égrenage, comme je le disais tantôt, ne sont plus du ressort  des sociétés d’Etat, et qu’elles doivent tomber dans une gestion  entièrement privée. La seule campagne qui est amorcée maintenant, après cette réforme, a connu plus de paix dans la mesure où il n’y a pas eu de dilatoire de manière à faire en sorte que telle localité positionne son coton à deux industriels. Non plus des tiraillements sur le terrain où l’on détournait les camions d’une usine à une autre. Ainsi, il y avait tout un tas de complications et de difficultés. Aujourd’hui, les producteurs savent que c’est tel égreneur qui reçoit le coton.

Pensez-vous que le coton a alors encore de beaux jours devant lui ?
Le coton a de beaux jours. Mais, au-delà de ce que je viens de dire, il y a d’autres problèmes. Il y a les questions du coût des intrants, du renforcement des capacités des acteurs. C’est Montesquieu qui a dit « qu’on ne connaît que ce qu’on pratique. Alors, on ne pratique que ce qu’on connaît ». Cela veut dire que depuis que les gens ont cessé de bien faire le coton, il s’est interposé dans le rang des anciens producteurs de coton, qui avaient la maîtrise de la matière quant à la dynamique industrielle de production, des jeunes arrivés dans le système, mais  n’ayant pas la même capacité de production et de savoir-faire. Le coton n’est plus produit comme avant. C’est cela et il y a des déficits cotonniers. Il convient vraiment de voir beaucoup de choses s’améliorer. Et, ce n’est que le partenariat secteurs public et privé qui puisse le résoudre. Il faut que L’Etat mette cette vision dans sa politique de développement. Il sait ce qui revient au pays par rapport au coton. Il y a par exemple la création d’emplois aux producteurs . Dans les villes, les industries tournent et les transporteurs font le mouvement. Le coton nourrit beaucoup plus d’hommes qu’on ne voit apparemment. C’est ça que l’Etat est obligé d’aider le coton à aller de l’avant.

-Alors comment avez-vous vécu la privatisation et de la création de la Sodéco ?
Je vous ai dit comment cela s’est passé. Ce n’est pas à vivre d’une manière ou d’une autre. Je dis quand on a perdu son chemin, il faut retourner à la bifurcation. C’est la seule manière d’aller de l’avant.

-Le coton n’est pas la seule production importante au Bénin. On cultive le maïs, le riz et autres. Que faites-vous pour assurer le développement des cultures vivrières ?

La conjoncture a amené les choses à un autre seuil de considération. Le riz et le maïs sont des cultures vivrières à caractère céréalier. Depuis toujours, cette culture n’était pas organisée. Vous deviez avoir suivi entre temps qu’il y avait des producteurs qui faisaient des lobbies pour faire le riz local sur le marché. C’est l’une des réalités. Avec la situation de la vie chère, où c’est devenu une volonté politique qui s’impose et implique la nécessité de produire ces céréales, il y a beaucoup plus d’attentions que par le passé sur ces cultures. Il y a des investissements qui se font dans le riz, des intrants achetés.  Des efforts ont été faits pour avoir des semences  améliorées pour le maïs. Au demeurant, on a la dynamique d’une filière qui s’impose, surtout le riz. Présentement, il y a du riz surtout produit  à Malanville en quantité, soit de plusieurs milliers de tonnes dont l’usinage n’a pas encore bien pris. Donc, la mise en marché de produits finis n’est pas encore garantie. A niveau-là, il y a des difficultés. Ainsi, on est en train de travailler à faire des  propositions sur la nécessité de rendre dynamique la filière riz.

{mosgoogle}-Parlons maintenant du secteur halieutique et d’élevage. On ne constate pas un rendement assez notable. Comment cette situation s’explique-t-elle ?
La couverture d’acteurs dans ces domaines n’est pas de même étendue que dans les cultures vivrières. La production végétale est plus étendue et plus diversifiée, alors qu’au niveau des espèces animales, c’est plus restreint. C’est les bovins et les caprins. C’est cela la réalité. C’est pour dire qu’aujourd’hui  la production animale se fait bien. Quand il y a des épizooties, on arrive à les maîtriser. Vous avez suivi ici le cas de la peste porcine africaine et la grippe aviaire. Donc, il y a une volonté politique pour accompagner toutes ces actions. Aujourd’hui, la viande du bœuf vient du nord. L’élevage s’intensifie, parce que les populations font beaucoup de points d’eau dans la nature là-bas. Maintenant, on parle de la production laitière qui est une émergence d’un mode d’agriculture qui a été toujours l’apanage des paysans peulhs. Cela se voit autrement.

-En raison de l’importance de l’agriculture pour le développement économique et social du pays, qu’est-ce que l’Etat devrait faire pour son développement ?
La Chambre d’Agriculture doit être  plus de dynamique. On a besoin de ressources humaines, de financements et d’infrastructures. Aujourd’hui, la Chambre est dans un immeuble en location aux frais de l’Etat. On souhaiterait avoir des bâtiments construits pour la Chambre. Et, on a un domaine d’un hectare et demi à Abomey-Calavi clôturé au nom de la Chambre d’Agriculture. Cela peut permettre de mettre des infrastructures de valeur à terre capables d’abriter toutes catégories d’acteurs venus pour le débat agricole, car c’est eux qui peuvent permettre le partenariat public-privé.  Nous souhaiterions avoir plus de moyens pour aller plus loin.

Propos recueillis par Jules Yaovi Maoussi et Benoît Mètonou