La Nouvelle Tribune

Au cœur du malaise maghrébin, une génération d’émeutiers révolutionnaires

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Que diable se passe-t-il dans les rues de Bab-el-Oued, Tipaza, Oran, Tizi Ouzou, Alger, Gafsa, Kasserine, Sidi Bouzid, Sfax, Tunis… ? Le Maghreb arabe est-il en train d’enclencher l’inévitable processus révolutionnaire que les gouvernants ont tant redouté ? Que revendique donc cette jeunesse déchainée que plus aucune action de répression et plus aucune mesure d’apaisement ne semble plus pouvoir ébranler ?

Génération d’émeutiers, dirait l’autre. Instrumentalisés et à la solde du terrorisme, ajoute Zine El Abidine Ben Ali. Pendant qu’Abdelaziz Bouteflikha garde un silence assourdissant de mépris. Le malaise de la jeunesse maghrébine, tunisienne puis algérienne plus précisément, a fini de gronder et de gonfler. Elle a explosé. A la figure de classes dirigeantes sclérosées, incapable de réformes et de propositions pertinentes. Sous les traits d’un jeune diplômé tunisien non seulement privé d’emploi décent, mais en plus spolié du seul et unique moyen qu’il s’est trouvé de survivre : la vente à la sauvette.

En envoyant les policiers dans les rues faire la chasse aux vendeurs à la sauvette, le gouverneur de Sidi Bouzid n’avait sans doute pas idée de la boîte de Pandore qu’il était en train d’ouvrir. Et de fait, c’est une vraie boîte de Pandore qui vient de s’ouvrir. Face à un monde médusé. La stabilité politique, la réussite économique, les performances du système éducatif tunisien ont fini e faire recette. Elles ne feront plus écran. Ecran de fumée qui n’a que trop longtemps caché ce que seuls les Tunisiens savaient et subissaient au quotidien. C’est peut-être, que dis-je, c’est assurément de ce système éducatif, sans doute le plus efficace de tout le Maghreb arabe, que la crise tunisienne tire l’une de ses racines principales. Le taux d’alphabétisation en Tunisie est parmi les plus élevés d’Afrique. Les universités forment à tour de bras, et très bien. Mais après ? Rien. Pas d’emplois, pas de perspectives, pas d’espoir. Seule alternative, se réfugier dans des métiers et occupations de seconde zone. Comme vendre à la sauvette dans les rues e quelques grandes villes en jouant à cache-cache avec la police. Jusqu’au jour où on se fait prendre, bastonner et confisquer sa marchandise. Jusqu’au jour où, exaspéré par la situation, on décide de commettre l’irréparable : s’immoler par le feu. Comme Mohamed Bouazizi, 26 ans, mort en martyr de la misère.

En Algérie, la situation est bien pire. Les émeutiers de la faim n’en sont pas à leurs premières manifestations. Mouvement atypique en Tunisie, contestations de routine en Algérie. Comme en 2001 et en 2008, la jeunesse algérienne répond à la misère qu’on lui inflige par les jets de pierres et de cocktails Molotov. La police, comme en Tunisie, réplique, réprime, brime. C’est l’embrasement généralisé. Ici, les jeunes ne bénéficient même pas de conditions d’étude similaires à celles ayant cours en Tunisie ou au Maroc. Les conditions de logement, précaires au superlatif, complètent un tableau déjà bien noir. Vivre en Algérie pour un jeune algérien, c’est survivre. Survivre ou se laisser mourir.

Pour toute réponse au ras-le-bol généralisé, Ben Ali promet 300.000 chimériques emplois et ordonne à la police de sévir. Arrêter les contestataires. Ces « terroristes » qui osent le défier et faire vaciller son pouvoir. Ces marionnettes instrumentalisées par l’opposition qui salissent son nom et la réputation de la dame de Tunis, la première dame Leïla Trabelsi. Il va même jusqu’à « sacrifier » son ministre de l’intérieur. Peut-être parce qu’il n’a pas su empêcher les manifestations de gagner la capitale. Officiellement pour faire baisser la tension. Mais personne n’est dupe. Bouteflikha quant à lui se mure dans un silence tonitruant. Pendant ce temps, la répression bat son plein. Mais elle ne marche pas. Elle ne produit plus l’effet escompté. Ils doivent être maintenant habitués à la matraque, les manifestants algériens. Il leur faudrait sans doute l’artillerie lourde. La baisse annoncée des prix des denrées de base ne semblant pas calmer leur ardeur.

La Tunisie et l’Algérie, au centre du Maghreb, ne sont pas des Etats pauvres pourtant. L’un est riche des revenus du tourisme, l’autre des ressources provenant des hydrocarbures. Mais dans les deux cas, c’est une classe politique vieillissante et stéréotypée, des clans mafieux et népotiques, des systèmes gangrénés par la corruption qui opèrent. L’avenir de la jeunesse est pris en otage. Les perspectives sont annihilées. Les réformes sont bloquées.  Et l’on s’enrichit, seulement quand on provient de certains milieux.

Les nouveaux émeutiers de 2011 n’ont peut-être pas les moyens de faire changer les choses en Algérie. Mais ils auront toujours le mérite de les avoir fait découvrir. A ceux en tout cas comme les dirigeants français qui semblaient ignorer jusque-là à quel point la situation au sud  de la Méditerranée était explosive.

En Tunisie, Ben Ali vacille, titube. La révolution qu’appellent de leurs vœux les résidus d’opposition qui existe encore  et surtout la société civile lui fait promettre tout et n’importe quoi. Inédit, le président tunisien annonce des réformes démocratiques et même mieux. Il quittera le pouvoir à l’issue de son mandat en cours. Y croiront ceux qui le voudront bien. Les autres, les Tunisiens, poussent et pousseront encore la fièvre démocratique jusqu’à son paroxysme. Jusqu’à ce que la fissure devienne faille. Jusqu’à ce que Ben Ali tombe.