La Nouvelle Tribune

Entretien avec Jean-Baptiste Gnonhoué

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« La commission de l’Ua ne me paraît pas impartiale »

Peu après l’émission du mandat d’arrêt de la CPI contre le président Omar El Béchir, l’Union africaine a créé une commission d’enquête sur les exactions commises au Darfour, présidée par le président Tabo MBEKI. Cette commission s’est rendue récemment au Soudan pour une première visite. Votre journal, s’est rapproché de Monsieur Jean-Baptiste GNONHOUE en vue de mieux cerner les contours de cette mission.
Comment percevez-vous la mise en place d’une commission de l’Union africaine sur le Darfour ?
Cette commission, à mon avis, est de nature à détourner l’attention du problème réel, celui de poursuivre Omar EL Béchir. C’est un contournement, une contorsion, et je suis fondé à m’interroger sur son impartialité. Personne ne peut raisonnablement lui faire confiance, sauf évidement ceux qui veulent protéger mordicus le président soudanais. Pour l’Union africaine, Omar El Béchir d’abord, les victimes après. Je constate comme tout le monde que l’organisation continentale ne fait rien d’énergique, rien de concret pour obliger Omar El Béchir à faire revenir urgemment au Darfour les organisations humanitaires, bien équipées, et qui depuis longtemps, prennent soin des victimes. Il y a urgence à agir en faveur de celles-ci.  Il y a une exigence humanitaire urgente qui s’impose, et qui ne doit pas être brisée par les concepts de souveraineté et de non ingérence. J’affirme sans ambages que c’est un devoir, calqué sur le délit de non assistance à personne en danger, et cela me rappelle fort heureusement et opportunément ce qu’a déclaré feu le président François Mitterrand, lors d’une conférence tenue à la Sorbonne en 1989 : « Le principe de non ingérence s’arrête à l’endroit précis où commence le risque de non assistance ». D’ailleurs, certaines résolutions de l’Assemblée générale de l’ONU adoptées dans la dernière décennie du siècle passé consacrent le droit de pénétrer sur un territoire souverain pour y sauver des vies et pour faciliter l’assistance aux victimes. Les populations du Darfour sont privées du droit à l’assistance humanitaire. Il est vrai que les résolutions que j’ai évoquées il y a un instant, ne sont pas juridiquement contraignantes, du fait qu’elles émanent de l’Assemblée Générale, mais elles obligent en conscience morale. Que fait-on de la morale, cher ami, dans les relations internationales ?

Pouvez-vous nous rappeler le mandat de la commission d’enquête ?
Comme son nom l’indique, elle est chargée d’enquêter, d’interroger divers responsables à propos des exactions commises. Et on ajoute que le chef de l’Etat soudanais est disposé à coopérer. Là, je pose les questions suivantes : pourquoi n’était-il pas disposé à le faire avec le procureur Luis Moreno Ocampo, lorsque le Conseil de sécurité à déféré à la Cpi la question du Darfour ? Qu’a fait l’union africaine pour l’y obliger ? Rien à ma connaissance. Ce sont là des questions pertinentes. Je dis encore une fois que pour l’organisation continentale, Omar El Béchir d’abord, les victimes après. On mentionne aussi dans ce mandat que la commission aura à l’esprit la paix, la réconciliation, la justice, la situation des victimes. Elle formulera des recommandations dans un rapport qu’elle présentera en Juillet 2009 ; et vous voyez, pendant ce temps, la misère continuera à sévir au Darfour. La situation des populations du Darfour doit être normalement prise en mains dès maintenant, donc sans délai. Voilà. C’est cela le rationnel.

La décision de la CPI fait-elle partie du mandat de la commission ?
Non, évidemment. Je vous dis que c’est une commission de contre enquête, et comme l’a su bien dire un observateur, son but est de démonter point par point les arguments de la CPI. Mais tenez vous tranquille ! Le mandat d’arrêt de la CPI ne s’en portera pas mal. Aucune institution ne peut l’annuler. Le droit international ne confère nullement au conseil de sécurité de l’ONU le pouvoir de l’annuler. Cet organe peut toutefois demander à la CPI un suris d’un an renouvelable, et même là, le renouvellement sera interrompu si aucun progrès n’est constaté sur le terrain. D’ailleurs certains membres du conseil de sécurité, pour des raisons objectives ne sont pas disposés à envisager un sursis.

Est-il possible de juger les auteurs de crimes internationaux au Soudan ?
{mosgoogle}Sur ce point, le doute m’est permis. On est loin de voir se réunir au Soudan les conditions d’une justice digne de ce nom. Il y aura des contournements, des contorsions, des acrobaties verbales.  Ne perdez pas de vue ce qui se passe actuellement au sujet de Hissen Habré et vous serez convaincu comme moi. La culture de l’impunité s’enracine en Afrique. Mais il y aura un retournement de situation.

Peut-on espérer  une justice pour les victimes ?
Pour moi, le sort des victimes de crimes internationaux doit être absolument préoccupant. On leur doit la vérité, la justice et la réparation. Tout le reste est une perte de temps, une prévarication de la pire espèce.q  Réalisé par Alain Assogba