La Nouvelle Tribune

«Agenda 2063» : Le rêve de Dlamini Zuma pour l’Afrique dans cinquante ans

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Discours prophétique sur l’Afrique. C’est ainsi qu’on peut qualifier ce texte intitulé «Agenda 2063 : un e-mail du futur». Son auteur, Nkosazana Dlamini Zuma, présidente de la Commission de l’Union africaine.

Elle a présenté son discours lors de la retraite des ministres africains des Affaires étrangères tenue à Bahir, Ethiopie du 24 au 26 janvier dernier. C’est un e-mail à Kwame Nkrumah dans lequel elle présente l’état de l’Afrique en 2063, date du centenaire de l’Oua. Il ne faut pas s’en douter. Elle est afro-optimisme convaincue. Son discours présente une Afrique unie, forte et prospère dans les cinquante années à venir. L’Afrique est devenue une confédération d’Etats, une puissance économique (3ème du monde)  et industrielle disposant même d’un siège de membre permanent au Conseil de sécurité des Nations- Unies. Le Kiswahili est devenue une langue majeure de travail sur le continent, marquant donc la fin de l’ère de l’hégémonie des langues occidentales. Bref, Dlamini Zuma prophétise la matérialisation du ‘’Rêve Africain’’. En 1963, lorsque Martin Luther King délivrait son ‘’I have a dream’’, cela paraissait surréaliste sans doute. Mais 40 ans plus, un afro-américain est devenu président des Etats-Unis d’Amérique. Dans cinquante ans, on donnera aussi raison à Dlamini Zuma. Qui sait? Son «e-mail du futur» est à lire!

Agenda 2063: un e-mail du futur

Présenté par le Dr. Nkosazana Dlamini Zuma, présidente de la commission de l’union africaine lors de la retraite des ministres des affaires étrangères tenue à Bahir Dar, Ethiopie du 24 au 26 janvier 2014.

Date : 24 janvier 2063

A : [email protected]

De : [email protected]

Objet : Unité Africaine

Cher ami Kwame,

Mes salutations à l’endroit de toute la famille et les amis, et mes meilleurs vœux de bonne santé pour l’année 2063.

Je t’écris de la belle cité éthiopienne de Bahir Dar, située sur le lac Tana, en ce moment où nous achevons les préparatifs des festivités marquant le centenaire de l’Organisation de l’Unité Africaine, devenue Union Africaine depuis 2002 et posons les fondements de ce qui est aujourd’hui  la Confédération des Etats Africains (CAS).

En effet, qui aurait pensé un seul instant que le rêve de Kwame Nkrumah et de ceux de sa génération qui appelaient l’Afrique à s’unir ou périr deviendrait un jour une réalité. Mais aujourd’hui, nous y voilà !

Au début du 21e siècle, nous étions habitués à nous insurger contre les étrangers lorsqu’ils considéraient l’Afrique comme un seul pays, un peu comme si le milliard d’habitants répartis à travers les 55 états souverains n’avait aucun sens. Mais la tendance mondiale à se regrouper en bloc régionaux nous rappelait que l’intégration et l’unité étaient la seule voix pour l’Afrique de tirer profit de son avantage concurrentiel. 

Si en 2006 l’Afrique formait un bloc unitaire, on serait la 10e économie la plus puissante au monde. Mais plutôt que d’agir ainsi afin de tirer le meilleur profit de toutes ces richesses disponibles (terre, océan, minerais, énergie), nous avons continué à agir comme 55 petit morceaux d’une grande terre. Les plus grands pays qui devaient être les locomotives de l’intégration africaine, ont échoué à assumer leur rôle, et cela est une des raisons pour lesquelles nous avons mis tant de temps. Nous ne nous sommes pas rendus compte de notre pouvoir au contraire nous nous sommes fiés aux bailleurs de fonds, qu’on appelle de façon éphémère, partenaires. 

C’est ainsi que les choses se passaient encore en 2013, mais la réalité a fini par s’imposer, nous amenant alors à débattre de la forme que prendrait notre unité : confédération, états unis, fédération ou union.

Comme tu peux le constater mon ami, ces débats sont révolus et la Confédération des Etats d’Afrique lancé en 2051, a aujourd’hui 12 ans.

 

Prise de conscience des jeunes africains

 

Ce qui a été remarquable,  c’est le rôle joué par les générations successives de jeunes africains. Déjà en 2013 au cours des célébrations du jubilé d’or, c’est la jeunesse qui nous a fortement interpellés sur la question de l’intégration qui allait à pas de tortue.  Ils ont créé des clubs d’Union Africaine au sein d’écoles et d’universités à travers le continent et se sont mus en réseaux à travers les média sociaux. Ainsi, nous avons assisté au grand bond pour l’intégration, la libre circulation des personnes, l’harmonisation des diplômes universitaires et professionnels rendu possible par l’université panafricaine qui, de concert avec le secteur universitaire et l’intelligentsia a joué un rôle déterminant. 

