La Nouvelle Tribune

Richard Adjaho à propos du découpage territorial

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R.Adjaho« Pendant dix ans, l’Etat n’a pas pris ses responsabilités »
Suites aux réactions suscitées par les travaux de la commission sur le découpage territorial ; mise sur pied par le chef de l’Etat, nous nous sommes rapprochés de son président, Richard Adjaho, pour de nouvelles clarifications sur les questions à polémiques. Dans l’interview qui suit, il s’est prononcé, entre autres,  sur la légalité des travaux de sa commission, les critères qui ont présidé au nouveau découpage réalisé, sans oublier les raisons qui justifient la pertinence des choix opérés par les membres de ladite commission.


M. le ministre, vous avez présidé  dernièrement la commission qui a proposé un nouveau découpage territorial qui porte le nombre des départements à 21. Etes-vous d’accord avec ceux qui pensent que votre travail est illégal  dans la mesure où la loi qui a instauré les 12 départements n’est pas encore abrogée ?

Je préside encore la commission. Elle a été installée le 15 octobre 2008 par le chef de l’Etat et elle n’a pas encore fini ses travaux. Nous avons rendu compte au gouvernement et à lui-même le 19 janvier dernier. Nous étions vers la fin des travaux et il nous a demandé d’expliquer à l’opinion publique nationale, aux opinions locales et aussi aux autres acteurs de la vie nationale le contenu de ce que nous avons fait. Nous avons donc commencé ce travail d’explication depuis quelques jours  et nous allons continuer pour quelques trois ou quatre semaines encore. La commission travaille encore . Vous avez dit que certains disent que le travail est illégal. Je n’ai pas encore lu cela mais si vous le dites, c’est certainement vrai que des gens ont peut-être écrit ou pensé cela. Ce qui m’étonne dans notre pays, c’est quelque fois notre manque de réalisme et de sérieux. La réalité est qu’il y a une loi qui a été votée par notre Parlement en 1997 et promulguée en janvier 1999  , voici donc dix ans  . Depuis , elle n’est pas appliquée parce que sa mise en œuvre pose des problèmes dans le pays. Alors, est-ce qu’il faut rester sur cette situation de blocage ou bien il faut essayer d’avancer ? Je crois qu’en matière administrative, économique et même politique, toute situation statique est une situation rétrograde, qui arrière .  Donc à ceux qui parlent éventuellement d’illégalité, je dis qu’ils n’abordent pas les problèmes de notre pays de façon responsable. Parce qu’il n’y a rien d’illégal à vouloir améliorer les dispositions d’une loi qu’on n’arrive pas à appliquer depuis dix ans.

Cette loi dont vous voulez qu’on améliore les dispositions, certains disent qu’elle devrait être abrogée d’abord.

 La question n’est pas d’abroger la loi 97-028  mais de rendre ses dispositions applicables. On ne prend pas une loi par plaisir ou pour s’asseoir là-dessus . Si on  a pris une loi qui a été promulguée et qu’on n’arrive pas à appliquer depuis 10 ans , il faut bien aller au cœur des raisons qui créent une telle situation .  Et quand vous voyez ces raisons-là de près, si vous êtes responsable, vous cherchez   à corriger ce qui dans la loi constitue des facteurs objectifs de blocage. Toute loi est une œuvre humaine , elle ne appréhender  tous les contours du sujet auquel elle s’applique . Or, en la matière, comme  disent les militaires , le terrain commande également .
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Le nouveau découpage proposé par la commission que vous dirigez donne 21 départements.  L’Etat béninois fait fonctionner difficilement les douze ou six départements existants. Pensez-vous qu’il pourra faire fonctionner les 21 ?
Moi je suis un homme tolérant .   Et les gens savent que je respecte les opinions des uns et des autres. Certains diront même que je suis un homme du centre , politiquement parlant. Cela dit, raisonner comme ça, ce n’est pas sérieux.  Parce que nous n’avons jamais mis en application les dispositions de la loi 97-028 qui créent 12 départements dans notre pays. On ne les a pas mises en application par manque d’argent ! Ce n’est pas  parce que 12 départements étaient trop pour notre pays. C’est parce que les gouvernements successifs et les parlements successifs n’ont pas pris leurs responsabilités. Ils ne sont pas arrivés à choisir les chefs-lieux des six nouveaux départements créés en 1997. Parce qu’ils ont toujours reculé devant la difficulté dès que les populations de certaines régions de notre pays ont manifesté leurs hostilités face à tel ou tel choix. A partir de ce moment-là, les gouvernements et les parlements ont reculé . Donc,  en résumé  , je voudrais souligner qu’on ne doit pas dire que comme on n’est pas arrivé à avoir 12 départements effectifs, on ne peut pas aller à 21. C’est justement pour sortir du blocage constitué par la création de 12 départements en 1997 que nous sommes partis à 21 en 2009 . Nous avons étudié la question, dans tous ses contours, dans tous ses aspects, nous avons écouté des tas d’experts, nous sommes allés sur le terrain, nous avons également mis nos connaissances personnelles et sur la sous-région et au-delà à contribution pour dire que , aujourd’hui, si on veut faire un découpage responsable, et que l’on veut enfin que notre pays sorte de cette situation archaïque dans laquelle il est depuis au moins une dizaine d’années, il faut aller donc au-delà du découpage du Bénin en 12 départements. Donc, on ne peut pas dire qu’on n’a pas appliqué douze pourquoi appliquer 21. La  question formulée de la sorte est prise de façon légère.

