La Nouvelle Tribune

Entretien avec le Professeur Léon Bio Bigou, initiateur de la Loi sur le Vih/Sida au Bénin

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Le Bénin dispose depuis 2006, d’une Loi spécifique sur le Vih/Sida. La Loi N° 2005-31 du 05 avril 2006 portant prévention, prise en charge et contrôle du Vih Sida en République du Bénin. Sept ans après, son application demeure virtuelle.

Pourtant, il y avait un plan intégré d’action élaboré à cet effet. Professeur Léon Bio Bigou, l’initiateur, nous en parle ici et fait des propositions. Interview.

Sept ans après la promulgation de la Loi sur le VIH/Sida, avez-vous le sentiment que l’application est effective, ou qu’il y a des efforts qui sont en train d’être faits pour y arriver?

Je ne peux pas dire que quelque chose n’est pas fait. Mais, je suis au regret d’annoncer que l’enthousiasme que nous (les députés) on a eu, le dynamisme dont on a fait preuve pour cette loi, n’a pas été suivi du côté de l’exécutif. Aucun texte ne peut  être appliqué s’il n’est pas vulgarisé.

En quoi consistait ce dynamisme que vous évoquez?

Déjà à partir de la Loi sur la santé de la reproduction, quand on a senti que le gouvernement traînait les pas pour la vulgarisation, j’ai initié «Le député sur le chemin du village». En tant que premier rapporteur du Réseau des parlementaires sur population et développement. Ma stratégie impliquait les députés à la vulgarisation des lois fondamentales. Les députés ciblent un département, restent au chef-lieu et parcourent toutes les communes. On a commencé par l’Alibori, puis l’Ouémé-Plateau, ainsi de suite. On était à cinq (5) éditions quand je suis parti de l’Assemblée. Les cibles, ce sont les têtes couronnées, les jeunes, les femmes et toutes les structures organisées au niveau des communes. On a fait des traductions dans des langues locales. Après chaque campagne, nous laissons un lot pour permettre aux autorités locales de continuer la sensibilisation jusqu’à la base. Malheureusement au Bénin, quand il n’y a pas l’argent, personne ne veut rien faire. Ne pouvant pas aller au niveau des hameaux, on restait seulement au niveau des communes, pour que les autorités communales prennent le relais jusqu’au niveau des arrondissements.

Est-ce que ce relais a été pris?

Non. Et c’est là où je dis que j‘ai le regret. Nous, on l’a fait au moins en cinq (5) éditions avant que je ne quitte l’Assemblée.

Voulez-vous dire que l’application de cette Loi sur le VIH/Sida au Bénin peine  à cause de la chaîne qui a été coupée au niveau communal, et aussi parce que les équipes qui vous ont succédé dans la conduite du réseau parlementaire, ont baissé les bras?

La vulgarisation, c’est l’étape première de l’application d’une loi. On constate qu’il y a des faiblesses. Il y  a même ceux qui sont chargés de l’appliquer, qui ne connaissent pas cette loi. Les hommes de loi qui sont dans le domaine juridique, ne sont même pas au courant. Les partenaires ont constaté qu’il y a effectivement un problème au niveau de la vulgarisation. C’est ainsi qu’ils ont encore regroupé les animateurs de la Justice, pour leur parler de cette loi. Chaque fois, j’ai été sollicité pour faire des présentations. Et on a demandé à impliquer les hommes des médias, pour relayer l’information. On a dit qu’il faut cibler une autre couche qui est importante. Les artistes de toutes catégories. Ils ont toujours de belles manières de transmettre leurs messages dans le langage des populations. Toutes ces idées sont restées des propositions. La dynamique qu’on connait au réseau, est tombée quand je suis parti. Les gens avaient près de 40 000 dollars pour ces genres d’activités, ils n’ont pas pu dépenser un dollar.  

La vulgarisation de cette Loi, était-elle une mission de ce réseau seul?

