La Nouvelle Tribune

Noël Alagbada à propos des problèmes de la presse béninoise : «Le journaliste ne doit pas être au service des politiques»

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Noël Alagbada, ancien journaliste au journal Ehuzu devenu ‘’La Nation’’, aujourd’hui à la retraite, nous a reçus hier au domicile d’un de ses enfants à Agla (un quartier de Cotonou).

Dans l’entretien que l’ancien conseiller à la Haute autorité de l’audiovisuel et de la communication (Haac) nous a accordé, il est revenu sur les problèmes qui minent la presse béninoise.

Selon vous, quelles sont les problèmes internes à la corporation du journalisme au Bénin?

Moi, je vois des problèmes de deux ordres. Ils y a les problèmes qui sont internes à la corporation. D’ici dix ans, qu’est-ce que les journalistes béninois veulent qu’on retienne de la manière dont ils participent à l’expérience démocratique à travers les prestations qu’ils livrent. Parce que la liberté de la presse, c’est en définitif comment, à travers les médias qu’ils animent, les journalistes béninois concourent au développement de leur pays. Je suis de plus en plus convaincu que les organes de presse sont des instruments très précieux pour le développement d’un pays, à travers les moyens que les journalistes donnent à leurs lecteurs, à leurs auditeurs, à leurs téléspectateurs, pour mieux appréhender l’actualité, les décisions qui se prennent au titre de la direction du pays, afin qu’ils se sentent impliqués, responsables du développement du pays. Ce qui retient mon attention c’est, est-ce que les journalistes sont conscients de ce rôle-là, de cette mission? Et s’ils le sont, comment ils se battent pour être au niveau de cette mission-là, chaque jour? C’est là que je trouve que le problème de professionnalisme n’est pas encore appréhendé à sa juste mesure par tous les acteurs de la presse béninoise. Le professionnalisme, pour moi, se résume à cette nécessité pour les journalistes de comprendre que, quand on a proclamé la liberté de la presse, ce n’est par pour qu’ils pensent, au nom de cette liberté-là, qu’ils ont le pouvoir de tout faire et de faire n’importe quoi avec leurs organes de presse, sans tenir compte des vraies aspirations du peuple. Les aspirations du peuple, c’est d’avoir des informations fiables, justes et qui leur permettent de jouer leur rôle de citoyen.

Cela pose le problème de formation…

Ce que je retiens à ce niveau, c’est moins le problème de formation. Car, depuis une vingtaine d’années, je pense que nous avons des gens assez bien formés. Nous avons un vivier de journalistes. Maintenant, est-ce que dans ce vivier-là, nous avons la masse critique nécessaire pour porter  les aspirations de la population. A ce niveau il y a ce qui relève des responsables des organes de presse. Au regard des implications que comporte la liberté de presse, que nous avons affirmée dans la constitution et qui est organisée par les organes de régulation, est-ce que chaque patron de presse est à la hauteur de la mission qui lui revient, à savoir diriger son organe de presse de manière à ce qu’il réponde aux aspirations du peuple. Je pense que là il y a un problème. Il y a des questions qu’il faut se poser sans se voiler la face. Est-ce que ces responsables font tout pour que ceux qui travaillent avec eux se retrouvent dans un minimum de conditions qui leur permettent de jouer leur rôle. Cela amène à l’application de la convention collective applicable au personnel de l’information, qui a été votée depuis plus de cinq ans. C’est un minimum, et il faut que les patrons de presse appliquent cela afin de sécuriser leurs travailleurs.

Pour vous, les patrons de presse appliquent-ils cette convention collective?

D’après ce que les collègues disent, des patrons de presse, dans leur grande majorité, n’appliquent pas cette convention. Or, cette convention collective est devenue un texte de référence, même si elle n’est pas parfaite. Elle doit servir de base. Mais, ce que j’entends, à travers des entretiens formels comme informels, c’est que les patrons de presse, dans leur grande majorité, ne l’appliquent pas. Nous avons encore des rédactions où les gens n’ont pas de salaires. Ils font quatre, cinq, six mois sans salaire. Les journalistes sont devenus des otages de ceux qui organisent la presse. Les patrons de presse doivent être interpelés. Je pense qu’on ne peut pas continuer à nous raconter des histoires, pour dire que le gouvernement ne fait pas ci, ne fait pas ça, alors qu’en notre propre sein ça ne va pas. De plus en plus, nous acceptons d’accumuler les ordures à notre devanture. C’est le problème de la crédibilité de ce que nous sommes et de ce que nous faisons, qui est en cause. Nous avons des problèmes avec notre code de déontologie ; chacun l’interprète comme il veut.  

Quelles sont, selon vous, les problèmes externes à la corporation?

A ce niveau, il s’agit des politiques, les responsables à divers niveau, qui pensent que la presse est à leur service. Nous devons leur faire comprendre que nous sommes au service du peuple. Nous sommes au service du peuple qui a droit à l’information. Les journalistes ne doivent pas se laisser manipuler par ces politiques. Car, le journaliste ne doit pas être au service des politiques, mais au service du peuple. Tout le monde sait que, sans la presse rien ne peut marcher, alors pourquoi nous les journalistes ne prenons pas conscience de notre pouvoir pour nous affirmer? Je pense que nous devons nous défaire des politiques et faire le travail comme cela se doit. 

Propos recueillis par Arthur Sélo