La Nouvelle Tribune

Révolte place Tahrir acte II – Révolution du Jasmin acte III : Pour que démocratie advienne, l’une sera de trop

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Ça recommence ! Il faudra donc s’y reprendre plus d’une fois. Pour les Egyptiens, le voisin tunisien est décidément bien l’exemple. Bon ou mauvais, chacun en jugera. Le peuple tunisien a crié haro, les Egyptiens ont mis le holà ! Les rues tunisiennes se sont emplies de monde, la place Tahrir s’est muée en place de la révolution. La Tunisie a viré son président, les Egyptiens ont renvoyé leur raïs.

Aujourd’hui encore, trois mois après la violente réplique qui a permis aux Tunisiens de débarrasser les arcanes du pouvoir des caciques de Zine el-Abidine Ben Ali, c’est au tour des Egyptiens de se remobiliser pour faire déguerpir les derniers thuriféraires d’un Hosni Mohamed Moubarak désormais en disgrâce. Alors déjà que les Tunisiens remettent ça.

 

Combien de révolutions faudra-t-il donc pour démocratiser ces pays du monde arabe ? Alors que les rues de la Tunisie commencent à grouiller pour la troisième fois et que la génération de révolutionnaires se transforme en une génération d’émeutiers en mal de sensations fortes, c’est l’Egypte qui vient d’accomplir la deuxième partie de sa mutation révolutionnaire. Après plusieurs semaines de mobilisation et de violences, les manifestants égyptiens ont obtenu gain de cause. Dans le nouveau gouvernement du premier Ministre Essam Charaf, plus un seul ancien collaborateur ou proche de l’ancien président. Mais qui sont donc ces jeunes gens déterminés qui depuis quelques semaines ont repris leurs quartiers à la Kasbah à Tunis et Place Tahrir en Egypte ? Que cherchent-ils à obtenir de plus que ce qui leur a déjà été concédé ? Dans quelle mesure ont-ils raison ou tort de continuer leur mobilisation dérangeante ?

En Egypte plus qu’en Tunisie, la remobilisation des masses à l’heure actuelle, est tout-à-fait compréhensible. Pour de nombreux Egyptiens en effet, la présence de certains anciens collaborateurs de l’ex-raïs dans le gouvernement de transition donnait à la révolution un goût d’inachevé. Comment en effet être persuadés de  ce que ceux qui avaient pendant si longtemps servi sous les ordres d’Hosni Moubarak, ceux-là même qui avaient en partie conceptualisé sa gouvernance despotique et mis leurs compétences au service de ses moindres volontés, puissent à l’heure du changement, se trouver du bon côté de l’histoire ? Il était évident que le procès annoncé des barons de l’ancien régime avec en tête l’ancien président, risquait en de telles circonstances de prendre les allures d’une parodie de justice. Fallait-il pour autant de nouveau emplir les rues et s’affronter aux forces de sécurité ? C’est peut-être là le seul langage que comprennent les militaires égyptiens. Car il ne faut surtout pas l’oublier, c’est encore entre les mains de la haute hiérarchie militaire que se trouve le pouvoir depuis que Moubarak a été contraint de l’abandonner.

En Tunisie par contre, l’acte 3 de la révolution en cours a de quoi laisser perplexe. Et déranger. Les sit-in de la Kasbah de Tunis ne se justifient pas avec autant d’évidence que les nouveaux rassemblements de la place Tahrir au Caire. Il se peut bien que les jeunes tunisiens tentent par cette voie de maintenir la pression sur le régime de transition. Pour bien s’assurer que leurs combats et leurs acquis ne seront pas dévoyés. Mais force est d’admettre aussi qu’aucun résultat ne peut être obtenu sans ce brin de cette sérénité indispensable à la transition démocratique, mais que les protestations interminables dans la rue ne cessent de remettre en question. J’en viens à me demander si les procès expéditifs du couple Ben Ali organisés ces dernières semaines n’avaient pas plus pour optique de répondre à ce type d’agitations de la rue qu’à un impératif de justice et de reddition de compte. Peut-être sont-ce finalement ceux qui voient en cette troisième phase de la révolution tunisienne l’action d’agitateurs incohérents et d’islamistes radicaux qui ont raison.

A l’observation de son parcours, il n’est pas à exclure que l’Egypte passe, d’ici quelques mois par cette troisième phase. Une phase plus déstabilisatrice que constructive. Que le peuple Egyptien, à l’instar d’une grande majorité de Tunisiens restés cloitrés chez eux, doit se refuser à mettre en exécution. Car en fin de compte, le flamboyant printemps arabe qui a germé en Tunisie, fleuri en Egypte avant d’essaimer dans l’ensemble du monde arabe, aurait plus à y perdre qu’à y gagner. Les germes de la division et les relents de radicalisme qui se font jour au pays du jasmin vont peut-être dissuader les principaux soutiens des autres révolutionnaires de s’engager davantage. Il faut que révolution se fasse, certes. Mais toute révolution accomplie doit savoir s’achever.