La Nouvelle Tribune

Mandats d’arrêt contre Kadhafi : la justice des Puissants contre le Fort.

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Du gibier de potence. Par les temps où la justice des hommes envoyait rapidement les hors-la-loi balancer haut et court jusqu’à ce que mort s’ensuive, c’est ainsi qu’on aurait désigné le Guide libyen. Les crimes imputés par la Cour pénale internationale à Mouammar Kadhafi et à ses principaux lieutenants, son fils Seïf al-Islam et son beau-frère Abdallah al-Senoussi auraient en effet été passibles de la peine capitale du temps du far-west.

Mais voilà, les temps ont changé, mais pas la loi des plus puissants. Luis Moreno Ocampo vient d’obtenir l’inculpation d’un second chef d’Etat en exercice. Certains remarqueront qu’il s’agit encore d’un africain. Et d’autres diront que ce n’est que justice. Perspective d’encre et de salive à dépenser.

Mouammar Kadhafi a le don de diviser. Diviser pour régner, il l’a fait durant plus de quarante années d’un mandat despotique à la tête de la Libye. Ses ambitions panarabistes ont été plus à la base de clivages que d’union dans le monde arabe. Ce n’est pas sans raison qu’il a fini par se tourner vers l’Afrique où ses rêves de grandeur et de domination ont engendré là encore plus de controverses que de solidarités. Au moment enfin où son siège semble vaciller, où les conditions se précisent pour son éventuel départ du pouvoir, le Guide divise et va encore continuer. Les peuples, les intellectuels, les cadres… Mouammar Kadhafi divise les hommes entre eux et à l’intérieur d’eux-mêmes. Le cas libyen est devenu un cas de conscience qui interpelle chaque observateur autant soucieux du droit des peuples à l’autodétermination que de la souveraineté et de l’honneur du continent africain. Car, en même temps qu’il incarne le despotisme le plus sordide en refusant toute liberté à son peuple, autant il est devenu un des derniers symboles de la résistance de l’Afrique à l’injonction venue de l’Occident. Cette injonction qui se double aujourd’hui du mandat d’arrêt international délivré par la Cour pénale internationale (CPI) à son encontre pour les crimes commis sur les théâtres d’opération militaires depuis le début de l’insurrection en Libye par ses forces armées.

Mouammar Kadhafi a eu le tort de n’avoir pas su préparer élégamment sa sortie de scène. Alors qu’il était retourné en grâce auprès d’une communauté internationale rendue à l’impossibilité de son éviction, alors qu’il avait renoncé au soutien apporté aux groupes terroristes, alors qu’il était devenu le chantre d’un rêve panafricaniste, voilà que s’en vient le vent de la révolution arabe. Auquel le Guide refuse d’accorder le moindre espace d’expression. Peut-être parce que Mouammar Kadhafi ne se vit pas en homme ordinaire. Certainement aussi parce qu’il n’entendait pas renoncer aux immenses privilèges et richesses que lui avaient apporté un si long règne.

C’est donc contre un homme opiniâtre et obstiné que la CPI vient de délivrer un mandat d’arrêt. Sans que l’on puisse assurer que cela est pertinent. D’un premier point de vue, l’on pourrait se dire que non. Dans la position où il se trouve actuellement, le Guide de la Grande Jamahiriya libyenne ne sort plus de son pays et n’entend sûrement pas en sortir avant longtemps. Et ce n’est certainement pas la justice libyenne, totalement sous son contrôle, qui va prendre l’initiative de mettre en exécution un mandat d’arrêt délivré par une instance internationale que la Libye n’a pas reconnue. D’où l’inanité apparente de cette décision des juges de la CPI qui, en tout état de cause, ne changera rien à la situation actuelle. En délivrant un mandat d’arrêt international contre Mouammar Kadhafi, la justice internationale ne fait que compliquer un peu plus la sortie de crise. Acculé comme il l’a reconnu lui-même  dans ses derniers retranchements, s’il doit encore entrevoir un éventuel retrait avec la perspective de finir ses jours en prison après un procès humiliant, Mouammar Kadhafi ne l’acceptera jamais. Lui qui n’envisage même pas de céder le pouvoir.

Néanmoins, d’un second point de vue, ces mandats d’arrêt ne sont pas inutiles. Ils confirment l’avancée de la justice pénale internationale née de la procédure déjà en cours à l’encontre du dirigeant soudanais Omar El-Béchir. Ils ont pour effet de faire comprendre à ceux des chefs d’Etat et de gouvernements tentés par des relents despotiques que leur immunité ne les protègera pas toujours. Ils sont surtout la promesse faite aux victimes de crimes commis en Libye et ailleurs dans le monde que justice attend d’être faite… et qu’elle entend se faire. En temps et heures.

Toutefois, le cas libyen est symptomatique d’une lutte de pouvoir. D’une lutte de puissances. Où se confrontent trois forces. La plus faible, la part de peuple muée en insurgés. Face à elle, la force brute et répressive de Mouammar Kadhafi. Et enfin au-dessus de toutes, la communauté occidentale qui, plus qu’un soutien apporté aux plus faibles devant le fort, vise d’indicibles objectifs politiques et surtout économiques. Et dans cette lutte, la CPI apparait indubitablement comme une arme au service de ceux qui disposent aujourd’hui en tout cas, du nerf de la guerre.