La Nouvelle Tribune

L’Afrique du Sud au chevet des dictatures : les avatars du rêve de puissance

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La puissance s’exerce et s’assume. L’Afrique du Sud postapartheid a longtemps tenu le rôle de la nouvelle nation « arc-en-ciel », policée, adepte des libertés et des avancées démocratiques sur le continent africain. Ce n’était peut-être pas le meilleur moyen d’assumer sa place, son rôle et ses ambitions de première puissance continentale. Depuis son admission au cercle des BRICS (Brésil-Russie-Inde-Chine-Afrique du Sud), pays émergents les plus puissants de la planète, elle y remédie. A sa façon. L’idéologie en vigueur chez les Brics prend le pas dans la diplomatie sud-africaine. Et c’est sans aucun doute la démocratisation en Afrique autant que les libertés publiques dans les Etats où Pretoria eut pu avoir quelque influence qui, au final, en paient le prix. Un prix fort.

Zimbabwe, Côte d’Ivoire, Libye, Mozambique et hier encore Swaziland. Les exemples se multiplient des anti-modèles démocratiques auxquels l’Afrique du Sud de Jacob Zuma n’a pas de scrupules pour sinon accorder un soutien évident, se refuser à condamner des manquements graves aux droits humains. Tout le monde sait à quel point le président zimbabwéen Robert Mugabe doit à l’Afrique du Sud d’être resté à son poste envers et contre toute raison et tout droit à l’issue de la présidentielle de 2007. On se souvient également que si la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a manqué de peu de déployer à l’encontre de Laurent Gbagbo les forces de l’ECOMOG, c’est en raison du lobbying de l’Afrique du Sud au sein de l’Union africaine. C’est également dans la même veine qu’il faudrait envisager et comprendre la condamnation par l’UA de la mise en œuvre de la résolution 1973 de l’Onu sur la Libye et le refus de l’institution panafricaine de reconnaître les nouvelles autorités du Conseil national de Transition (CNT) depuis que les insurgés libyens ont pris leurs quartiers à Tripoli. Il faut entendre de la même oreille le silence assourdissant observé par le gouvernement sud-africain sur les dérives totalitaires de son voisin mozambicain il y a seulement quelques semaines.

Aujourd’hui, c’est au Swaziland du très mégalomaniaque roi Mswati III que l’Afrique du Sud s’apprête à consentir un prêt dans l’optique de lui éviter la cessation de paiement des fonctionnaires. Alors même que le dernier monarque absolu d’Afrique à la tête de ce petit Etat enclavé, n’a pas manqué une seule occasion ces dernières années d’engager les dépenses les plus folles et les plus ruineuses, tantôt pour un mariage (le sien avec une vingtaine de jeunes et belles swazies soigneusement triées sur le volet), tantôt pour un anniversaire (le sien et celui du royaume), tantôt pour des obsèques (de membres de la famille royale), etc.

Au-delà des questions géopolitiques locales qui expliquent que l’Afrique du Sud n’a pas intérêt à lâcher des Etats voisins pour éviter de se retrouver avec un afflux de réfugiés politiques ou économiques, c’est à travers le prisme des rêves de puissance qu’il faut également lire l’attitude du gouvernement Zuma. La puissance, en relations internationales est une combinaison de quatre facteurs : la capacité de faire, la capacité de faire faire, la capacité de refuser de faire et la capacité d’empêcher de faire. Rares sont les Etats au monde à pouvoir se targuer de réunir ces quatre facteurs. Mais autant qu’ils le peuvent, les pays qui aspirent comme l’Afrique du Sud à un rang de grande puissance ne serait-ce que continentale, sont tenus à un moment ou à un autre de leur histoire de démontrer qu’ils sont dépositaires de l’une ou de l’autre de ces capacités. Ou de toutes à  la fois. Il est donc aisé de comprendre que l’Afrique du Sud, comme par effet d’entraînement avec les autres pays membres du club des Brics, puisse au regard de certaines situations ne pas suivre mécaniquement les positions des grandes puissances occidentales, décideurs encore à ce jour de la conduite des relations internationales et des perspectives relatives aux grands enjeux internationaux.

Il ne s’agit bien évidemment pas d’un jeu ou d’un exercice relevant de la démonstration de force factice. A preuve, l’Afrique du Sud a bien voté la résolution 1973 et condamné la confiscation par Laurent Gbagbo du pouvoir à l’issue de la présidentielle de novembre 2010 en Côte d’Ivoire. La politique internationale sud-africaine semble répondre à un impératif d’affirmation sur les questions où la nation arc-en-ciel trouve légitime d’avoir et de défendre une position spécifique (souvent africaine), au risque de déplaire aux grandes puissances occidentales toujours partantes pour jouer les gendarmes du monde.

Seul problème, la diplomatie sud-africaine s’éloigne depuis quelques années déjà des attentes légitimes des peuples africains pour une implication de sa part dans le combat pour les libertés publiques et les droits de l’homme sur le continent. Le tollé que suscite en Afrique du Sud même l’idée d’octroyer un prêt au souverain swazi en dit long sur la question. Mais à qui faut-il plaire ? Aux défenseurs acharnés des droits de l’homme ou aux assoiffés de gloire et de liberté pour une Afrique qui compte ? Jacob Zuma a déjà choisi.