La Nouvelle Tribune

Claudine Prudencio à propos du dossier «Epine Dorsale» : «Il y a eu beaucoup d’intoxication afin de cacher la vérité aux Béninois»

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Le dossier Epine Dorsale fait partie des gros sujets de l’actualité béninoise depuis plusieurs mois. C’est une affaire de plusieurs milliards qui met aux prises d’un côté l’homme d’affaires béninois Samuel Dossou et de l’autre côté les Etats béninois et togolais et l’homme d’affaires français Vincent Bolloré. 

Dans le processus de mise en exécution des travaux de réhabilitation-construction et exploitation de la ligne ferroviaire Cotonou Niamey, via Parakou et Dossou, le Groupe Petrolin de Samuel Dossou, a été dupé par l’autre camp. Dans cette interview, Claudine Prudencio, député à l’Assemblée nationale du Bénin et proche de Samuel Dossou donne sa lecture de ce dossier. Partant de la genèse du projet Epine Dorsale aux derniers développements.

Honorable Claudine Afiavi PRUDENCIO, depuis le mardi 03 juin 2014, les travaux de réfection de la gare centrale de l’OCBN ont démarré avec le Groupe BOLLORE, alors que les Béninois attendaient sur la ligne de départ le Groupe PETROLIN dirigé par un compatriote. Qu’en est-il au juste?

Avant de répondre à cette question, il est important de faire la genèse du dossier « Epine Dorsale». Un exercice d’autant plus aisé pour moi qu’il s’agit d’un dossier que j’ai suivi depuis 2006 – année de l’élection du Président Boni YAYI- avant d’être nommée Ministre et être élue Députée. En effet, le Président de la République, après son élection, a appelé Monsieur Samuel DOSSOU-AWORET depuis Lomé, pour lui demander de lui venir en aide afin de relancer l’économie béninoise. Pour mémoire, suite à son investiture, le Président Boni Yayi a créé le Conseil Présidentiel de l’Investissement dont Mr Samuel DOSSOU-AWORET est membre. Ce dernier s’est toujours montré disponible pour aider le Chef de l’Etat à trouver des solutions aux problèmes économiques du pays. C’est dans cette logique et avec cette perspective, qu’il a conçu lui-même le projet « Epine Dorsale de Développement Intégré de l’Economie Béninoise». Il a présenté personnellement ledit projet au Chef de l’Etat et a emporté l’adhésion totale de ce dernier sur ce projet. Le Président Boni YAYI lui a ainsi donné carte blanche pour réaliser rapidement le projet.

Ce projet initial avait quel contenu?

Le projet a plusieurs composantes. Il s’agit d’un réseau d’infrastructures à cinq composantes indépendantes, à savoir :

- un Port pétrolier et minéralier en eau profonde à Sèmè Podji ;

- une ligne ferroviaire avec écartement standard reliant le Port de Sèmè à Cotonou, Parakou, Dosso et le Niger;

- autant de Ports secs que de besoin pour desservir diverses zones de la sous-région, notamment les Ports secs de Parakou et de Dosso ;

- un aéroport international à Sèmè Kraké situé à la frontière sud  Bénin-Nigeria bien positionné pour drainer les trafics d’affaires et de fret du sud du Nigeria et du Bénin ;

- des installations et infrastructures annexes et connexes.

Il a été dit que dans ce dossier il n’y a jamais eu un protocole d’accord entre le Bénin et le Groupe PETROLIN…

Il y a eu beaucoup de fausses informations, de contrevérités et d’intoxication afin de cacher la vérité aux Béninois et ceci pour des raisons obscures.

Moi-même, j’ai entendu des vertes et des pas mûres, notamment, des personnes qui, de par leurs responsabilités ont un devoir de retenue et de réserve.

L’heure de vérité a sonné ! Il y a eu en effet un Protocole d’accord signé par les parties.

Revenons à l’ordre chronologique de ce qui s’est réellement passé.

Le 22 mars 2007, le Président de la République le Docteur Thomas Boni YAYI a signé deux (02) mandats N°191 et 192-c/PR/CAB/SP donnant pouvoir à Monsieur Samuel DOSSOU-AWORET d’entreprendre les études de faisabilité des différents projets et de  créer à cette fin un Groupe d’Investisseurs pour le Bénin (G.I.B.).