Il faut avouer que notre Etat a sa part de responsabilité. Parce que la vulgarisation, c’est une priorité du gouvernement. Il pouvait financer les activités de vulgarisation au niveau des Ong et toutes autres structures qui œuvrent dans ce domaine. Mais, tout ce qui se fait, c’est essentiellement sur financement extérieur. Et encore, si c’était bien géré, on aurait des résultats. On voit des milliards de dollars qu’on injecte, mais au niveau des résultats on ne voit pas grand-chose. C’est ça qui est dommage. Ceux qui souffrent le plus, c’est les personnes vivant avec le Vih (Pvvih). C’est en leur nom que tout arrive, mais malheureusement, c’est elles  qui sont les plus opprimées.

En marge d’une éventuelle prise de responsabilité de la part de l’Etat, n’est-il pas possible que vous sauviez les meubles, en redonnant au réseau ce dynamisme d’entre temps, même si vous n’êtes plus à l’Assemblée ?

Au Bénin, ce qui intéresse les gens, ce n‘est plus les idées. Ce qui parle aujourd’hui, c’est l’argent. Et quand vous n’en avez pas, on ne vous écoute pas. S’il faut parler pour ne pas être écouté, il vaut mieux se taire. C’est aussi simple que ça. Sinon, si c’est les idées, qu’est-ce qu’il faut faire, et comment, on n’ira pas chercher l’expertise ailleurs. On le sait. D’autres pays avancés, dans les questions liées à la lutte contre le VIH/Sida, nous sollicitent pour l’élaboration de leur plan d’action intégré pour cette loi.

Est-ce que ce plan existe au Bénin?

Je suis Béninois. Je suis au Bénin. Si c’est moi qui l’ai fait ailleurs, pourquoi ne le ferai-je pas pour mon pays. Je l’ai fait. Mais ici, le plan reste le plan. Les gens n’en font pas une priorité.

A quel niveau se trouve ce plan aujourd’hui au Bénin?

Toutes les structures qui sont dans la mise en œuvre de cette Loi, en principe, l’ont. Qu’est-ce qu’ils en ont fait, je n’en sais rien.

Quels étaient les grands axes dudit plan?

C’est un plan intégré d’action. Pourquoi intégré ? Si je prends le cas de la vulgarisation, ce plan définit les structures ou personnes responsables, les structures et personnes associées, les cibles, la période, le budget, les résultats attendus. Pour les objectifs, il y avait plus de huit, que j’ai déclinés en activité chacun. J’ai dit que c’est les parlementaires qui sont les personnes ressources et qu’on implique les Ong qui sont dans le domaine.

Le Comité National de Lutte contre le Sida (Cnls) a-t-il connaissance de ce plan ?

On travaille souvent avec le Cnls. C’est la structure au niveau national. C’est le Chef de l’Etat qui est le patron de tout ça. C’est pour vous dire que, il y a des niveaux de pesanteur qu’on n’arrive pas souvent à comprendre.

Aujourd’hui, cette loi est en toilettage. Pourquoi?

Comment on peut faire le toilettage d’une loi qui n’a pas été appliquée?  La Loi du Bénin fait partie des meilleures en matière de loi-type de Ndjaména. L’idée de toilettage est arrivée dans le combat entre les structures, les institutions – je ne veux pas les nommer -  qui appuient la lutte contre le Sida. Sinon le toilettage d’une loi se fait sur la  base de son application. Le problème de toilettage, c’est un débat à un niveau très haut, pour en arriver à la paternité de ci ou de ça. L’idée du toilettage vient aussi du fait que les pays n’ont pas le même concept de loi. Selon que vous êtres dans le système canadien ou francophone ou anglophone, la conception varie.  Dans le système francophone, les détails, c’est dans les textes d’application. Mais dans le système anglophone, canadien, il faut tout mettre dans la Loi. C’est vrai que notre Loi, avec des évolutions, il y avait des aspects sur lesquels on n’avait pas réfléchi. Mais, le problème n’est pas autour de la qualité, mais autour de l’application.

