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Dieudonné Lokossou : « Certains ont le droit d’applaudir Talon par opportunisme»

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Ce lundi 19 décembre 2016, s’ouvre le 6ème congrès ordinaire de la Confédération des syndicats autonomes du Bénin (Csa-Bénin). A l’issue de ce 6ème congrès qui va durer trois jours, le Secrétaire général Dieudonné Lokossou va prendre sa retraite syndicale.

Quelles sont les raisons de cette retraite du Sg Lokossou ? Sa vie après le syndicalisme ? Qu’en est-il du Front contre le régime Talon annoncé  depuis quelques jours ? Son regard sur le budget, exercice 2017 voté jeudi dernier par les députés. Dans une interview exclusive accordée à l’équipe de La Nouvelle Tribune, le syndicaliste, sans langue de bois, répond à toutes ces interrogations.

Pourquoi, le congrès se tient-il seulement maintenant?

Je crois que j’ai annoncé, il y a deux ans que j’allais partir de la tête de la CSA-Bénin en 2016. Les circonstances qui m’avaient obligé à le dire sont liées à la situation politique et socio-économique d’alors. Il fallait rester pour dénoncer ce qui n’allait pas dans l’ancien système. Je crois que nous avons assumé, avec les autres confédérations convenablement cette mission.

Aujourd’hui, les conditions sont réunies pour organiser le congrès. Je n’ai plus de motif valable de rester.

A l’issue de ce congrès, vous mettrez fin à votre carrière syndicale. Pourquoi seulement maintenant ?

Il faut se coller à nos statuts. Ceux qui font des spéculations gratuites en ville pour dire « il ne veut pas partir, il s’accroche », n’ont rien compris. Il faut faire la part des choses. Nous n’allons pas nous soumettre à la pression des grogneurs ou d’un gouvernement. Je m’en vais aujourd’hui avec une fierté légitime d’avoir contribué à la construction de notre démocratie et avec l’espoir que ce que nous avons semé va continuer de germer.

Qu’est-ce justifie cette retraite syndicale ?

Je pense qu’il faut savoir quitter les choses avant que les choses ne vous quittent, a dit le Général de Gaulle.  Les gens qu’on dit ‘’bons’’ sont dans les cimetières. Après dix ans d’affilée à la tête d’une des plus grandes confédérations de notre pays, il arrive qu’en voulant continuer qu’on atteint la sclérose. Il faut laisser la place pour que d’autres viennent compléter l’œuvre. C’est comme les tresseurs de corde. Il faut aujourd’hui qu’il y ait une nouvelle génération de syndicalistes car comme l’a dit l’autre :« nul n’est irremplaçable ni indispensable »  

Est-ce que vous avez préparé la relève pour que ce que vous avez semé avec vos prédécesseurs puisse continuer de germer ?

La Csa-Bénin, c’est une grosse machine. Elle ne mourra pas. La relève est parfaitement assurée. quand mon prédécesseur partait, moi jétais un parfait inconnu. C’est vrai, j’ai mené quelques combats dans le cadre de la privatisation de la Sonacop (Société nationale de commercialisation des produits pétroliers), mais j’étais un illustre inconnu. Pourtant, il m’a fait confiance et j’ai appris à ses côtés.

Celui à qui nous allons transmettre le maillet n’est pas un néophyte. Avec une bonne dose de volonté, je pense que l’équipe qui sera installée rendra service aux travailleurs et à notre peuple.

Que feriez-vous après votre départ de la tête de la Csa-Bénin ? Est-ce qu’on peut s’attendre à vous voir sur le terrain politique?

D’abord, il faut que je lève une équivoque. Parce que, beaucoup par ignorance ou par méchanceté disent que les syndicalistes doivent être indifférents à la chose politique.

Dans la constitution, aucun article n’interdit à un syndicaliste de se prononcer sur les faits politiques. Et si nous (les syndicalistes Ndlr), nous était restés passifs comme certains, on n’allait pas parler de Nouveau départ ni de la Rupture. Nous avons apporté une contribution de qualité à ce changement-là et je suis heureux que le Président Talon, en nous recevant en août dernier l’ait reconnu.

Depuis quelques jours, il se dit que vous allez créer un Front avec votre camarade Pascal Todjinou, Secrétaire général de la Confédération générale des travailleurs du Bénin (Cgtb) pour vous opposer au régime actuel. Qu’est-ce qu’il en est ?

J’ai lu dans les journaux cela. Nous sommes des citoyens libres. Il n’est pas interdit aux gens de s’organiser. Les gens sont en train de nous devancer. Qu’ils attendent pour voir ce que nous allons faire. Ce n’est pas les fausses informations que les gens distillent au sein de l’opinion qui vont nous dissuader. Moi, si j’ai quelque chose dans la tête, je vais le faire, pourvu que cela n’aille pas contre les lois de la République.

Le 6 décembre dernier, vous avez organisé à la Bourse du travail, un géant meeting pour dénoncer ce que vous avez appelé la mauvaise gouvernance sociale de la Rupture. Dans l’opinion, certaines personnes voient derrière ce premier grand rassemblement des travailleurs sous l’ère de la Rupture intervenu quelques semaines après les premières brouilles entre le chef de l’Etat et l’homme d’affaires, Sébastien Ajavon dont vous êtes réputé proche, une main invisible.