Le 12 Juillet 2007, un Protocole d’accord signé par les deux (02) parties, a confirmé la teneur des mandats. Ce document  définit aussi bien les engagements de l’Etat Béninois que ceux du Groupe PETROLIN. Vous voyez donc que la réalité est toute autre par rapport aux rumeurs véhiculées.

A la suite de la signature du Protocole d’accord le Président du Groupe PETROLIN a entrepris des études de faisabilité par des Cabinets de renommée Internationale, réalisé l’audit de l’OCBN et a décidé de démarrer les travaux. C’est à ce moment là, que le Chef de l’Etat l’a informé qu’un appel d’offres impliquant les deux (02) Etats propriétaires de l’OCBN allait être lancé.

En effet, le 04 Août 2008, l’appel d’offres a été lancé. Plusieurs Groupes ont acheté le dossier dont BOLLORE et PETROLIN. Cependant, à la séance d’ouverture des offres, seuls les Groupes PETROLIN et  PROGOSSA avaient déposé une offre, ce qui signifie que le Groupe BOLLORE n’avait pas déposé d’offre.

Le 25 janvier 2010, une Convention Cadre de Partenariat Public/Privé et d’Investissement a été signée entre la République du Bénin et le Groupe PETROLIN afin de définir les conditions générales, économiques, juridiques et fiscales applicables à l’ensemble des opérations du Projet.

Entre temps, le Premier Ministre Nigérien d’alors, Monsieur GAMATIE s’est rendu au Bénin pour finaliser le dossier avec le Chef d’Etat et le Ministre d’Etat chargé du développement d’alors. Ce dernier s’est, à son tour, rendu à Niamey pour la touche finale. C’est dans ces conditions que le Président du Groupe PETROLIN en la personne de  Samuel DOSSOU-AWORET, a poursuivi la réalisation des études de faisabilité du projet à ses propres frais en attendant la signature des différents Conventions particulières prévues par la Convention Cadre précitée.

Le 22 juillet 2010, suite à l’analyse des offres, les deux Etats ont déclaré adjudicataire, le Groupe PETROLIN, par courrier N°001/2010/MTTA/MTTTATP/PR/CPC signé des Ministres des Transports du Niger et du Bénin.

Pourquoi, malgré toutes ces garanties, le groupe PETROLIN n’avait pas démarré les travaux proprement dits ?

Dans la Convention Cadre de partenariat public-privé et d’investissement, il est précisé que chacune des composantes du Projet Epine Dorsale doit avoir sa Convention Particulière signée avant le démarrage des gros œuvres. Le Président du Groupe PETROLIN attendait donc la signature des Conventions rédigées dont les termes étaient déjà approuvés par l’ensemble des parties.

Le Chef de l’Etat a confirmé au Président du Groupe PETROLIN que les Conventions en attente seraient bien signées mais qu’il devenait extrêmement urgent de commencer les travaux de construction du Port sec de Parakou. Monsieur Samuel DOSSOU-AWORET a alors attiré l’attention du Chef de l’Etat sur les résultats des études menées à grand frais, démontrant sans ambigüité la nécessité de réhabiliter le tronçon ferroviaire de Cotonou à Parakou et de construire une liaison ferroviaire de Parakou à Niamey. La signature des Conventions Particulières relatives à chacune de ces composantes était indispensable.

Le Président l’a rassuré et a promis que la signature de toutes les  Conventions interviendrait aussitôt que les travaux du Port sec de Parakou auraient démarré. Hors, le 06 novembre 2013, le Chef  de l’Etat a demandé à Monsieur Samuel DOSSOU-AWORET d’assister au rendez-vous qu’il avait organisé à Cotonou avec son homologue Nigérien pour échanger, entre autres, sur ce dossier. M Samuel DOSSOU-AWORET est arrivé à la séance de travail et a découvert à sa grande surprise que Vincent BOLLORE était également invité à participer à cette séance.

C’est lors de cette réunion que les Présidents Béninois et Nigérien ont introduit pour la première fois le groupe BOLLORE dans le dossier en prétextant l’ampleur du projet qui impliquait plusieurs pays.

