La Nouvelle Tribune

Fatou Bensouda, nouvelle procureure de la Cour pénale internationale : une africaine pour poursuivre les africains

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La CPI n’a pas fini de s’intéresser aux dirigeants africains. Elle aurait tort d’ailleurs. Ils sont encore bien trop nombreux, ces despotes sanguinaires dont l’unique préoccupation est de conserver leur pouvoir. Quel que soit le prix que doivent en payer les populations silencieuses maintenues dans la misère. Et quoi qu’il puisse en coûter aux audacieux qui ailleurs, ont osé tenter des révolutions. L’épée de Damoclès de la justice internationale plane désormais.

Et si l’élection de la Gambienne Fatou Bensouda au poste de procureur en remplacement du très médiatique Luis Moreno Ocampo n’est pas une légitimation recherchée par la CPI dans son action africaine, elle y ressemble fort.

La nouvelle procureure de la Cour pénale internationale nie tout lien entre son élection et ses origines africaines. Elle n’a sans doute pas tort. Cette promotion relève avant tout de l’ordre du mérite. Au moment où arrivait à expiration le mandat de Luis Moreno Ocampo, il n’était pas dit que c’est son adjointe qui aurait dû lui succéder dans l’immédiat. Aucune règle en tout cas, dans le statut de la cour ne prévoit ce type de succession. Mais Fatou Bensouda a bien le profil qui correspond aux exigences du statut de Rome : « jouir d’une haute considération morale et avoir de solides compétences et une grande expérience pratique en matière de poursuites ou de procès dans des affaires pénales. » Pour avoir déjà occupé les plus hautes fonctions de l’institution judiciaire pénale dans son pays et même au sein du tribunal pénal international pour le Rwanda, cette avocate devenue procureure générale, puis Ministre de la justice en Gambie avant d’aller faire valoir ses compétences au service de la justice internationale n’est pas la première venue au poste. D’ailleurs, si Fatou Bensouda n’avait pas été choisie pour succéder au procureur sortant, c’est toute l’intelligentsia et la classe politique africaines qui allaient sans ambages dénoncer une politique ségrégationniste, une attitude injuste. Bien qu’il s’agisse d’une élection au bulletin secret.

Il n’en demeure pas moins que l’élection d’une personnalité africaine au poste de procureur de la Cour pénale internationale, tout juste après le mandat unique du tout premier procureur de l’institution sert quelques intérêts non dits. En effet, le rapport de l’Afrique à la CPI est passé en quelques années d’un grand enthousiasme à une réelle désaffection et même maintenant à une défiance certaine. En effet, 33 Etats d’Afrique sur 53 (à l’époque) ont ratifié le statut de Rome au plus fort d’une fronde menée par les Etats-Unis d’Amérique. L’oncle Sam menaçait alors de couper son aide militaire à tous les Etats qui ratifieraient le traité de la CPI sans aménager une possibilité pour lui de juger lui-même ses ressortissants qui seraient éventuellement cités dans des affaires appelant la compétence de la Cour. Dès les premières inculpations de personnalités bien souvent africaines, il faut le reconnaître par la CPI, le désamour a progressivement fait place à l’enthousiasme des débuts. Et depuis que des Chefs d’Etat en exercice (Omar el Béchir du Soudan et Mouammar Kadhafi de la Libye) ont été inculpés, le désamour est devenu défiance. C’est d’un commun accord que les Etats membres de l’Union Africaine se sont refusés à livrer ces personnalités à la cour, même si depuis, le sort du Guide libyen s’est réglé autrement.

Dans ces circonstances, il est évident que l’élection d’une personnalité d’origine africaine pour remplacer Luis Moreno Ocampo, dont les dirigeants africains n’ont eu de cesse de dénoncer l’acharnement médiatique et l’attitude pour le moins burlesque, est une aubaine. Si ce n’est fait exprès, cela a au moins l’avantage de mettre, dans le bras de fer qui oppose l’Afrique à la CPI, les Africains face à une africaine. Tentative de légitimation de l’action de la cour ou concours de circonstances en ce sens, le fait est que l’on ne peut s’empêcher de se demander si cette nouvelle donne aura des implications d’un côté ou de l’autre de ceux que l’on peut appeler les protagonistes du « croisement des fers ». La réponse me semble être négative. Les premiers mots de Fatou Bensouda ont été d’appeler à la fin de l’impunité partout dans le monde où les droits élémentaires des êtres humains sont quotidiennement violés, bafoués. Ces nombreux foyers de tensions allumés et alimentés par ceux des leaders politiques qui tentent de se maintenir ou d’accéder au pouvoir ou à la fortune. L’Afrique en fait partie. Et elle a le tort de ne pas abriter de puissances suffisamment dissuasives pour empêcher que ne soient livrés, jugés et condamnés ceux qui remplissent les conditions pour l’être. Fort heureusement d’ailleurs.

La fin de l’intérêt porté par la CPI à l’Afrique n’est pas pour demain. Pas tant que dureront les pratiques scélérates de certains dirigeants ubuesques. Peut-être faudrait-il même craindre ou espérer (tout dépend du côté de qui l’on se met) que l’opiniâtreté d’une « dame de fer » de la trempe de la nouvelle Procureure ne relance des dossiers apparemment oubliés et n’amène la cour à ausculter de plus près certains régimes assis sur des décennies d’une histoire sanguinaire et silencieuse.