Maintenant que le toilettage est engagé, et puisque que vous êtes dans la Commission, à quelle virgule peut-on toucher ?

Quand on regarde, on n’avait pas suffisamment tenu compte des gens en milieu carcéral et des travailleuses de sexe. Il y a quand même des éléments pertinents qu’il faut renforcer. Je suis d’accord. Mais, globalement, la loi, telle qu’elle est, si elle était appliquée, elle aurait pu faire avancer des choses, quitte à ce qu’à travers les décrets et autres textes d’application, on continue à combler ses insuffisances.

Dans cette loi, il y a un article sur la mise en place d’un fonds spécial sur le Sida…

Ce n’est pas créé. C’est vous dire, il y a toujours manque de volonté politique. Sinon c’est par là qu’il faut d’abord commencer, ce fonds qui serait chargé de financer toutes les activités liées à la lutte contre le VIH/ Sida. C’est à partir de cette idée qu’on a dit que chaque ministère devrait avoir un point focal. Ces points focaux existent, mais disposent de quoi pour faire le travail ? On attend que les partenaires nous financent. Non.  Ils ne viennent qu’en appui. C’est d’abord les Africains, les Béninois eux-mêmes, qui doivent pouvoir faire l’essentiel. C’est ce qui nous échappe souvent au niveau de la plupart de nos Etats africains.

Que proposez-vous aujourd’hui pour un début de solution ?

Que l’Etat prenne ses responsabilités. Le fonds, il faut d’abord le créer et dire comment ça va être alimenté. Puisque c’est déjà dit dans la Loi, on prend un décret. C’est d’abord ça, pour montrer la volonté politique. La simple déclaration ne suffit  pas pour dire qu’il y a la volonté politique. S’il y a la volonté politique, ensuite, quelle est l’organisation mise en place pour que les gens soient au courant de l’existence de cette Loi partout, même dans les campagnes ? C’est ça la vraie question. Le Sida n’a pas de frontière, ni de langue. Les résultats par rapport au Vih/Sida, c’est le changement de mentalité et de comportement.

Pour le changement de mentalité et de comportement, il y a quand même  des campagnes de sensibilisation qui se font.

Ce qui frappe, c’est quand les populations voient. Les tee-shirts, bics…,  à l’effigie du Sida, ceci dit quoi à un analphabète ? Rien du tout. Si on veut vraiment atteindre les populations, quand il y a le financement, il faut renforcer et équiper les lieux publics de rencontre dans les localités. Et comment ? Une fois qu’ils ont le courant, c’est d’avoir un poste télé, un lecteur vidéo. On enregistre les témoignages, les chanteurs. Lorsqu’il y a des séances de sensibilisation, vous enregistrez. Ce sont ces Cd que vous jouez quand vous réunissez les gens dans les localités. Là, la population voit et entend des gens qui avouent avoir la maladie. Le “type’’ voit quelqu’un qui fait effectivement la maladie, vous n’avez pas besoin de lui dire que le Sida n’existe pas. Sinon, quand c’est au cours des séminaires et ateliers avec pause-café, que vous parlez du Vih/Sida, quelqu’un qui n’a pas ces réalités ou témoignages n’est pas convaincu. Vous faites votre tee-shirt, cela lui sert pour habillement, mais pas parce que c’est un message. Ce message ne passe pas. Mais, quelqu’un qui voit et entend le malade même témoigner, ça change dans sa tête. Même les députés qui étaient dubitatifs  par rapport au Vih/Sida, ce sont les images qui les ont amenés à changer de position. Et c’est l’une des raisons pour lesquelles la Loi sur le Sida a été vite votée. Parce que je suis arrivé à leur faire toucher du doigt le danger. Les tee-shirts et gadgets, c’est des gaspillages d’argent. Souvent on exploite mal les ressources qu’on met à la disposition des populations pour faire ce travail.

Réalisation : Blaise Ahouansè avec la collaboration de CeRADIS Ong