La Nouvelle Tribune

Révolution tunisienne : rebelote !

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Tunisie - D'aucuns la croyaient achevée. 100% terminée. Plusieurs grandes annonces faites ces derniers jours le laissaient accroire. Les poursuites à l'encontre les principaux barons du clan Ben Ali, le gel des avoirs de l'ancien Président, la demande de son extradition et de celle de son épouse... Tout allait, semble-t-il dans le bon sens. Mais depuis la chute du régime il y a un peu plus d'un mois, les émeutiers de Tunis, Sidi Bouzid, Kef et consorts ne sont pas convaincus de la plénitude de l'accomplissement de la révolution pour laquelle nombre de leurs camarades sont tombés. Et ils travaillent à la parachever. Après Ben Ali, c'est le Premier Ministre Mohammed Ghannouchi qui vient de démissionner. Et demain peut-être le président par intérim Fouad Mebazza.

Les révolutionnaires tunisiens entendre obtenir une véritable refonte démocratique de leur Etat et non se contenter de quelques réformes cosmétiques. Le besoin de liberté, de dignité, de respectabilité qui a abouti à la fuite du président Ben Ali semble plus profondément ancré dans les coeurs des jeunes émeutiers qu'il n'y paraissait il y a encore quelques jours. La chute d'un dictateur, quel qu'il soit, ne signifie en effet pas toujours la fin de son système. Autant une révolution peut faire des victimes collatérales, autant elle peut laisser passer entre les mailles de ses filets des individus, des pratiques et des règles contre lesquels elle a été prioritairement menée. Le cas de la Tunisie en est un palpable, de ce risque de dislocation en douce d'un rêve et de retour inavoué à la « case départ ». Les Tunisiens l'ont bien vu venir, la révolution pouvait leur être « volée ».

 

En décidant de quitter ses fonctions le 14 janvier dernier sous la pression conjuguée de la rue et sur le conseil des officiers supérieurs de l'armée, Zine El-Abidine Ben Ali a d'abord confié son pouvoir à celui qu'il considérait sans doute comme l'un de ses plus proches collaborateurs, le Premier ministre Mohammed Ghannouchi. Ce dernier avait en effet depuis plusieurs années partagé les atours du pouvoir avec le clan présidentiel, même s'il a, dans un élan de solidarité (douteuse) avec les manifestants déclaré récemment avoir souvent bien eu peur pour lui-même et pour ses proches. Cela est possiblement vrai. Et pourrait expliquer dans une large mesure la chasse à l'homme déclenchée par son gouvernement de transition contre les apparatchiks des clans Ben Ali et Trabelsi, du nom de l'épouse de l'ex-président. Mais un doute persiste dans la mesure où, en prenant ses premières décisions en tant que premier ministre (c'est le poste auquel il a fini par retourner suite à l'application des dispositions constitutionnelles sur la vacance de pouvoir), notamment la formation du gouvernement de transition, il n'a pas cru bon devoir écarter plusieurs anciens collaborateurs du président déchu, leur confiant même les postes clé de l'exécutif. C'est seulement suite à de vives protestations dans les rues qu'il a consenti à revenir sur cette décision. Au surplus, bien que l'ancien parti au pouvoir ait été dissout, c'est encore entre les mains de ses membres que se trouve le parlement, et donc le sort de plusieurs réformes importantes, sans oublier que certains parmi eux sont néanmoins restés au gouvernement.

S'il n'avait pas l'intention de protéger des intérêts inavoués, Mohammed Ghannouchi n'a pas laissé le choix aux Tunisiens de penser le contraire et de faire foi à sa « bonne foi ». D'autant plus que les unités de police reconstituées, ont déjà été bien de fois envoyées à l'assaut des protestataires dans la rue afin de ramener le calme et l'ordre. De quoi rappeler les méthodes brutales de Zine El-Abidine Ben Ali. Attitude suicidaire s'il en est, car des manifestants sont tombés. Trois au moins. De nouveaux martyrs. Martyrs d'une cause inachevée. Avec pour continuer leur lutte, une nouvelle effervescence s'est emparée de la rue.

Aujourd'hui, c'est donc Mohammed Ghannouchi qui apprend à ses dépens que le peuple tunisien ne se laissera pas voler sa révolution. La révolte des jeunes tunisiens n'est pas venue de nulle part. Ses causes sont connues. Ses effets persistent, au risque d'emporter la totalité de l'équipe gouvernementale. C'est en effet déjà le président de transition Mebazza qui est contesté à son tour. N'est-ce pas lui qui a reconduit dans ses fonctions le Premier ministre suite au départ de Ben Ali ? Et enfin, ses objectifs sont clairs, sur lesquels les Tunisiens ne transigeront pas. A en croire ceux qui aujourd'hui encore tiennent la rue.

C'est cela une révolution. Une vraie. Un bouleversement intégral dont la finalité est la dissolution complète d'un système de pensée et d'action politique pour aboutir à un nouveau régime. Dans un monde arabe en plein tumulte où tous les dirigeants sont dans l'oeil du cyclone, mais où les réformes risquent d'être superficielles si elles ne sont pas tout simplement refusées, la Tunisie prend encore une fois la tunique du pionnier. Par la force d'une rue qui préfère tenir que courir.