La Nouvelle Tribune

Haïti : « Bébé Doc » en route pour le tribunal de l’histoire ?!

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Du cran ? De la témérité ? De la défiance ? Quelle mouche a bien pu piquer « Bébé Doc », alias Jean-Claude Duvalier pour qu’il ait la hardiesse de se rappeler ainsi au souvenir des Haïtiens ? Comment peut-on, quand on a fait autant de mal à un peuple, massacré autant de ses enfants, pillé à un tel point son économie, se permettre de se présenter à son chevet au moment où ses plaies se font de plus en plus béantes ? Douloureuses ? Jean-Claude Duvalier qui vient d’effectuer un retour remarqué à Port-au-Prince est l’un des anciens chefs d’Etat à qui Haïti doit en partie la déliquescence dans laquelle elle tente de survivre aujourd’hui. Dictateur et fils de dictateur, il a dirigé Haïti d’une main de fer durant une quinzaine d’années. Il n’avait que 19 ans quand il a succédé à son père, François Duvalier le 21 avril 1971. Pour le plus grand malheur des Haïtiens. Poursuivant l’œuvre macabre de son géniteur. Son long règne a été celui des « tontons macoutes », féroce milice de partisans sur laquelle reposait la légitimité imposée de son régime. Règne marqué tout autant que celui de son père par la gabegie, la corruption, le népotisme les plus sordides. Sous le regard condescendant d’une communauté internationale plus soucieuse à cette époque de maintenir Haïti hors du giron communiste que de se préoccuper du sort de ses habitants. Cela fait bien longtemps qu’Haïti est quantité négligeable et quantité négligée. En s’enfuyant en 1986 devant la révolution populaire qui a mis un terme à son régime de terreur, Jean-Claude Duvalier s’est accaparé de 900 millions de dollars extraites des caisses de l’Etat. Plus que la dette extérieure d’Haïti à cette époque. Il fallait se garantir une retraite dorée. Le Tunisien Zine El Abidine Ben Ali a de qui tenir.

Et c’est donc cet homme, aux mains gantées de sang, à qui Haïti doit en partie de se porter aujourd’hui comme un Etat fantôme, un Etat damné, qui s’est permis de revenir sur la terre haïtienne le 16 janvier dernier, sous le fallacieux prétexte de venir aider  ses compatriotes en proie à tant de maux. Ironie du sort, pied de nez à l’histoire, il s’est trouvé des Haïtiens pour lui réserver un chaleureux accueil à sa descente d’avion. Pire, le Président René Préval dont j’avais déjà dit qu’il ne lui restait plus rien de leadership et, je m’en rends compte, rien de sens de l’histoire, a estimé qu’en tant que citoyen haïtien libre, Jean-Claude Duvalier avait le droit de rentrer dans son pays à sa guise. Lamentable.

Déplorable également l’attitude de la France, « patrie des droits de l’homme » qui, durant les 25 dernières années, a accordé l’asile sans le dire à Jean-Claude Duvalier. La France, si prompte à exiger ou à encourager des poursuites pénales contre Laurent Gbagbo et ses partisans en Côte d’Ivoire, contre Moussa Dadis Camara en Guinée, contre Omar El-Béchir au Soudan, etc. A plusieurs reprises  d’ailleurs, les gouvernements français successifs se sont opposés à une éventuelle extradition, laissant les demandes répétées en ce sens sans suite.

Fort heureusement, fort malheureusement pour lui en tout cas, Jean-Claude Duvalier a jugé opportun de retourner à Haïti. De son plein gré. Sans doute espérait-il profiter du chaos généralisé engendré par le séisme du 12 janvier 2010, l’épidémie de choléra et la crise politique en cours, pour se faire passer pour le mécène qu’il n’a jamais été. Il est certain en tout cas que pour ce faire, les moyens économiques ne lui font pas défaut. Mais mal lui en a pris. Passé l’effet de surprise et l’euphorie des quelques partisans nostalgiques, l’histoire ressurgit. Maculée de sang et de misères. Jean-Claude Duvalier est éclaboussé. Ou plutôt, son vrai visage se redessine, se reprécise. La justice haïtienne s’éveille. Et les plaintes pleuvent.

En rentrant, « Bébé doc » était sans doute conscient du risque encouru. Il avait d’ailleurs un billet d’avion aller-retour… au cas où. Mais il avait peut-être également l’intention de répondre de ses crimes et d’expier ses fautes. Quoi qu’il en soit, ce retour donne à Haïti une opportunité unique de revisiter son passé. De panser certaines de ses plaies. Et même s’il n’existe que peu de chance de corriger les dégâts engendrés par tant et tant d’années de despotisme, despotisme du père et despotisme du fils, la justice haïtienne se doit faire de Jean-Claude Duvalier un exemple. Une preuve de sa santé et de son dynamisme en phase de restauration.

Justice doit être rendue. Pour la terre haïtienne meurtrie. Pour le peuple haïtien martyrisé. Pour l’humanité déshumanisée.