Nous étions un continent de jeunes au début du 21e siècle, mais au fur et à mesure que cette masse croissait, ces jeunes hommes et femmes sont devenus encore plus actifs, créatifs, impatients et sûr d’eux-mêmes, nous rappelant les vieilleries du genre « nous sommes l’avenir » et qu’ils forment la plus grande part de l’électorat dans tous les pays.

Cela a été évidemment, entre autres, un des leviers de l’unité. La mise en application accélérée du Traité d’Abuja et la création de la Communauté Economique Africaine en 2034  a permis l’intégration économique à des niveaux inattendus.

L’intégration économique doublée du développement d’infrastructures a permis au commerce interne de champignonner, passant de moins de 12% en 2013 à environ 50% en 2045. Cette intégration a été plus tard consolidée par l’augmentation des bourses de marchandises et des géants commerciaux sur le continent. En prenant exemple sur l’Africaine des Produits Pharmaceutiques, les compagnies africaines, aujourd’hui dominent non seulement le marché local de plus de 2 milliards de personnes, mais elles ont surpassé les autres multinationales au sein de leurs propres marchés.

Plus significatif encore, fut la prolifération de centre industriels régionaux destinés à valoriser nos minerais et ressources naturelles comme dans l’est du Congo, le nord-est de l’Angola et la ceinture de cuivre de la Zambie ainsi que les grandes vallées de Kigali, Alexandrie, Brazzaville, Maseru, Lagos et Mombassa juste pour ne citer que ceux-là. 

 

Grand exportateur de produits de consommation

 

Cher ami, l’Afrique est passée du statut d’exportateur de matières premières avec un secteur industriel en déclin en 2013, au statut d’exportateur majeur de produits de consommation, de centre mondial de l’industrie, de lieu privilégié du savoir mettant en valeur nos ressources naturelles et produits agricoles, leviers de l’industrialisation.

Les entreprises panafricaines, partant des mines à la finance, de l’alimentation et de la boisson, de l’hôtellerie et du tourisme, des produits pharmaceutiques, de la mode, de l’industrie de la pêche et des technologies de l’information et de la communication font avancer l’intégration et sont de surcroit les leaders du marché mondial dans leurs secteurs d’activité. 

Nous sommes aujourd’hui la 3e économie la plus puissante au monde. Comme préconisé au cours de la retraite des ministres des affaires étrangères à Bahir Dar en janvier 2014, nous sommes parvenus à ceci en trouvant l’équilibre entre les forces du marché et les états forts en développement ainsi que les Compagnies d’Electrification Rurale pour la réalisation d’infrastructures, de services sociaux, l’industrialisation et l’intégration économique.

 

Te souviens-tu de ce que notre ami a récemment écrit :

 

 « La révolution agraire africaine débute timidement. Des hommes d’affaires à succès et des gouvernements locaux enracinés dans les zones rurales ont lancé des systèmes d’irrigation de masse destinés à exploiter les eaux des grandes rivières d’Afrique. Les projets panafricains – sur le Congo, le Nil, le Niger, le Gambie, le Zambèze, le Kunene, le Limpopo et bien d’autres encore – financés par des partenariats public-privé qui incluaient à la fois des investisseurs africains et ceux des BRIC mais aussi la diaspora, ont fait éclore l’immense potentiel agricole du continent jusque-là inexploité.

Par l’utilisation intelligente de pratiques endogènes centenaires, acquises et conservées par les femmes africaines qui ont toujours semé en toutes saisons, a boosté les récoltes au cours des premières années. Les agronomes consultaient les femmes sur la qualité des semences – pour savoir lesquelles survivaient à de faibles pluies et lesquelles se développaient en cas de pluies abondantes ; quels insectes nuisibles menaçaient les cultures et comment pouvaient-elles combattues sans mettre en péril le fragile écosystème. 

L’impact social le plus significatif de la révolution agraire a été peut-être, le changement durable qu’il a produit. Le statut de la femme, les travailleuses traditionnelles de la terre s’est amélioré de façon exponentielle. La jeune fille, condamnée aux travaux de ménage ou champêtres dans un passé récent a aujourd’hui de réelles opportunités d’avoir accès à l’éducation (et posséder une exploitation agricole ou un agrobusiness). Nos mères ont aujourd’hui accès aux tracteurs et à des systèmes d’irrigation qui peuvent être facilement opérationnels. 