Lnt : Vous avancez que c’est pour pouvoir rendre effectif le découpage que vous avez dépassé les 12 départements. Pourquoi avoir choisi 21 et non plus ou moins ? Quels critères vous ont guidé dans vos choix ?

Les questions qui concernent les critères, sont des questions secondaires. Je dis cela parce que le facteur le plus déterminant dans cette affaire , c’est l’applicabilité d’une nouvelle loi concernant le découpage territorial. Quand nous avons examiné la question sous tous les angles , nous aurions pu proposer la création de cinq départements en plus comme on aurait pu en proposer  14 ou 15. Nous avons proposé neuf départements en plus dont beaucoup de départements nouveaux. Nous avons procédé ainsi parce que nous sommes allés cas par cas. Et nous avons étudié la question région par région . En appliquant les principes de base que nous avons adopté et en mettant en œuvre les critères que nous avons définis, nous avons pensé que passer de 12 à 21 était aujourd’hui la solution la plus sage et la plus responsable. Par exemple, nous avons arrêté que nous ne sortons pas des cadres des 12 anciens départements. Ça veut dire que nous ne piquons pas une commune dans un ancien département pour  la mettre dans un autre département pour en faire de nouveaux . En somme , nous avons retenu l’intangibilité des frontières des anciens départements. Parce que sortir des anciens 12 départements, bien que n’étant pas effectifs, cela peut être une aventure . Un exemple, si vous voulez sortir Sèmè-Podji de l’Ouémé et la mettre sur Cotonou, sous le prétexte qu’elle fonctionne  déjà  avec  Cotonou et Calavi, vous ne savez pas la réaction que peuvent avoir les populations de l’Ouémé, . Autre principe, nous avons dit nous n’allons pas ériger une seule commune en département. Parce que ça ne nous paraît pas , au stade actuel , défendable. Demain, lorsque de nouvelles communes seront créées, ce qui va arriver, on peut faire telle ou telle modification. Donc en dehors de Cotonou qui est déjà une commune-département, nous avons dit qu’aucune commune seule ne sera érigée en département. Ce sont là quelques uns de nos principes . Il y a des critères qui sont relatifs à la population, à l’histoire , à la densité, aux considérations socioculturelles etc. qui ont fait que  nous avons dit, il faut faire les choses de telle ou telle façon. Ce sont ces différents éléments qui nous ont amené à passer de 12 à 21 départements. Notre  principal souci a été de rendre enfin applicable une loi promulguée depuis 1999. Pour finir , je peux dire que , en fonction des ressources financières et humaines de l’Etat  , nous avons estimé que neuf départements en plus , nous paraissent , responsable et tout à fait gérable. 

Vous avez tenu une conférence de presse pour présenter les travaux de votre commission aux Béninois. Dites-nous, faisait-elle partie des instructions que le Chef de l’Etat vous a données, ou était-ce une initiative propre ?
Ce ne sont  pas des instructions . Mais le chef de l’Etat nous a demandé de communiquer sur le travail que nous avons fait. Quoi de plus normal. Le fait est que  le gouvernement, après avoir  analysé certaines  réactions après le 6 octobre dernier, date de la première intervention publique du Ministre  Démonlé MOKO sur la question , a créé une commission de 20 membres, composée de cinq anciens ministres, de trois anciens parlementaires, d’ anciens ambassadeurs, d’anciens préfets, d’anciens secrétaires généraux du gouvernement, de grands professeurs d’université . Cette commission a planché pendant trois mois sur cette question délicate et sensible à laquelle tous les Béninois sont attachés , il m’a paru tout à fait indiqué  que le chef de l’Etat  nous demande de rendre compte aux Béninois du travail que nous avons fait  , de communiquer là-dessus . En dehors de nous, personne n’est en mesure aujourd’hui de parler intimement de ce dossier dans sa nouvelle configuration puisque c’est nous qui l’avons fait .

