La Nouvelle Tribune

Cesaria Evora, l’humble majesté du petit peuple. Hommage (vidéo)

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Rebelle dans l’âme et d’une bouleversante simplicité, l’immense chanteuse capverdienne laisse un héritage universel, entre morna mélancolique et coladeira subtilement allègre. Par Fara C.

Elle semblait sans âge, immortelle, bien que nous la sachions malade. Hier, la triste nouvelle est tombée. La diva aux pieds nus s’en est allée rejoindre son père trop tôt disparu (elle avait sept ans) et son oncle, l’immense compositeur B. Leza, mort dans le dénuement et dont elle a interprété sans répit les perles, afin de lui rendre justice. Hier soir, lors du Bal de l’Afrique enchantée qui a magnifiquement clôturé Africolor au Forum du Blanc-Mesnil, tous les artistes et les MC, Soro Solo, Vlad, Sayon Bamba, l’orchestre Les Mercenaires de l’Ambiance et, enfin, le légendaire Zao, ont rendu un vibrant hommage à la Créole africaine.

A l’image des chansons à la fois nostalgiques et syncopées qu’elle fredonnait au creux de notre cœur, le visage de Cesaria Evora oscillait entre regard espiègle et moue empreinte de gravité.

L’inextinguible soif de liberté caractérise l’existence et l’œuvre de la chanteuse capverdienne. Cize, ainsi que la surnomment affectueusement ses amis, avait trouvé, en José Da Silva, directeur du label indépendant Lusafrica, le producteur et manager qui lui convenait exactement. « José a été le premier professionnel de l’industrie musicale à me témoigner un véritable respect, et cela tout au long de ma carrière, me confiait-elle un jour. Tout a décollé avec lui ». La reine de la morna, qui avait été arnaquée des années durant, ajouta : « Je dois beaucoup aussi à la France, où l’on m’a comprise et traitée comme une artiste à part entière».

Le miel doucement amer de la mélancolie

Dans les années 60, Cesaria commença à enregistrer et à se produire sur scène. Tout le monde perçut aussitôt le talent qui se nichait dans sa gorge. « On m’appelait pour chanter, mais on me payait des cacahuètes. J’en ai eu marre. Dans les années soixante-dix, je me suis retirée ». Ce n’est qu’en 1985, grâce à des faces gravées au Portugal avec Bana, emblématique chanteur capverdien, que l’on entend de nouveau l’indomptable mutine. José Da Silva la découvre alors. La collaboration avec ce jeune producteur franco-capverdien propulsera Cesaria au sommet des charts, en à peine quatre ans et trois albums - « La Diva aux pieds nus » (1988), « MarAzul » (1991) et « Miss Perfumado » (1992), disque de la consécration internationale.

Son pays était encore sous le régime socialiste, quand je l’ai vue, il y a une vingtaine d’années, au Piano-Bar de Mindelo, sa ville natale. Elle n’avait pas encore percé hors de l’archipel. En ce petit club, discrètement assise dans un coin, seule à une table, elle attendait, sirotant un whisky et allumant de temps à autre une cigarette, que le public la réclamât.

Dès que s’éleva son chant, tous les spectateurs furent saisis d’émotion. Il semblait, à lui seul, libérer soudain tous les sans-voix de la planète. Même si l’on ne comprenait pas un mot de portugais, on y sentait le miel doucement amer de la mélancolie, la mer qui ballotte les migrants et l’exil, le ressac de la mémoire qui bat le chapelet d’îles.

« La cage en or du gros showbiz ? J’en veux pas »

Après son concert à la Fête de l’Humanité, en 1997, lorsque je lui avais demandé quel message elle souhaitait exprimer à nos lecteurs, elle avait déclaré : « Faites encore la fête, tout en continuant à poser des questions au monde. Je n’y connais rien à la politique, mais j’ai éprouvé ici quelque chose de spécial : une fraternité ». Miss Perfumado déploie, en définitive, une insoumission plus forte que nombre de discours ronflants. Elle s’est entêtée à mener en toute indépendance son parcours d’artiste (« La cage en or du gros showbiz ? J’en veux pas, je suis bien avec Lusafrica ») et sa vie de femme (« Pas d’homme à la maison ! On ne me commande pas »). Cesaria Evora, à l’exigeante créativité, incarne l’impertinence et l’art de la débrouillardise, le génie créateur et l’humble majesté du petit peuple.

SELECTION DISCOGRAPHIQUE

Quelques disques phares :

1988, « La Diva aux pieds nus », le premier disque international, produit par José Da Silva ; il a révélé Cesaria Evora hors de son pays.

1991, « MarAzul », amorçant le passage à un album totalement acoustique ;

1992, « Miss Perfumado », l’opus de la consécration planétaire.

1995, « Cesaria », confirmant le triomphe ;

Suivront, entre autres, « Cabo Verde », « Voz d’amor », « São Vicente di longe » et l’ultime « Nha sentimento » (2009).

En outre, en2003, le disque « Club Sodade », remix électro de chansons (Petit Pays ; Angola ; Besame mucho ; Sodade, etc.

En 2010, « Cesaria& », compilation de duos par Cesaria Evora avec ses invités, Bonga, Bernard Lavilliers, Ismaël Lo, Salif Keita, Compay Segundo, Caetano Veloso, Goran Bregovic, Teofilo Chantre...

Des chansons étoiles :

Mar Azul

Cize

Cabo Verde

Sodade

Angola

Miss Perfumado

Petit Pays