La Nouvelle Tribune

Russie : révolution au pays des Tsars ?

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Serait-il possible que ce qui se joue ces derniers jours dans les rues de Moscou, St Petersburg, et ailleurs en Russie soit une révolution sur le modèle du printemps arabe qui depuis bientôt un an, secoue la quiétude des régimes despotiques des pays du Proche et Moyen-Orient ? Faut pas rêver. Ce n’est pas parce qu’une centaine de milliers de manifestants hostiles au duo dirigeant de la Russie, bat le macadam qu’il faut déjà s’attendre à ce que Dmitri Medvedev et son mentor Vladimir Poutine prennent la poudre d’escampette. Le « monstre bicéphale » maitrise encore très bien la situation. Mais il est tout de même certain que dans ces contestations et ces protestations qui s’expriment dans les rues de toute la Russie, il y a un relent des révolutions arabes. C’est bien la toute première fois depuis qu’il a accédé aux plus hauts cercles de la nomenklatura russe, au sommet même du pouvoir, que le très puissant Vladimir Poutine se trouve confronté à une telle fronde de la part d’une partie de la population de la Russie. Vers la fin des années 1990, alors qu’il se cherchait un successeur, le président Boris Eltsine avait cru trouver en l’homme le parfait modèle de celui qui allait restaurer l’honneur bafoué d’une Russie à la dérive. Honneur bafoué par le cuisant échec de l’idéologie communiste à la fin de la décennie 1980. Honneur bafoué par la mise à nu des impotences d’une nation restée artificiellement sans doute, mais durablement la deuxième puissance mondiale. Honneur bafoué par une humiliante défaite dans la guerre en Tchétchénie face aux irréductibles indépendantistes tchétchènes. Honneur bafoué par une relégation au rang de simple pays émergent dont l’admission au sein du G8 (groupe des pays les plus industrialisés du monde) tient plus de la mansuétude que du mérite. Honneur déshonoré.

Ancien dirigeant du terrible KGB, bras armé de l’espionnage et du contre-espionnage soviétique, Vladimir Poutine apparaissait alors non pas seulement aux yeux de son prédécesseur, mais aussi à ceux d’une très large majorité de Russes comme l’homme providentiel. Et l’homme providentiel a accompli sa mission. Avec brio. La Tchétchénie est bien revenue dans le giron de la Russie, même si c’est au prix de dizaines de milliers de morts. La conjoncture internationale du pétrole a fait de la Russie une nation émergente prospère. L’importance stratégique de la nation héritière de l’Union Soviétique n’a pas décru. D’autant mieux que son rôle au sein du Conseil de Sécurité de l’Onu en tant que membre permanent continue de se poser en régulateur de celui des Etats-Unis d’Amérique. Par ailleurs, on ne parle aujourd’hui plus autant du G8 que du G20. Or dans ce dernier regroupement d’Etats riches et d’Etats émergents, la Russie ne doit pas sa place de choix à la charité de qui que ce soit, elle la mérite. Et l’on peut ainsi multiplier les exemples et preuves du succès de l’ère Poutine. Sauf que ça fait bien 12 ans que cela dure. Ce qui commence par être long… aux yeux de certains. D’autant plus que si jamais Vladimir Poutine se fait à nouveau élire président en mars 2012 comme cela est probable, il peut passer les douze prochaines années au pouvoir en vertu de deux mandats de 6 ans.

Il n’en demeure pas moins que sans les formidables mobilisations relevées dans les pays arabes ces derniers mois, il me semble bien que les Russes n’auraient pas été inspirés de se mobiliser à leur tour à ce point. Pour plusieurs raisons. La première, c’est que ce n’est pas la première fois que l’on signale des irrégularités, des bourrages d’urnes, des décomptes tendancieux dans le processus électoral depuis que Russie Unie est au pouvoir. La pratique qui a donné naissance à l’expression péjorative « scores staliniens » n’a pas sa racine bien loin. Et les Russes n’ont pas souvent trouvé grand-chose à y redire. La deuxième raison, c’est qu’en dépit de tout, le parti de Vladimir Poutine et Dmitri Medvedev était donné vainqueur des élections législatives par tous les sondages précédant le scrutin. Et même la perte de la majorité qualifiée des 2/3 qui jusque-là a permis à Russie Unie de modifier la constitution au gré de la volonté du duo Poutine-Medvedev, est survenue en dépit des fraudes massives dénoncées par l’opposition. Ce qui rend ces fraudes aussi vénielles que les manifestations superflues. La troisième raison, à mon sens, c’est que le peuple russe est un peuple fier. Comment pourrait-il expliquer d’être resté apathique face aux dérives d’un pouvoir qui « se paye la tête des Russes à la tête de la Russie » (voir chronique du 26 septembre 2011), pendant que des peuples largement plus démunis face à des régimes autrement plus féroces, ont pu et su mener la lutte ?

Ce n’est pas pour autant qu’il faut s’attendre à ce que le régime de Vladimir Poutine s’écroule comme un château de cartes. Mais même s’il accuse le géant américain de tirer les ficelles de la contestation, le duo dirigeant de la Russie a reçu un message. Et saura, j’espère, en tenir compte pour manager son avenir politique. De cela va dépendre ou non l’avènement d’une vraie révolution au pays des Tsars.