La Nouvelle Tribune

L’Orient arabe à l’heure de la démocratisation : comme un parfum de George Bush revisité

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La mission « civilisatrice » de l’ancien président américain George Walker Bush au Proche et Moyen-Orient serait-elle sur le point de s’accomplir ? Sans lui ? Non plus sous les coups de canons et de baïonnettes de la soldatesque américaine déployée à travers le monde, mais bien avec la ferveur et la volonté des peuples arabes décidés à se libérer du joug de leurs dirigeants sclérosés et corrompus ? George Bush entendait exporter de gré ou de force la démocratie dans les nations arabes pour réduire les poches d’animosité envers la puissance américaine. C’est ainsi en tout cas qu’il l’avait conceptualisé. Il l’a baptisé « Grand Moyen-Orient ». Cela devait passer par le désarçonnement des régimes ennemis. Et aboutir à une démocratisation progressive même des gouvernements alliés de cette partie du monde par trop célèbre pour les libertés refusées et confisquées à ses peuples.

Pour le Président Bush, tout devait commencer par l’Irak. Le sanguinaire Saddam Hussein, dont j’ignore si George Bush a réellement jamais pensé qu’il détenait des armes de destruction massive devait le premier, passer à la trappe. Arriverait sans doute le tour de la Syrie et de l’Iran dont les dirigeants n’étaient que trop ostensiblement hostiles. Non pas seulement aux Etats-Unis d’Amérique, mais aussi et surtout à Israël. Leur crime.

De toute évidence, George Walker Bush a échoué. Le « Grand Moyen-Orient » qu’il a rêvé n’a pas vu le jour. Le « printemps arabe » annoncé à l’issue de la « révolution du cèdre » au Liban ne s’est pas concrétisé. Les syriens auront dû plier bagages sans suite. La guerre d’Afghanistan a perdu sa légitimité par les bavures. L’invasion de l’Irak a embourbé les troupes. Ces troupes qui auraient peut-être dû faire le ménage à Damas et Téhéran par la suite. L’obstination du Président américain n’aura pas changé grand-chose, le projet n’a pas été mis en exécution. Et ce ne sera sans doute plus nécessaire : aujourd’hui, le monde arabe est en effervescente transmutation.

De Tunis, puis Le Caire, la contestation qui a poussé à la chute de régimes considérés comme parmi les plus puissants et les plus solides du monde s’étend. Algérie, Libye, Yémen, Jordanie, Syrie, Bahreïn, Djibouti, Mauritanie, et même au Maroc… Partout, la colère gronde. La rue bouillonne. Certains régimes négocient. Sans rien vouloir céder en réalité. D’autres répriment et font des morts. Des martyrs qui en appellent d’autres. Et des révoltes qui s’intensifient. Zine El-Abidine Ben Ali et Hosni Moubarak ne seront pas les premiers et les derniers. D’autres tomberont après eux. Pour n’avoir pas vu venir. Pour n’avoir pas voulu voir venir. Le rêve de George Bush se réalisera en partie à l’ombre des ruines de ces dictatures séculaires. Car, il faut bien l’admettre, on peut ne pas l’aimer, on peut lui reprocher son comportement va-t-en-guerre, la vision que l’ancien Président américain a conceptualisé dans le Grand Moyen-Orient n’est pas si différente de ce qui se réalise à petits pas des bords de la Méditerranée vers le Golfe persique. A la différence que les valeurs démocratiques qu’entendait propager George Bush, auraient dû l’être avec l’assentiment des gouvernements amis et imposé aux régimes hostiles. Dans le cas d’espèce, les révoltes et les révolutions sont endogènes.

Et c’est aujourd’hui Barack Hussein Obama qui voit s’étendre le manteau démocratique du Proche et Moyen-Orient. Sans s’en désoler, bien au contraire. Autrement, il n’aurait pas lâché Moubarak. Il ne ferait pas autant de pressions pour inciter à des réformes profondes dans cette partie du monde. Le discours du Caire en 2009, outre la promesse d’un nouveau partenariat entre les civilisations islamique et occidentale, portait cette exigence d’une démocratisation véritable. Comme une paraphrase de la doctrine Bush. C’est ce qu’on appelle la continuité. Au-delà des appartenances politiques, George Walker Bush, Barack Hussein Obama et les autres américains savent qu’en adhérant à leurs valeurs de libertés démocratiques, les peuples arabes devraient être de moins en moins enclins à les rendre responsables de tout le mal du monde.

Le monde arabe est en train de compter ses morts. Les morts de la démocratisation. Les morts de Benghazi, Manama, Alger, Djibouti, Sanaa… Les morts du « Grand Moyen-Orient » revisité. Des morts dont rien ne dit qu’ils ne seront pas morts pour rien. Dont rien ne dit que les valeurs démocratiques qu’ils prônent prendront racine dans ce monde arabe qui s’est montré si rétif à toute évolution. Mais ces morts-là auront choisi de défendre une cause qui n’était pas que la leur. Peut-être est-ce pour contrer cela que Mouammar Kadhafi et d’autres de ses pairs se montrent aussi féroces. Pour que jamais l’ancien ennemi Bush ne finisse par triompher sans y paraitre. Mais pour cela, il est à mon sens un peu tard. Le Moyen-Orient débarrassé de ses dictateurs n’existera peut-être jamais. Mais depuis Tunis et Le Caire, il est bien de gens qui savent que plus jamais rien ne sera comme avant. Rien.