La Nouvelle Tribune

Guinée : le retour des vieux démons

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Qui donc a maudit la Guinée ? Le pays de Samory Touré aurait-il été désigné pour ne jamais connaître la quiétude, la paix et le développement ? Un mauvais œil ne planerait-il pas sur cette nation farouchement indépendantiste dont la résistance, tant à la pénétration coloniale qu’à la perpétuation de la domination étrangère ont marqué d’une pierre blanche l’histoire de l’Afrique ? Il faut bien croire que non. Car, si à certains moments, il était difficile d’expliquer avec cohérence certaines tentatives de déstabilisation, Alpha Condé, nouveau président de la Guinée depuis à peine plus de six mois, ne se donne pas de raison de dormir sur ses deux oreilles.

L’armée Guinéenne n’est pas une armée républicaine. Pas au noble sens de l’expression en tout cas. Cette tare, elle la tient de son histoire et de la complexité et de l’hétérogénéité ethnique qui caractérise le pays. C’est à la sauce de la délation, du moins de cas que l’on puisse faire des rapports hiérarchiques, que les forces de défense et de sécurité de la Guinée ont été nourries sous le tout-premier président de la république. Sur fond de soupçons de complots plus ou moins avérés, avec en toile de fond les inextricables tensions ethniques entre soldats, sous-officiers et officiers, Ahmed Sékou Touré a promu sans aucun égard le caporal au rang de capitaine, le sous-lieutenant au grade de général, le soldat au galon de sergent-chef. Autant qu’il pouvait dégrader le Général au degré de sous-lieutenant, ramener le commandant au niveau de sergent. Pour récompenser un délateur zélé ou pour sanctionner un indicateur inefficace. C'est ainsi que le sens de l’ordre et de la discipline qui se doivent à tout le moins de caractériser une armée républicaine, n’ont jamais semblé faire partie des priorités des militaires guinéens. D’autant plus que les régimes suivants, celui de Lansana Conté qui a tenu le pays d’une main de fer de 1984 à 2008 et celui du tristement célèbre Moussa Dadis Camara, n’ont pas fait grand-chose pour opérer les réformes indiquées en pareil cas.

En accédant donc au pouvoir dans ces circonstances-là et en annonçant comme une de ses priorités la refondation des forces de défense et de sécurité guinéennes, tant dans leur structure que dans leur composition ethnique, l’ancien opposant de 42ans, pouvait être bien convaincu qu’il mettait la main dans la fourmilière. Même en se parant du double costume de Chef suprême des armées, en vertu de ses fonctions de Président de la République, et de Ministre de la Défense, le gilet de protection n’était pas assez dissuasif. Comme on a dû s’en rendre compte avec l’attaque contre sa résidence dans la nuit du 18 au 19 juillet 2011. Il faut dire que la cacophonie dont s’est accommodée l’armée depuis plus de cinquante ans, arrangeait à bien des égards certains officiers, sous-officiers et hommes de rang. Qui ne voyaient donc pas d’un bon œil l’ancienne victime de brimades, de bastonnades et de détentions arbitraires à répétition, venir faire la loi dans les rangs de ceux qui avaient très joyeusement exécuté par le passé les ordres d’embastillement donnés à son encontre. C’est cela le passé d’Alpha Condé. Ça ne raffermit pas l’autorité dans le présent.

Mais c’est avoir des œillères que de réduire la tentative d’assassinat ou de coup d’Etat dont vient de faire l’objet le président guinéen aux seuls antécédents iconoclastes des forces armées guinéennes. En quelques sept mois de gestion des affaires publiques, le président guinéen a déjà accumulé bien de faux-pas. Et pas des moindres. Du genre de ceux qu’on ne pouvait pas attendre de lui. Le pouvoir grise les hommes. Et les grisera toujours. Sinon, peut-on comprendre qu’un acteur politique, contraint du fait de ses divergences de position à la prison, la torture, l’exil durant plus de quarante ans, arrive au pouvoir et cautionne contre son opposant principal les pratiques dont il a souffert si longtemps ? Oubliant royalement que les circonstances mêmes de son élection face à Cellou Dalein Diallo devraient lui faire garder profil bas ! On se souvient avec amertume de la sanglante répression des partisans du chef de l’opposition simplement sortis accueillir leur leader à l’aéroport à son retour de voyage. Six morts. Cela ne passe pas inaperçu.

Au surplus, le processus électoral devant aboutir au renouvellement du parlement a du plomb dans l’aile. A tort ou à raison, le fichier électoral fait l’objet de révision et de polémiques. Dans un pays où la moindre tension politique a été toujours une occasion pour les militaires de s’ingérer dans la vie publique. Alors même que le seul d’entre eux qui ait fait montre d’assez de détachement et de fermeté pour conduire la transition démocratique du pays, le général Sékouba Konaté, est désormais appelé par l’Union africaine à des fonctions autrement plus nobles que celles de surveiller les arrières du pouvoir civil qu’il a déjà contribué à mettre en selle.

Alpha Condé connaît la Guinée. S’il en avait oublié les vieux démons, la piqûre de rappel est assez violente pour le faire revenir à la réalité. Rien, absolument rien pour lui ne sera facile. Corriger les séquelles d’un demi-siècle d’errements nécessite plus de droiture et d’abnégation qu’il n’y parait. C’est à coups de lance-roquettes et de mitrailleuses lourdes que certains soldats ont voulu le lui signifier. Sans doute parce qu’il semblait ne pas entendre assez distinctement les protestations qui s’élèvent de certains rangs. A moins qu’il ne s’agisse d’une vaste comédie à des fins sordides. Les traditions parfois, ont la peau dure.