Il a été demandé à M Samuel DOSSOU-AWORET de fixer le pourcentage qu’il souhaitait prendre en sa qualité d’initiateur du projet Epine Dorsale. A l’issue de cette réunion, au cours de laquelle il n’y a eu aucune transparence notamment en ce qui concerne les clefs de répartition du consortium à constituer, le Groupe PETROLIN s’est retrouvé avec un pourcentage de 20%.

Il convient de préciser que M Samuel DOSSOU-AWORET a accepté ce taux de participation par respect pour le Chef de l’Etat et dans le but de respecter sa promesse de soutenir le développement économique du pays en permettant la réalisation du projet.

Il a été convenu à la séance que le mémorandum devrait être signé par les parties à l’Aéroport. Arrivé à l’aéroport pour cette signature, M Samuel DOSSOU-AWORET a eu une deuxième surprise désagréable. Le nom de PETROLIN ne figurait pas sur les documents à signer, seuls les noms des ministres concernés et celui de M Vincent BOLLORE étaient mentionnés en qualité de signataire.

De plus, le Chef de l’Etat a alors demandé à M Samuel DOSSOU-AWORET de prendre contact avec Vincent BOLLORE pour la réalisation commune du projet.

Les deux présidents de Groupe ont délégué leurs Conseils juridiques pour la rédaction d’un accord de confidentialité conformément à la Convention Cadre du 25 janvier 2010. Après deux mois de travail, cet accord de confidentialité a fini par être signé dans les locaux du Groupe BOLLORE à Paris le 13 janvier 2014. Cet accord ne donne aucun pouvoir au groupe BOLLORE de rencontrer directement les Chefs d’Etat pour des négociations dans le projet sans se référer au Président du Groupe PETROLIN.

Que s’est-il passé entre-temps ? Personne ne le sait.

BOLLORE a commencé la réfection de la gare de Cotonou le 03 juin dernier. Votre réaction après tout le développement que vous venez de faire?

Je l’ai lu dans les journaux. Il ne suffit pas de décoiffer les toits d’une gare pour dire qu’on a commencé à travailler. Ce qu’ils veulent faire coûte 165 millions de francs CFA, a-t-on dit. L’avance de démarrage de 30% équivaut à 49,5 millions de francs CFA. Cet investissement semble dérisoire face à l’ampleur du projet. Hors, Le Groupe PETROLIN a déjà investi dans ce dossier des milliards de francs CFA pour les études de faisabilité, ce que l’Etat béninois ne peut pas démentir. Il est question aujourd’hui de clarifier tout cela. Je suis une élue de la nation béninoise et à ce titre je prends la responsabilité de dire la vérité quoique que cela puisse me coûter.

Dans ce dossier, j’ai l’impression qu’on a choisi de léser un Béninois qui est décidé à investir de façon conséquente dans son propre pays au profit d’un Groupe étranger. Attendons de voir…

A votre avis, qu’est ce qui peut avoir été à la base de cette volte-face?

Je n’en sais rien. Seul le Chef de l’Etat peut nous le dire. Il doit lui aussi la vérité au peuple. Je sais qu’il le fera au nom d’un principe qui lui est cher et que nous partageons ; celui de rendre compte à la Nation.

Le Groupe PETROLIN a respecté ses engagements. C’est l’Etat qui semble avoir été défaillant. La preuve est que le groupe BOLLORE est en train de tout faire pour que l’Etat béninois lui signe une convention qui n’a pas été signée à ce jour au profit du Groupe PETROLIN qui a pourtant gagné l’appel d’offre international.

Malgré cela, par patriotisme, le Groupe PETROLIN a investi des milliards. M Samuel DOSSOU-AWORET a dans ce dossier non seulement joué la carte de la transparence, mais aussi et surtout il y est allé avec son cœur de Béninois. A ce jour, le Groupe PETROLIN attend qu’on l’appelle officiellement pour la signature des conventions particulières de l’OCBN et du Port sec de Parakou qui est en cours de construction avec les fonds propres du Groupe PETROLIN. Il faut ajouter que cette livraison interviendra à la fin du mois de juin 2014.

Il est important de noter qu’aucune notification ne lui a été faite quant à une volte-face comme vous le dites.

