La Nouvelle Tribune

Entretien avec Ousmane Alédji au sujet de la Biennale Regard Bénin

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«Nous n’allons pas nous laisser déposséder aussi facilement de notre projet»

La Biennale de l’art contemporain Regard Bénin, projet ambitieux devant converger les regards et les attentions à partir du 08 novembre prochain vers la vitrine Bénin bat de l’aile. Certains membres de son Conseil d’Administration ont démissionné et sont sur le point de lancer une Biennale concurrente pour les mêmes dates. La polémique est vive. Ousmane Alédji, Directeur de l’Association Regard Bénin, organisatrice de la Biennale à l’origine, clarifie et prévient sur un ton à la limite menaçante. Interview.

Vous êtes membre du comité d’organisation de la biennale de l’art contemporain devant se tenir à partir du 08 novembre prochain. Mais à la date d’aujourd’hui, des doutes persistent sur la tenue effective de cet événement. Il y a même une confusion sur sa dénomination. A l’édition zéro, c’était Biennale Regard Bénin mais cette fois on entend parler de Biennale Bénin tout court. Quelle est la dénomination réelle de cette biennale?

Cette biennale s’appelle officiellement Biennale Regard Bénin. C’est autour de cette biennale que s’est constituée l’Association Regard Bénin. C’est un label qui reflète l’esprit fondateur de cette activité, ‘’attirer les attentions et les regards vers la vitrine Bénin’’. Ce projet a été conçu pour jouer un rôle important dans le rayonnement de notre pays au niveau international. Ce nom n’a donc pas été choisi par hasard, mieux il a été officialisé par un arrêté ministériel à la suite d’une série de séances de travail que nous avons eue au ministère en charge de la culture. Il se trouve malheureusement certains compatriotes assez patriotes pour saboter nos acquis. Ce sont eux qui sèment la confusion dans les esprits. Nous espérons bien leur faire entendre raison.

 

La tension persiste donc. Pourquoi?

Le Conseil d’Administration a reproché à l’un de ses membres d’avoir usurpé des titres pour obtenir des privilèges et des faveurs auprès de nos partenaires et le leur a signifié dans une lettre de recadrage qui leur a été envoyée. Ce dernier a estimé que le Conseil l’a humilié et a démissionné. Il a emmené avec lui certains de ses amis. Ils sont allés par la suite constituer un ‘’consortium’’.

 

Ne sont-ils pas libres de démissionner et de se regrouper autour d’un projet?

Ecoutez… cette personne représentait le Ministre de la culture de l’époque au sein de notre Association. Les deux ont été emportés par un remaniement ministériel. Nous attendions que sa remplaçante vienne siéger à sa place et il vient nous dire : «Je démissionne et je pars avec le projet. Vous pouvez venir avec moi si vous voulez…» (Sourires) Libres de partir, certainement ! Se regrouper autour d’un ‘’autre’’ projet… oui ! Mais pas d’emporter avec eux notre projet à nous, de s’en réclamer propriétaire et de le mettre en œuvre à notre place. J’appelle cela un hold-up. Et, croyez-moi, nous n’allons pas nous laisser déposséder aussi facilement.

 

Dans un précédent entretien vous sollicitiez l’arbitrage du Ministre actuel et nous savons que le Ministre est intervenu...

Pour rien malheureusement. J’ai pu le constater à mon grand désarroi et avec tristesse. Il a réagi comme pris dans le piège d’intérêts antagonistes, béninois et étrangers. Or, il ne devrait pas être en difficulté puisque c’est un ministre de la République du Bénin. Je vous ferai si nécessaire un point détaillé de ce qui a été dit et des décisions qui ont été prises au moment opportun. Avec des preuves bien sûr. Disons que pour l’instant tout n’est pas perdu. Nous pouvons encore y arriver. Ensemble.

 

Avec les démissionnaires?

Avec les démissionnaires, les artistes béninois, le ministère, les partenaires et la presse. Il y a de la place.

 

Croyez-vous que le Ministre peut encore faire quelque chose?