Les coopératives de producteurs (agrobusiness) et les offices de commercialisation qu’elles ont installées les aident à assurer la mobilité de leurs produits et sont devenus les géants de l’industrie alimentaire d’aujourd’hui ».

Nous avons refusé la fatalité du changement climatique et nous nous sommes évertués de manière agressive à promouvoir l’économie verte et revendiquons aujourd’hui la paternité de l’économie bleue. Nous avons illuminé l’Afrique, autrefois considérée comme le continent des ténèbres, en utilisant les énergies hydroélectrique, solaire, éolienne, géothermale en plus des combustibles fossiles.

Et pendant qu’il est aujourd’hui question d’économie bleue, la décision de créer des compagnies maritimes à l’échelle continentale et encourager les sociétés minières à transporter leurs biens par moyen de vaisseaux battant pavillon africain, représente une avancée majeure. Bien sûr, la décision prise à Dakar de créer un commandement naval africain qui assurerait la sécurité collective de nos côtes maritimes a été d’un grand apport.

 

Permets-moi de citer une fois de plus notre ami :

 

« Le réseau fluvial africain que forment les fleuves et côtes maritimes abonde de poissons en quantité. A travers les financements de divers états et de la diaspora, les jeunes entrepreneurs ont découvert…que les embouchures de presque tous les fleuves le long de la Côte Est sont riches d’une espèce d’anguilles rares sur le continent et à travers le monde entier.

Le marketing intelligent a aussi permis de créer un marché en expansion pour le loup du Nil, une espèce dont la prolifération incontrôlée a, entre temps, menacé la survie de certaines autres du lac Victoria et du Nil.

Aujourd’hui l’Angola et la Namibie exploitent de concert le courant de Benguela, à travers des projets communs financés par les fonds souverains de la Banque Africaine de Développement ».

Sur la côte Est, les anciens Etats-Îles des Seychelles, Comores, Madagascar, et Maurice sont aujourd’hui les chefs de file de l’économie bleue et leurs universités ainsi qu’instituts de recherche attirent les scientifiques et étudiants de la vie marine à travers le monde entier.

 

Fin des conflits et de la misère

 

Cher ami, tu m’as rappelé dans ton précédent e-mail comment un magazine nous a autrefois targué de « Continent du Désespoir » en évoquant les conflits, la faim et la malnutrition, la maladie et la pauvreté comme si c’était une condition africaine permanente. Très peu ont cru que notre plaidoyer pour la cessation des guerres à l’horizon 2020 dans la déclaration du 50e anniversaire était possible. En raison de notre parfaite connaissance du caractère dévastateur des conflits, nous nous sommes attaqué aux causes profondes, incluant la diversité, l’intégration et la gestion de nos ressources. 

Si je dois évoquer un facteur qui a contribué à instaurer la paix, je dirais que c’est notre engagement à investir dans nos populations, en particulier l’autonomisation de nos jeunes gens et des femmes. En 2013, nous avions dit que l’Afrique a besoin d’une révolution de capacités et que nous devrions faire en sorte que nos systèmes d’éducation produisent des jeunes gens innovants et entreprenants avec une culture panafricaine poussée.

Impliquées dans nos campagnes pour éradiquer les maladies, garantir un accès aux soins de santé, une alimentation saine, l’électricité et le logement, nos populations sont en fait devenue notre ressource la plus importante. Peux-tu imaginer cher ami, même le redoutable paludisme appartient aujourd’hui au passé.

Bien évidemment, ce changement n’aurait pu se produire si l’Afrique elle-même n’avait pas pris en main sa destinée en finançant son développement. Comme l’a dit en 2014, un ministre des affaires étrangères que je porte en estime: l’Afrique est riche, mais les africains sont pauvres.

Avec une détermination politique doublée de solidarité, en faisant souvent un pas en arrière et deux en avant, nous sommes arrivés à financer notre développement et faire de la prise en charge de nos ressources une priorité, en commençant par le financement intégral de l’Union Africaine, nos élections démocratiques et nos missions de maintien de la paix.

Les festivités du jubilée d’or furent le début d’un changement majeur de paradigme sur la prise en charge de notre destinée.

La mise en application de l’agenda 2063 et ses jalons, était partie intégrante de ce changement. Nous avons élaboré l’agenda 2063 afin de galvaniser et unir dans l’action tous les africains et la diaspora autour de la vision commune d’une Afrique prospère, intégrée et pacifiée. Comme un cadre global, l’agenda 2063 a permis une cohésion interne de nos plans-cadres et sectoriels adoptés sous l’Oua et l’Ua. Il a lié et coordonné nombre de nos cadres nationaux et régionaux dans une dynamique de changement continental.