Jusqu’à quand le groupe PETROLIN va-t-il attendre?

C’est une question pertinente. La Convention-cadre a prévu des voies de recours en cas de litige. Il est impératif et préférable que l’Etat réagisse afin d’éviter un litige entre les parties.

Qu’en est-il du second Port en eau profonde dont la convention a été pourtant signée?

Effectivement, la Convention du port pétrolier, minéralier et commercial en eau profonde de Sèmè Podji a été signée le 09 décembre 2011 par les Parties et approuvée par un décret  présidentiel. Cette Convention stipule que l’Etat n’ayant pas les moyens pour indemniser les ayant droits des 1006 hectares réservés pour la construction de ce second Port en eau profonde, le Groupe PETROLIN doit lui-même y faire face. Auparavant, l’Etat doit produire la liste exhaustive des terrains expropriés avec indication du montant de dédommagement afférent à chaque terrain. Il s’agit d’un travail à faire contradictoirement, en présence des Huissiers ministériels. Voilà où nous en sommes. Vous n’êtes pas sans savoir les problèmes que crée le foncier dans notre pays. Le cas de l’aéroport de Tourou est là pour servir d’exemple. C’est donc un préalable à régler avant toute action d’envergure.

Face à la situation, que pensez-vous, vous qui soutenez le pouvoir, de ceux qui estiment que le régime Yayi fait la chasse aux opérateurs économiques  de son pays en même temps qu’il fait le lit aux étrangers?

J’ai fini, à mon corps défendant, par être du même avis que ceux qui pensent que les opérateurs économiques de notre pays ne sont plus les bienvenus chez eux, que l’Etat ne fait rien pour les encourager et protéger leurs intérêts, comme cela se fait dans les autres pays. Il suffit d’aller au Togo au Nigéria, en Côte d’Ivoire au Sénégal, au Burkina Faso ou partout ailleurs pour voir comment les Chefs d’Etat défendent les investisseurs nationaux parce que ce sont ces derniers qui créent la richesse et les emplois. Il y a des Chefs d’Etats qui ne voyagent jamais sans les opérateurs économiques sérieux de leur pays. Ce n’est toujours pas le cas chez nous. Il y a quelques années, je considérais les critiques qui étaient faites dans ce sens comme non fondées. Le cas PETROLIN est si flagrant que je me dis que le développement que nous souhaitons tous pour notre pays sera hypothéqué si le Gouvernement ne change pas de méthode.

 

On reproche souvent à M Samuel DOSSOU-AWORET de ne pas être présent au pays malgré toutes les bonnes intentions économiques qu’il nourrit pour le pays.

M Samuel DOSSOU-AWORET est présent et activement impliqué dans la vie économique de son pays natal.

Ceux qui le connaissent savent que c’est un homme discret qui ne fait pas beaucoup d’apparitions publiques.

A titre d’illustration, ceci ne l’empêche pas de lancer une chaîne de télévision éducative et de radio le mois prochain au Bénin ; ni de gérer de façon active et efficace sa Fondation Espace Afrique au profit des défavorisés.

Que faut-il conclure sur ce dossier?

Je souhaite simplement que le Gouvernement de mon pays respecte ses engagements et comprenne que les opérateurs économiques étrangers à qui nous faisons les yeux doux ne viendront pas bâtir notre économie en lieu et place des nationaux. « C’est à l’ancienne corde qu’on tisse la nouvelle » ; je vais citer à cet égard deux repères historiques, en me référant au Président Emile Derlin ZINSOU qui a bien compris cette réalité et qui a œuvré en son temps pour que les Dahoméens comptent d’abord sur eux-mêmes. Le Général Mathieu KEREKOU est resté dans cette vision et a travaillé à cela durant des décennies. Un pays qui ne protège et n’encourage pas ses investisseurs n’a aucune chance de se développer. Il y a donc lieu pour les dirigeants de mon pays, à la veille d’un aussi grand rendez-vous économique que celui qui se tiendra à Paris dans quelques jours autour de plusieurs opérateurs économiques, de revoir la politique de développement du Bénin dans la mesure où ils souhaitent que le mot « émergence » ait un sens demain pour notre avenir.