La Nouvelle Tribune

Envoi des pro-Gbagbo aux Assises : un pas en avant contre l’impunité, deux pas en arrière pour la réconciliation

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En Côte-d’Ivoire, l’étau judiciaire se resserre autour de plusieurs dizaines de partisans de l’ex-Président Laurent Gbagbo. La Chambre d’accusation du Tribunal d’Abidjan a confirmé les charges retenues contre eux, les conduisant de facto à la prochaine session de la Cour d’Assises. 

Cet acte ne sera pas sans conséquence dans un pays où la volonté, sans cesse affirmée, du Président Ouattara de lutter contre l’impunité, n’est pas exempte de reproches.

84. En Côte-d’Ivoire, c’est le nombre de proches de l’ex-Président déchu et détenu actuellement à la prison de la Cour Pénale Internationale, Laurent Gbagbo, qui seront jugés à la prochaine session de la Cour d’Assises du Tribunal d’Abidjan. A l’issue d’une audience tenue ce mercredi 10 juillet, la Chambre d’accusation a confirmé les charges pesant sur ces pro-Gbagbo, détenus pour la plupart depuis la chute de ce dernier, à l’issue de la crise postélectorale qui a éprouvé le pays en novembre 2010 et avril 2011. Parmi ces 84 accusés, on note l'ex-Première Dame, Simone Ehivet Gbagbo, Michel Gbagbo (fils de l’ancien Président), Pascal Affi N'guessan (président du Fpi), Aké N'gbo (dernier Premier ministre de Laurent Gbagbo, en liberté provisoire), Philippe Dacoury-Tabley (ex-Gouverneur de la Bceao). Entre autres charges retenues contre eux, atteinte à la sûreté de l’Etat et entretien de bandes armées, crimes de sang, crimes de guerre, crimes économiques, troubles à l’ordre public.

Justice à double vitesse

Pour les victimes des exactions supposées commises par le camp Gbagbo, lors de la crise postélectorale de novembre 2010 à avril 2011, l’envoi de leur présumés bourreaux devant la Cour d’Assises est un ouf de soulagement. Ouf de soulagement parce que c’est un pas de plus vers la lutte contre l’impunité. Un pas surtout pour la Justice, afin que ceux-là qui ont fait couler le sang des Ivoiriens paient pour leurs crimes. Quoi de plus normal dans un Etat de Droit, que des citoyens répondent de leurs actes devant la Justice ? Seulement, le problème qui conduit aujourd’hui ces pro-Gbagbo devant la Cour d’Assises est un problème éminemment politique. Un problème politique qui pèse sur le chantier de réconciliation nationale lancé par le régime Ouattara, depuis son arrivée au pouvoir en avril 2011, à la suite de la chute de Gbagbo. L’envoie donc des pro-Gbagbo en Cour d’Assises n’est pas un acte de nature à renforcer un processus de réconciliation qui allait déjà cahin-caha. C’est tout le contraire qu’il faut redouter. Les partisans de l’ex-Président reprochent au régime Ouattara, dans son élan de lutte contre l’impunité, une pratique de justice à double vitesse ou encore une justice des vainqueurs. Et l’acte posé par la Chambre d’accusation - qui fait à priori son travail - vient légitimer ce sentiment-là.

Deux pas en arrière… ?

Le politique – le régime Ouattara actuellement au pouvoir – a décidé que les auteurs des exactions commises pendant la crise postélectorale, paient pour leurs actes. Mais voilà. Ceux qui sont livrés à la Justice depuis l’arrivée au pouvoir du Président Alassane Ouattara, ne sont pas les seuls responsables et auteurs des affres infligées aux populations civiles pendant la crise. Plusieurs rapports d’enquêtes d’Ong internationales, telles que Human Right Watch, Amnesty international, et mêmes ceux des Nations-Unies, épinglent des proches du Président Alassane Ouattara, en l’occurrence les ex-rebelles des forces nouvelles intégrées dans l’Armée ivoirienne. Mieux, une Commission nationale d’enquête, mise sur pied par le Président Ouattara lui-même, et qui a rendu son rapport en août 2012, impute de graves crimes à ces forces pro-Ouattara. Mais depuis, aucun de ceux-ci n’est inquiété par la Justice. La situation actuelle ne pourrait avoir d’autre conséquence que de mettre du plomb dans l’aile, déjà battante, du processus de réconciliation nationale mené par la Commission Vérité-Dialogue-Réconciliation de l’ex-Premier ministre et gouverneur de la Bceao, Charles Konan Banny. Il est vrai que les 3000 morts de la crise postélectorale crient justice. Mais ils se retourneront sans doute dans leurs tombes si cette justice est partielle et sur mesure. Quid alors des 45% des électeurs ivoiriens ayant voté pour Laurent Gbagbo et croient toujours en lui ? Depuis ce mercredi 10 juillet, la Côte-d’Ivoire vient, certainement, de faire un pas en avant contre l’impunité. Mais deux autres pas en arrière, pour ce qui est de la marche vers la réconciliation nationale.