En faisant une planification sur 50 ans, nous nous sommes permis de rêver, faire preuve de créativité et parfois même de folie, comme l’a dit un ministre des affaires étrangères au cours de notre retraite de 2014, afin de nous voir effectuer de grandes enjambées au-delà des défis actuels.

Encrée dans le panafricanisme et la renaissance africaine, l’agenda 2063 a promu les valeurs de solidarité, de confiance en soi, de non-sexisme, d’auto-centrage et de célébration de notre diversité.

Au fur et à mesure que nos sociétés se développaient  et que notre classe moyenne et nos femmes occupaient leur place légitime au sein de la société, nos industries récréatives, de loisirs, notre héritage se développaient aussi : art et culture, littérature, media, langues, musique et cinéma. Le grand projet d’encyclopédie africaine de WEB du Bois a enfin vu le jour et Kinshasa est aujourd’hui la capitale mondiale de la mode.

Dès le départ, la diaspora a, selon les traditions panafricaines, joué sa partition à travers des investissements, en effectuant le retour sur le continent, en apportant son savoir-faire et en contribuant à développer non seulement leur lieu d’origine mais aussi où les opportunités se sont présentées.

 

L’apogée de langues africaines

 

Permets-moi de conclure cet e-mail par des nouvelles de la famille. Après avoir terminé leurs études à l’université de Bahir Dar, les jumeaux ont décidé de mettre à profit le mois précédant la date de leur prise de fonction à l’Agence Spatial Africaine pour faire le tour du continent. Cher ami de longue date, faire le tour du continent en 1 mois était impossible en notre temps.

 Mais aujourd’hui l’African Express Rail connecte toutes les capitales de nos anciens états et de ce fait, ils pourront sillonner et voir la beauté, la culture et la diversité que recèle ce Berceau de l’Humanité. La beauté de l’African Express Rail ne réside pas seulement dans le fait que c’est un réseau de train à haute vitesse avec des autoroutes adjacentes mais aussi parce qu’il contient des pipelines pour le gaz, le pétrole et l’eau ainsi que des câbles haut débit pour les Technologies de l’Information et de la Communication, propriété exclusive de l’Afrique avec un planning intégré et une exploitation optimale.

Le réseau continental de rails et de voies qui sillonne aujourd’hui l’Afrique en plus de nos lignes aériennes dynamiques, nos paysages spectaculaires et nos levers du soleil séduisants, l’ambiance culturelle de nos cités, ont fait du tourisme un des secteurs économiques les plus prolifiques.

Notre fille ainée, la linguiste, continue d’administrer ses cours en Kiswahili au Cap-Vert, lieu du siège l’Université Virtuelle Panafricaine. Le Kiswahili est aujourd’hui une langue majeure de travail en Afrique et une langue enseignée partout dans les facultés des universités à travers le monde entier. Nos petit-fils trouvent combien de fois c’était drôle que nous nous débattions avec des interprétations de l’anglais, du français, du portugais au cours de nos rencontres de l’Union Africaine ; comment on estimait que telle version anglaise n’était pas conforme à telle traduction française ou arabe. Aujourd’hui nous avons une lingua franca, et le multilinguisme est l’ordre du jour.

 

Désormais membre permanent du Conseil de sécurité* 

 

Rappelle-toi comment on se plaignait de ce que notre voix n’était pas entendue lors des négociations sur le commerce au sein du Conseil de Sécurité ; comment désorganisés et souvent divisés et nationalistes étions-nous au cours de ces fora ; comment injonction nous était faite par certains pays de nous rendre dans leurs capitales pour discuter des politiques sur l’Afrique ?

Que les choses ont bien changé ! La confédération a célébré l’année dernière les 20 ans de notre statut de membre permanent du Conseil de Sécurité de l’Onu. Oui, nous sommes aujourd’hui une force incontournable pour la paix, la stabilité, les droits de l’homme, le progrès, la tolérance et la justice dans le monde.

Très cher ami, j’espère te retrouver le mois prochain en Haïti, pour la suite des pourparlers sur l’unité entre la Confédérations des Etats d’Afrique et les états des caraïbes. Etape logique, dans la mesure où le panafricanisme compris comme un mouvement de libération, d’auto-détermination et de progrès commun, a ses racines au sein de ces générations de précurseurs venant aussi bien du continent que de la diaspora.

Je m’en vais terminer ce mail et je suis impatiente de te revoir en Février. J’apporterai du chocolat d’Accra que tu aimes tant, ce chocolat que nos enfants peuvent aujourd’hui s’offrir.

A nous revoir, Nkosazana.

 

Texte original en Anglais

Traduction : Kochoni Oluwafèmi, Coordonnateur national de l’Agence béninoise du Conseil Mondial du Panafricanisme (Abc)

*Les intertitres sont de la rédaction