Ne pensez-vous pas commettre la même erreur que l’ancien ministre Issa Démolé Moko, quand on voit qu’il y a déjà des remous après cette sortie médiatique?

Non, en aucun sens. D’abord, je veux rendre hommage au ministre Démolé Moko, qui est un cadre de grande compétence, qui a travaillé de façon courageuse. Mais, on n’a pas fonctionné de la même façon. Parce que nous,  commission nationale, nous avons fait un travail à la demande du gouvernement. Et ce travail-là, nous l’assumons techniquement. Que ce travail comporte quelques aspects politiques, nous en convenons. Mais, l’aspect politique, ce n’est pas notre principale préoccupation.  Je veux juste faire observer qu’avant que le ministre Moko ne s’exprime le 6 octobre, c’est un comité technique qui a travaillé. Vous ne connaissez pas sa composition. Peut-être que si c’est le comité technique qui avait communiqué sur le travail qui avait été fait, les choses se seraient passées autrement. Parce que le comité technique n’a pas de responsabilité politique. A la différence du comité technique qui a travaillé pour le ministre Moko pendant  plusieurs mois, nous, nous expliquons ce que nous avons fait et nous l’assumons totalement. Vous parlez de remous, je peux vous demander de nuancer ça. Parce que nous n’avons pas la prétention de  faire un travail sur lequel personne ne va rien dire. C’est un dossier  qui est très sensible. Il y a des gens qui disent qu’il y a trop de départements, mais ils ne disent pas pourquoi. Le Togo, qui est la moitié du Bénin, a 36 départements, le Burkina Faso qui est peut-être une fois et demie plus grand que le Bénin a 45 départements, la Côte d’Ivoire deux fois et demi le Bénin a 54 départements, le Sénégal a 30 départements et nous en sommes encore aux  6 départements de la période 1958-1960 . Et cela ne dit apparemment rien aux Béninois. Certains  disent qu’il n’y en a pas assez et qu’il faut en créer davantage. D’autres disent que cela coûte trop cher sans dire combien cela peut coûter. Je respecte toutes les opinions mais parfois mes compatriotes m’étonnent.

Parlons à présent de la sécurité. Vous avez une certaine expérience dans ce domaine pour avoir été ministre de l’intérieur sous le président Nicéphore Dieudonné Soglo. Quel est votre avis sur la politique sécuritaire du gouvernement actuel ainsi que sur les braquages à répétition ?
Je ne sais pas s’il y a eu encore des braquages ces derniers temps

Novembre n’est pas si loin !
Je ne peux pas vous dire beaucoup de choses sur la politique sécuritaire actuelle. Premièrement, pour ne pas donner l’impression que je critique ou que je juge  le ministre de la sécurité. Mais , je peux vous dire que c’est une fonction très difficile. Je l’ai assumée pendant deux ans, c’est une fonction passionnante aussi. Elle n’est pas de tout repos. Mais en la matière, la meilleure politique, c’est la prévention.  Cela suppose une bonne évaluation des risques, une bonne connaissance des milieux criminogènes, de délinquants, de leurs pratiques,  de leurs repères. Cette politique aussi, suppose qu’il faut s’appuyer sur des responsables compétents, motivés, c’est-à-dire sur de grands policiers, de grands gendarmes, accessoirement articulé avec quelques éléments de l’armée quand c’est nécessaire. Parce que les hommes de sécurité, ce sont d’abord les policiers et les gendarmes. Quand les choses se passent comme ça et que ces grands policiers ont leurs hommes en main, on peut faire face à toutes les situations.

Vous pensez qu’on a de ces grands policiers aujourd’hui ?
Peut-être , mais je ne scrute pas ce milieu  avec grande attention. 

Votre appréciation sur la gestion actuelle du pays
ça c’est une question politique, je ne voudrai pas me prononcer là-dessus.
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Richard Adjaho se situe où aujourd’hui sur l’échiquier politique national ?
Je suis dans le peuple. Je travaille pour mon pays. Ce qui me désole dans notre pays, j’ai le sentiment que nous ne sommes pas suffisamment patriotes, pas suffisamment responsables. Et  qu’il serait bon qu’à tous les niveaux, qu’on devienne plus  sérieux et plus responsables. Sinon je m’interroge beaucoup sur l’avenir .

Réalisation: Benoît Mètonou