La Nouvelle Tribune

Sarkozy à Tripoli : rester le premier à tout prix

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« Vive Sarkozy ! ». « Vive Cameron ! » Il est de toute évidence exclu que par les temps de crise qui courent et qui couvent en Europe que le Premier Ministre britannique et le Président français aient l’heur de s’entendre ainsi portés aux nues par les foules. Mais ce n’est sûrement cette grisante popularité qui peut expliquer la surprenante visite-éclair de David Cameron et de Nicolas Sarkozy au pays du Guide. Sur les terres que leurs armées ont contribué à libérer et aux côtés des peuples qu’ils ont aidé à s’affranchir. La célérité dans l’organisation de cette visite peut laisser perplexe.

Quand on sait que la guerre n’est pas achevée et que le gouvernement provisoire du Conseil national de Transition (CNT) n’a même pas encore pris ses quartiers à Tripoli la capitale. Cela doit avoir à voir avec l’imminente visite du Premier Ministre turc Rexep Tahip Herdogan en Libye. Il exhale comme un parfum de compétition.

J’ose partir du postulat spéculatif que le déplacement des deux dirigeants européens en Libye est une initiative du Président français Nicolas Sarkozy. En effet, plus que David Cameron, Nicolas Sarkozy est aujourd’hui aux yeux des Libyens et de la communauté internationale le dirigeant occidental qui aura mené de front le combat pour la reconnaissance du droit à la protection des insurgés de Benghazi et par voie de conséquence, la libération du peuple libyen du joug du dictateur. Il en est tant et si bien conscient qu’il n’a certainement pas envie que cela change. Pas seulement pour son image qu’il a bien besoin de soigner par ces temps où les révélations tonitruantes de son ancienne éminence grise Robert Bourgi ne manqueront pas de jeter l’opprobre sur sa personne. C’est plus assurément dans les intérêts de la France. Qui, depuis le début de l’insurrection, a tout fait en premier pour les Libyens : le gel des avoirs du Guide libyen en France, l’interdiction de voyage faite aux dignitaires du régime libyen de l’époque, le vote de la résolution 1973 sur la responsabilité de protéger le peuple libyen, les frappes aériennes contre les forces du Colonel Mouammar Kadhafi aux portes de Benghazi, la reconnaissance du CNT comme seule autorité libyenne légitime, le largage d’armes au bénéfice des insurgés, le démarchage d’Etats africains pour soutenir la guerre en Libye…

Et dans de pareilles circonstances, vous auriez cru Nicolas Sarkozy capable de laisser le Premier Ministre turc lui ravir la vedette et être le tout premier dirigeant étranger à se rendre dans la Libye libre ? Alors que Rexep Tahip Herdogan n’a eu de cesse de condamner les opérations militaires de l’OTAN au début de l’intervention de la coalition occidentale ? Assurément non. Cela peut paraître politiquement immature et à la limite puéril de la part du président français, mais cette impression se confirme par certains faits. Combien de fois pensez-vous que Nicolas Sarkozy a déjà rendu visite aux soldats de l’armée française qui risquent leur vie et se font tuer en Afghanistan ? Deux fois seulement depuis 2007. Et comment comprenez-vous le fait que la visite-éclair de Nicolas Sarkozy et David Cameron ait été annoncée et organisée de façon à prendre de court le Premier Ministre turc qui avait déjà débuté sa tournée par la Tunisie ?

Aussi naïf que cela puisse paraître, être et demeurer le premier auprès de la nouvelle Libye me semble être un enjeu de taille pour Nicolas Sarkozy. Peut-être parce que la campagne présidentielle se rapproche en France et qu’à un moment où la filière subsaharienne de financement occulte se retrouve dans l’œil du cyclone, il y a de quoi chercher de nouvelles sources auprès « d’amis » plus que redevables. D’autant mieux que la France n’a pas intérêt à ce que l’avenir du pétrole libyen se dessine et se décide par les nouvelles autorités sans une pensée très forte pour celui qui aura été là en tout temps et aux premières loges. Si comme il le clame, le président français n’a encore conclu aucun accord sur le pétrole libyen avec le CNT, cette visite surprise vient d’autant plus à point nommé pour faciliter d’éventuelles négociations présentes ou futures. Le Président du CNT n’avait-il pas averti que dans l’optique de partage du gâteau, prioritaires seront les premiers amis de la nouvelle Libye ?!

Seront dupes ceux qui voudront bien l’être ou le paraître. Le déplacement de Nicolas Sarkozy et David Cameron à Tripoli et Benghazi n’a rien d’anodin. Des dirigeants européens de ce rang n’auraient pas pris les risques encourus juste pour féliciter le peuple libyen et se donner un bain de foule (encore plus risqué) à Benghazi. C’est la compétition internationale pour la nouvelle Libye qui se joue. Même si en la matière, il y a de quoi s’interroger sur la fébrile hardiesse de la France et de son hyper-président.