Les gens sont libres de faire leurs commentaires. La main invisible, ce n’est pas quelque chose de nouveau. C’est un vocabulaire politique. Quand le chef de l’Etat était en exil, certains parlaient déjà de main invisible. Mais cela, ne nous a pas empêché de mener notre combat citoyen à visage découvert. On l’a fait hier, on doit continuer à le faire. Les élucubrations ou les clapotis médiatiques  ne vont pas nous empêcher d’assumer nos responsabilités.

Si certains ont le droit d’applaudir tout ce que le Président Talon fait par opportunisme, on doit laisser la liberté à d’autres de dire le contraire. On ne peut pas tous regarder dans la même direction. Ce que nous dénonçons, c’est beaucoup plus lié au social. Qu’on se lève pour déverser 1045 personnes dans les rues pour des raisons inavouées, il faut être méchant pour rester insensible. Les choses que nous avons dénoncées pendant notre meeting le 6 décembre dernier n’ont rien à voir avec le conflit artificiel qu’il y a entre le Président Talon et l’homme d’affaires Ajavon. On ne devrait même pas faire ce lien. Nous, on n’a jamais dit qu’il y a une main invisible derrière les produits prohibés qu’on a retrouvés par hasard dans un conteneur de la société Cajaf-Comon.  

Des gens ont intérêt à établir le lien entre les deux évènements. Vous pensez qu’on peut manipuler six confédérations à la fois ? On dit chez moi qu’on ne  met pas un fétiche en place et chercher à le détruire. Mais ce n’est pas parce que nous avons dit de bonnes choses du système que quelques mois après nous constatons des dérives, nous allons nous taire. Notre devoir vis-à-vis des travailleurs, ce n’est pas se taire. Se taire, c’est être complice de ce qui se passe.  

Le chef de l’Etat, à l’audience qu’il vous a accordée en août dernier, vous avait dit que ses portes vous étaient grandes ouvertes. Pourquoi, n’avoir pas essayé de le rencontrer pour lui faire part de vos griefs avant de commencer les dénonciations ?

On a demandé une audience mais jusqu’à ce jour, on n’a pas eu de réponse. Et puis le dialogue social depuis que le chef de l’Etat est arrivé a du plomb dans l’aile. On s’est retrouvé une seule fois pour parler des problèmes sociaux. Les privatisations tous azimuts qui se font sont projetées à la figure des syndicalistes. On n’est pas associé.

Une marche contre ce que vous qualifiez de dérives était annoncée pour le jeudi dernier. Finalement elle n’a pas eu lieu.   

Pourquoi, les gens sont pressés. Si on a annoncé une marche au cours du meeting et qu’après concertation, on constate que les conditions ne sont pas réunies et qu’on l’annule, ce n’est pas encore tard. Il n’y a rien qui nous presse. Mieux, on peut aller au-delà de la marche.

Nous allons parler de l’actualité nationale. Notamment du budget général de l’Etat, exercice 2017, voté jeudi dernier. Mais avant le vote, des voix s’étaient élevées pour dénoncer un budget antisocial. Vous partagez cet avis ?

Le budget, exercice 2017, c’est un chiffre astronomique (2010 milliards FCFA). C’est une première dans notre pays. Mais cela ne comble pas toutes les attentes. Le Ramu (Régime d’assurance maladie universelle), ça n’existe plus, la gratuité de la césarienne, ça n’existe plus. On a supprimé beaucoup de choses. Si quelqu’un a posé des actes positifs sur le plan social, ce n’est pas parce qu’il n’est plus là qu’il faut tout renverser. L’Etat est une continuité.

Au regard de tous ces faits et d’autres faits que je ne veux pas évoquer ici, nous ne pouvons pas dire que ce budget est un budget pour améliorer les conditions de vie et de travail des travailleurs.

Nonobstant ces griefs, le budget a été voté à l’unanimité par les députés.

C’est leur droit. Mais nous, nous critiquons parce que c’est curieux. Nous constatons que depuis huit mois, on ne fait aucune critique objective. Tout le monde est embarqué dans le même navire. Toutefois, je félicite les députés pour leur solidarité politique et pour avoir voté à l’unanimité le budget. Même s’ils ne votaient pas le budget, le Président Talon a d’autres moyens pour rendre exécutoire son budget. Comme c’est le premier budget, bon, c’est bien que les députés aient voté pour que demain on ne dise pas que c’est parce qu’ils ont émis un vote négatif que le Président Talon n’a pas pu réaliser ce qu’il a prévu dans le budget.

Mais vous ne craignez qu’on l’on assiste à une pensée unique dans le pays ?

Je vous ai déjà dit que c’est pourquoi, il y a une sorte de dichotomie entre la classe politique et nous (les syndicalistes). Eux, ils ne disent rien pour le moment. Quelles sont les raisons qui motivent ce silence assourdissant ? Je ne suis pas dans le cœur des politiciens. Nous, nous disons ce que nous pensons de façon polie même si parfois on travestit nos pensées pour atteindre d’autres objectifs.