Il est obligé. Sinon nous l’accuserions de complicité de vol de projet et de bradage des intérêts béninois. De toutes les façons, il ne pourra pas dire qu’il n’est pas au courant de ce dossier ou encore qu’il ne savait pas. Je lui ai adressé un courrier «confidentiel et personnel» de quatre pages pour lui faire un mémoire de tout ce qui se passe. C’est une adresse à l’autorité. Donc je le laisse pour l’instant s’en inspirer pour continuer son arbitrage. Toujours est-il qu’à la date d’aujourd’hui rien n’est fait comme prévu, rien ne se fait comme cela a été arrêté, validé par tous. L’Association Regard Bénin existe et est régulièrement déclarée et publiée au Journal Officiel. A l’heure où je vous parle, j’attends qu’on me montre l’acte de naissance officiel de ce ‘’Consortium’’ de démissionnaires. Alors, au nom de quoi et en tant que qui ils vont toucher des fonds publics, qu’ils soient internationaux ou nationaux?

 

Dans votre propos, vous semblez pointer un doigt accusateur sur un partenaire, un service de coopération étranger.

Non. Vous avez cru entendre cela. Tenons nous-en aux personnes ; du moins, pour l’instant. Les services de coopération étrangers au Bénin connaissent aussi des dysfonctionnements. Quelquefois il y a juste un bureau et deux ou trois personnes qui commettent aussi des maladresses. Ce sont des gens que nous connaissons bien. Font-ils fidèlement le compte rendu de la réalité des choses à leur hiérarchie ? Je n’en suis pas sûr. Je ne vois pas un ambassadeur cautionner un système qui vole et qui dépossède une association locale comme la nôtre de son projet. J’ai lu son entretien dans un journal de la place, il citait en exemple nommément la biennale Regard Bénin, au titre des projets qu’il souhaite accompagner. J’ai voulu lui adresser une lettre ouverte pour lui annoncer qu’il existe au Bénin une Association qui s’appelle Regard Bénin, qui organise déjà cette biennale et que nous n’avons reçu aucune réponse aux nombreux courriers que nous avons adressés à ses services. Lui dire que nous n’apprécions pas qu’il parle dans la presse de notre projet avant nous sans se rapprocher de nous.

 

Vous n’avez plus publié la lettre ouverte?

Non.

 

Pourquoi?

‘’Sous l’effet de la colère, suspendez l’acte’’ m’a-t-on conseillé. Envoie lui la lettre mais ne la publie pas. Au final, je n’ai fait ni l’un ni l’autre.

 

Vous avez reculé.

C’est votre façon de voir. Moi je crois que le temps est un tamis incorruptible.

 

Pouvons-nous dans ces conditions affirmer que la biennale aura lieu?

Absolument ! Qui va nous empêcher de la faire ? Nous avons déjà signifié aux démissionnaires qu’ils n’ont plus le droit d’utiliser l’un quelconque de nos attributs ; que s’ils continuent de faire les couloirs pour aller accaparer nos ressources et semer la confusion dans les esprits, ils vont en répondre devant la justice. La prochaine étape sera de leur reprendre l’argent public qu’ils ont indûment reçu. Il y a des lois dans ce pays, heureusement. Notre programmation est bouclée depuis sept mois. Certains des artistes étrangers sont venus faire de la prospection. Si nous n’avions pas été distraits par tout ceci, nous aurions démarré la communication de cette biennale. Nous aurions lancé le programme «Agla Quartier de l’Art (AQA)», un programme qui va mobiliser trois cent foyers du quartier Agla autour de l’art pendant quatre mois. J’ai vu le Maire de Porto-Novo, il attend nos propositions. Les artistes sont prêts etc.… nous avons assez tergiversé. Maintenant nous allons avancer. Et nous avancerons contre vents et marrées, avec où sans moyens.

 

Vous n’entendez donc pas démordre?

Démordre… laisser les démissionnaires s’en aller avec notre projet ? Certainement pas. Si nous laissons faire des choses comme cela, ils mettront bientôt notre pays aux enchères. L’objectif c’est que cette biennale se tienne dans un meilleur esprit. Nous faisons tout pour éviter de le sacrifier. Sur l’objectif nous ne céderons rien. La Biennale Regard Bénin aura lieu avec des vrais artistes et des partenaires qui respectent notre projet et nous accompagnent réellement. Je le redis une fois de plus, ce projet est le nôtre et nous n’accepterons pas des partenaires-propriétaires qui dictent tout, décident de tout, imposent tout.

Propos recueillis pour LA Nouvelle Tribune par Blaise Ahouansè