La Nouvelle Tribune

Effets pervers de la crise libyenne : aux vainqueurs le jubilé, aux voisins les pots cassés

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«Faites l’omelette, les manants ramasseront les coquilles brisées ». L’esprit dans lequel se présentent la France, la Grande Bretagne, les Etats-Unis et leurs principaux alliés à la conférence d’Alger sur la crise libyenne et les risques qu’elle induit pour les voisins de la Libye n’est sans doute pas très loin de cette boutade.

Six mois après le début de la crise, quelques jours après la grand-messe de Paris à la gloire des vainqueurs, il semble enfin être venu le moment de s’intéresser aux implications désastreuses que risque d’avoir sur l’ensemble des pays du Sahel l’extraordinaire circulation des armes dans cette région infestée de bandes armées et de groupes terroristes aux desseins bien connus. Il aura encore fallu attendre l’initiative de l’Algérie pour que cette conférence se tienne. Dans un climat d’hypocrisie sordide entretenu par la France, soucieuse de se dédouaner des responsabilités qui sont les siennes dans la dégradation de la situation sécuritaire dans la région.

Le plus urgent pour les uns, après la certitude qui est désormais acquise que le Guide de la Grande Jamahiriya ne représente plus une menace sérieuse, c’était de festoyer. Se réjouir publiquement et surtout débloquer les avoirs gelés de la Libye pour reconstruire la Libye. Mais depuis les premières échauffourées à Tripoli, Benghazi et ailleurs au pays du Guide, les pays voisins ont vu venir le mal. Un mal insidieux et prégnant. Un mal évident et terrifiant. Un ennemi qui ne pouvait qu’y gagner, quelle que soit l’issue de la révolution libyenne : Al Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). Le mouvement terroriste le plus actif dans l’immense bande sahélienne, à qui le Mali, la Mauritanie, le Niger et l’Algérie doivent depuis quelques années de n’avoir pas le moindre répit sécuritaire est le troisième grand gagnant de la guerre en Libye. Le premier étant le peuple libyen qui a réussi à arracher la liberté pour laquelle elle a sacrifié 42 ans d’une vie et les milliers de martyrs de la révolution sanglante. Les seconds étant les alliés de la coalition occidentale, France en tête, plus que ravis d’être débarrassés d’un encombrant ex-allié, mais surtout enchantés de la perspective de mettre le grappin sur le pétrole libyen. Et face aux gagnants, les « perdants ».

Alger, c’est la réunion de ceux qui rient et de ceux qui ont des raisons légitimes de pleurer. Avec la longue guerre de Libye dont la fin dépend en grande partie de la capture ou de l’élimination du Colonel Mouammar Kadhafi, la plupart des pays du Sahel ont vu leur situation se détériorer au double plan social et sécuritaire. En effet, au plan social, la Mauritanie, le Niger, le Mali, mais aussi l’Algérie ont connu un afflux de réfugiés libyens autant qu’un reflux de leurs propres ressortissants fuyant les combats et les misères de la guerre. Mais pire encore, des centaines de combattants pro-Kadhafi originaires de certains de ces pays sont rentrés chez eux avec armes et bagages, créant de fait des situations d’incertitude et des risques sécuritaires évidents pour des Etats où les années antérieures ont déjà donné lieu à des affrontements entre troupes gouvernementales et mouvements rebelles touaregs, ethnie principalement concernée par les ex-combattants de retour. Sans compter que, et c’est le plus grave, le mouvement terroriste Aqmi a largement pu profiter de la chienlit qui règne encore en Libye pour s’approvisionner en armes sophistiquées de tous types, dont peut-être des missiles sol-air.

Et pourtant, la France arrive à la conférence d’Alger la bouche en fleurs, persuadée que ni les armes qu’elle a larguées à l’aveugle aux rebelles au plus fort des combats, ni l’impressionnant arsenal de Mouammar Kadhafi redistribuée à tour de bras aux combattants de tous bords, n’a pu se retrouver entre les mains du mouvement terroriste. Un discours qui ressemble fort à la théorie du nuage radioactif de Tchernobyl qui en 1986, « s’était arrêté juste aux frontières de la France ».

Une chose est claire en tout cas, il ne fait l’ombre d’aucun doute que les terroristes d’Aqmi sont sortis renforcés de cette crise libyenne et ce n’est pas à l’occurrence d’une simple conférence internationale que des mesures efficaces pourront être prises. Les jours, les semaines et les prochains mois vont montrer la vulnérabilité accrue des pays du Sahel si mal servis en l’occurrence par leur géographie. Les discours d’Alger et les saupoudrages qui vont s’ensuivre ne laisseront orphelins que ces pauvres Etats dont le point commun est de n’avoir pas jusqu’ici apporté leur caution au CNT libyen. Par-delà la politique, il y a bien des raisons pour qu’il en soit ainsi.