La Nouvelle Tribune

Victoire à la Pyrrhus pour Alassane Ouattara : les vers qui infestent le fruit

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Dans les fourgons d’une armée. Dans un bain de sang. Dans une déliquescence totale de l’économie. C’est ainsi qu’Alassane Dramane Ouattara, président pourtant élu de Côte d’Ivoire, est arrivé au pouvoir. Dans des circonstances ont il aurait à coup sûr, préféré se passer. Mais il lui aura fallu en passer par là. C’est, au lendemain de l’arrestation du sortant Laurent Koudou Gbagbo, le chantier des douze travaux d’Hercule qui se présente au nouveau chef de l’Etat ivoirien. Contre lui et autour de lui, ce qui et ceux qui peuvent faire capoter l’œuvre de réconciliation et de reconstruction de la Côte d’Ivoire.

En tête de lice des toxines susceptibles d’entraver l’action d’Alassane Dramane Ouattara, la France. J’ai déjà dit qu’elle a fait œuvre utile en Côte d’Ivoire. Car si en 1994 au Rwanda, quelqu’un avait pris au sérieux les signaux d’alerte et les discours de la haine qui se propageaient à Kigali et en province, et avait décidé d’envoyer une « force Licorne bis », le monde n’en serait pas à commémorer ces jours-ci le 17e anniversaire du génocide le plus rapide et le plus meurtrier de l’histoire du continent africain. Alors, sans ambages, Paris a fait ce qu’il fallait faire. Néanmoins, cela n’a pas dû se faire sans arrière-pensées politiques et économiques. La France ne s’attend sans doute pas à ce que, une fois installé dans ses prérogatives de Chef d’Etat, Alassane Dramane Ouattara oublie ce qui a été fait pour lui et fasse passer l’intérêt de son peuple avant celui de la France.  Nicolas Sarkozy, moins que ses successeurs, bien moins que tous, n’est pas un mécène. L’assistance qu’il se trouve amené à apporter à cet africain « pas assez sorti de l’histoire », ne peut être sans contrepartie ad vitam aeternam. Les Ivoiriens le savent. Surtout les 46% qui avaient choisi Gbagbo. Et tous, de quelque bord qu’ils se trouvent, surveilleront les actes de leur président dans ce domaine sensible.

 

Deuxième problème pour Alassane Dramane Ouattara, et pas des moindres : IB. Le fameux Sergent-Chef Ibrahim Coulibaly. Que le monde entier a été effaré de découvrir à la tête des fameux commandos « invisibles » d’Abobo. Le truculent chef rebelle, en rupture de bancs avec le Premier Ministre Guillaume Kigbafori Soro, réapparu donc avec le grade de Général. Au moment où le Président ivoirien élu avait peut-être besoin de commencer à mettre une pression militaire sur les troupes alors fidèles à Laurent Koudou Gbagbo. Mission que les hommes d’IB ont remplie avec dextérité. Il se pose avec la réapparition de celui-ci la question de la nature de la récompense à accorder à ces nombreux soldats, passés des rangs à des grades de sous-officiers, d’officiers et d’officiers supérieurs au cours d’un état de guerre qui aura duré une décennie. Plus encore que les récompenses, c’est la question de la restructuration de l’armée nationale de Côte d’Ivoire qui s’impose. Sans compter avec la rivalité, mieux, l’animosité viscérale entre Guillaume Soro et Ibrahim Coulibaly qui sera certainement comme une pierre dans la chaussure d’ADO.

Troisième difficulté majeure que doit surmonter le Président Ouattara, les répercussions du procès de Laurent et Simone Gbagbo. Si en tout cas, celui-ci doit se tenir en terre ivoirienne. La guerre est peut-être terminée en Côte d’Ivoire, mais le contentieux Gbagbo-Ouattara n’est pas révolu. Le jugement annoncé de Laurent Koudou Gbagbo sera l’occasion de remuer les cendres chaudes. Les crimes dont on accuse le désormais ex-président ivoirien, éclaboussent également Alassane Ouattara par le biais de ses alliés. Les tueries de Duékoué, Blolequin, Toulépleu commises majoritairement par les hommes d’ADO devront également être jugées et devront trouver commanditaire. Autant que ceux commis par les sinistres escadrons de la mort ont eu pour commanditaire désigné, celui au nom de qui ils ont été commis. S’il le désire, Laurent Gbagbo fera également de son procès celui de la France-Afrique. Celui de l’impérialisme français en Afrique et celui de la recolonisation du continent. Ses nombreux partisans pourront à cette occasion retrouver le tribun capable de soulever les passions, car, à n’en point douter, le procès des époux Gbagbo sera une occasion de règlement de comptes et, il faut le craindre, de réouverture de certaines plaies.

Outre les chantiers des lieux communs que tout le monde évoque à l’envi, la présidence Ouattara sera celle de ces défis-là. Et d’autres qui apparaîtront en cours de chemin. J’ai pour ma part appris à ne plus pavoiser d’optimisme devant les discours mielleux des hommes politiques. Quels qu’ils puissent être. Le fait que la majorité des Ivoiriens aient choisi Alassane Dramane Ouattara n’a fait de lui ni un saint ni un surhomme. Autant le pouvoir a pu griser ses prédécesseurs, autant il court le risque de se voir griser à son tour. Et de trahir les espoirs placés en lui. Si colossales sont ces pesanteurs qu’il serait miraculeux que le nouveau Président ivoirien ne déçoive pas au bout du chemin. Tout le monde le sait, il n’y aura pas d’état de grâce pour ADO.