La Nouvelle Tribune

Burkina Faso : L’ordre par la force

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Blaise Compaoré respire. Il semblerait que le Président et Ministre de la Défense burkinabé ait entamé la reprise en mains de ses forces armées nationales après plus de deux mois de mutineries et d’actes de vandalisme à travers le pays. Bobo Dioulasso, pour ce coup-ci, aura servi d’exemple. Fermeté et détermination, et les mutins sont rentrés dans leurs casernes ou y ont été contraints. Il n’était que temps. L’autorité de l’Etat se devait d’être restaurée.

A la lecture des récents événements qui ont touché la société burkinabé dans son ensemble, on en était venu à déceler dans l’air vicié de Ouagadougou une ambiance de fin de règne. Le changement de gouvernement, la prise en mains du portefeuille de la Défense par le Chef de l’Etat en personne, le remboursement accéléré des primes aux soldats mutinés semblaient rien n’avoir réglé. Il ne se passait pratiquement plus de semaine sans que dans l’une des grandes métropoles du pays, une caserne ne se mutine, faute d’une prise en compte diligente des revendications adressées au chef de l’Etat et à la haute hiérarchie militaire. En l’absence de mutineries, ce sont les commerçants, les étudiants et même les magistrats qui ont déjà plus d’une fois battu le pavé. Plus que bruyamment, soldant leurs manifestations par des pillages et des attaques ciblés sur des bâtiments et services publics ou appartenant à des autorités politiques en place.

 

L’incapacité notoire du Gouvernement et de son chef à mettre l’ordre s’entendaient. Toutes les revendications étaient légitimes. Celles des étudiants et élèves dont les conditions de vie et d’étude sont désastreuses. Celles des soldats, démobilisés et désabusés par la maigreur de leur ordinaire et de leurs soldes.  Celles des commerçants excédés par les mises à sac dont leurs magasins sont de plus en plus souvent l’objet. Celles des magistrats dont l’autorité et l’indépendance n’ont jamais été que mots  de plus en plus vains. Et celles de toute la classe sociale dont les conditions de vie, de travail et surtout d’absence de travail tranchent (de misère) d’avec l’insolente opulence au sommet de l’Etat. Blaise Compaoré ne l’ignorait pas, et c’est sans doute la raison pour laquelle il a été contraint de laisser librement s’exprimer, dans le tohu-bohu généralisé qu’il nous a été donné d’observer, la colère du peuple.

Mais une fois le problème résolu au niveau de la garde présidentielle et des commandos parachutistes, corps d’élite de l’armée nationale burkinabé, le gouvernement avait de nouveau les moyens de mettre le holà. Les mutineries se poursuivaient en effet, gagnant de nouvelles villes, de nouvelles garnisons et occasionnant de plus en plus de déprédations. Que Bobo Dioulasso ait été le lieu principal de la réaffirmation de la puissance publique, c’est moins en raison du traditionnel caractère contestataire de la ville. Cela tient plus du hasard que d’une volonté de sévir justement là, et rien que là. Les militaires Burkinabé en avaient déjà trop fait. Libérer certains de leurs collègues accusés de viols sur mineurs en pilonnant un palais de justice à coups de roquettes, piller systématiquement les commerces, semer la terreur dans les rues, revendiquer primes sur primes… c’en était assez. La mutinerie de Bobo n’a été qu’une occasion de reprendre la main, ne serait-ce que temporairement. Et tant mieux si c’est une grande métropole de ce rang qui en a été l’épicentre.

Reste néanmoins que la restauration définitive de l’autorité de l’Etat burkinabé ne peut passer par une simple reprise en mains des corps d’élite de l’armée et la mise au pas des garnisons militaires. Le malaise social au « pays des hommes intègres » va bien au-delà d’une indiscipline caractérisée dans les rangs des militaires. C’est une crise sociale profonde qui a mené le pays au bord de l’affrontement entre ses fils. Misère et pauvreté en sont le fin nom. Des révolutions ont déjà eu lieu sous d’autres cieux pour bien moins que ça. C’est donc d’une thérapie de choc que le Burkina Faso a besoin. Une restructuration en profondeur du tissu social, un retour aux valeurs jadis prônées par un grand nom d’une grande Afrique, Thomas Sankara. Avant une sortie de scène honorable et définitive pour Blaise Compaoré et son clan. Ce que sous d’autres cieux, pas très loin du Burkina Faso, quelqu’un a appelé « la Refondation », sans vraiment que l’on sache encore s’il en mesure lui-même toute la portée.

Blaise Compaoré, en tout cas, vient certainement de sauver son régime. En donnant un signal fort à ceux qui comptaient avec une déliquescence de l’autorité de l’Etat. C’est aussi le meilleur moment pour engager les réformes indispensables à un retour du Burkina Faso dans le concert des nations dignes. Mais au pays des hommes plus vraiment intègres, la politique n’a plus tout-à-fait la noblesse du Politique. Depuis bien longtemps d’ailleurs.