La Nouvelle Tribune

Troubles au « pays des hommes intègres » : Compaoré peut-il reprendre la main ?

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Le printemps arabe s’invite sous les tropiques. Sous des formes bien différentes de celles qu’il arbore dans le monde arabe, mais voilà, à causes semblables, effets similaires. Il ne se trouve peut-être pas grand-monde au Burkina Faso pour sortir dans les rues crier à Blaise Compaoré le ras-le-bol d’un peuple exaspéré par un pouvoir qui n’en finit plus de s’éterniser. Mais sous le jour d’une mutinerie de l’armée, d’une agitation des étudiants et des élèves, d’une grogne des magistrats et d’un soulèvement des commerçants, le président burkinabé a bien cru quelques heures la fin venue. Comme Zine El-Abidine Ben Ali et Hosni Moubarak. Et depuis, il multiplie les tentatives de reprise en mains de la situation. Sans que l’on puisse assurer que ça marchera.

Un régime qui cède face à la protestation publique et engage des réformes est un régime qui est plus faible qu’il ne veut bien le faire croire. Sous les assauts incessants et revendicatifs de manifestants et d’émeutiers, il finit toujours par aliéner l’essentiel du pouvoir ou par s’écrouler de l’intérieur. Céder, c’est être faible. Les exemples tunisien et égyptien sont bien là pour en témoigner. Par contre, un pouvoir qui dénie au peuple le droit à la grogne, qui récuse la nécessité d’engager des réformes, qui ne consent pas à reconnaître le droit de son peuple à l’auto-détermination est un régime despotique. Le sort qui lui est réservé est celui des Laurent Koudou Gbagbo et autres Mouammar Kadhafi. Alors, quand le peuple est dans les rues, il est par ces temps derniers difficile de savoir comment réagir. Blaise Compaoré a dû rester plongé dans ce dilemme tout au long de sa retraite forcée de quelques heures dans sa résidence sécurisée de Ziniaré. Et a choisi de céder ce qui pouvait l’être.

 

La situation burkinabé est en dégradation continue. Nul, au début des troubles qui depuis plus d’un mois touchent le pays, n’aurait pensé en arriver là. Peut-être le malaise social impliquant les étudiants et les élèves, éternels fers de lance des révolutions partout dans le monde, aurait-il dû être analysé avec plus de minutie. Pour toute réponse à une jeunesse qui réclamait la vérité sur la mort d’un de ses éléments arrêté entre-temps et détenu, les autorités ont répondu par la répression et la fermeture des établissements publics et privés d’enseignement. Ce n’était sans doute pas la meilleure solution. Les revendications des hommes en armes ont, elles, été prises beaucoup plus au sérieux. Même quand elles tendaient à la remise en liberté de gendarmes ou de militaires reconnus coupables de viols sur mineurs et condamnés comme tel. Et surtout ces requêtes ont trouvé oreilles plus attentives lorsque les tirs d’armes automatiques et de roquettes se sont détournés des prisons et des palais de justice pour se concentrer sur des centres névralgiques du pouvoir.

Aujourd’hui, après avoir promis tout et n’importe quoi, Blaise Compaoré tente de reprendre la main. La nomination d’un nouveau Premier ministre, les changements à la tête de l’armée, les audiences avec les commerçants, les étudiants et élèves, les magistrats, etc. Tout y passe. Tout ce qui peut être réglé à coup de billets de banque est réglé. Le reste attendra. Pourvu que Blaise puisse gagner au change et conserver son pouvoir.

Une différence fondamentale tout de même entre ce qui souffle de vent de révolte sur le Burkina Faso et le printemps arabe : pas grand monde n’a réclamé le départ de Blaise Compaoré du pouvoir. Hormis peut-être quelques opposants opportunistes. C’est bien pour cette raison que le président burkinabé peut reprendre la main. Et qu’il va la reprendre bien assez tôt. Toutefois, à l’ère des révoltes dans le monde arabe, plus rien ne sera comme avant. Ne serait-ce que pour un temps. Pour ce temps crucial où le monde entier scrute le sud du Sahara pour bien voir si le printemps arabe ne s’y invite pas. Sous une forme ou sous une autre. Pour avoir subi les récriminations d’une partie de son peuple et de son armée et pour y avoir cédé, Blaise Compaoré ouvre par ailleurs une boîte de Pandore aux couleurs des requêtes les plus diverses qui vont assaillir le gouvernement dans les prochains jours, les prochaines semaines et les prochains mois. Tout refus de céder risquant de se terminer dans une violente émeute et dans les destructions indescriptibles de biens publics et privés appartenant aux apparatchiks du régime.

Les 24 années de pouvoir de Blaise Compaoré, la corruption, le musèlement de l’opposition, l’absence de repères pour une jeunesse en crise n’a pas suscité la même réaction ici qu’ailleurs. Peut-être alors faut-il croire en la sincérité du dernier scrutin  présidentiel. A tout comparer, Compaoré serait alors contesté, mais pas rejeté.