La Nouvelle Tribune

Génocide rwandais: politiques et militaires français à la barre?

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Le rapport rendu public mardi par les autorités rwandaises est sans concessions pour les responsabilités françaises.
Manifestation antifrançaise le 23 novembre 2006 à Kigali (Arthur Asiimwe/Reuters)
« You are trying to put me under pressure…? », lance Paul Kagamé, sourire aux lèvres. « Vous essayez de m’influencer? » Mars 2004, Bruxelles: le président rwandais vient de répondre, pour la première fois, aux accusations contenues dans l’enquête du juge antiterroriste Jean-Louis Bruguière sur l’attentat du Falcon 50 de son adversaire, Juvénal Habyarimana, le 6 avril 1994.

ImagePar David Servenay | Rue89 | 05/08/2008 | 20H51
Kagamé est colère, mais déterminé: l’accuser de génocide, quelle stupidité! A l’époque, je prépare une enquête sur la coopération militaire franco-rwandaise pour RFI. Le ton sans appel de Kagamé laisse présager une riposte. Quelques semaines après les commémorations du 10e anniversaire du génocide, Kigali annonce son intention de créer une commission pour faire la lumière sur « l’implication de l’Etat français dans le génocide ». Le temps passe. En 2006, le gouvernement rwandais met en place la Commission, présidée par Jean de Dieu Mucyo, un ancien procureur général, secondé par un homme du renseignement, ex officier des Forces armées rwandaises, le général Jérôme Ngendahimana et un groupe d’universitaires renommés, José Kagabo et Jean-Paul Kimonyo entre autres.

Un parallèle étonnant avec la mission d’information parlementaire de 1998

Deux ans plus tard, nous y voilà. En plein mois d’août, le président Kagamé -qui a pris connaissance du rapport en novembre 2007- décide de rendre public son contenu: 331 pages serrées, à base de témoignages et d’archives. Si l’on excepte la différence de point de vue, le parallèle avec le rapport de la mission d’information parlementaire française de 1998 est frappant:

    * Accords de coopération, dispositifs militaires, discours officiels et officieux.
    * Soutien aux Interhamwe, les miliciens du génocide, discours, ségrégation et massacres ethniques.
    * Fichage des populations, pourparlers de paix, actions des Belges, intervention de l’ONU.
    * Appui militaire, livraisons d’armes, tractations diplomatiques et finalement, la si controversée opération Turquoise.

Très documentée, la recension examine les « faits reprochés à la France » pour conclure (p.323):

    « La conclusion selon laquelle la France devait savoir qu’un génocide était en cours de préparation découle de l’évolution du contexte politique et sécuritaire du pays ainsi que de la position privilégiée des agents français dans tous les rouages de l’appareil sécuritaire du pays. »

Une incitation à poursuivre des responsables français devant la justice?

En organisant une présentation publique par trois ministres (Affaires étrangères, Justice et Information), Kigali veut frapper fort et direct (je cite le communiqué de presse):

    1/ La France était au courant des préparatifs du génocide.
    2/ La France a participé aux principales initiatives de préparation du génocide.
    3/ La France a participé à la mise en exécution du génocide.
    4/ L’armée française, force occupante légitime, est responsable de la continuation des opérations du génocide dans sa « Zone humanitaire sûre »

Le tout s’achève par une liste de 33 personnalités françaises (13 politiques et haut fonctionnaires, 20 officiers) assortie de la recommandation suivante:

    « Vu la gravité des faits allégués, le gouvernement rwandais enjoint les instances habilitées à entreprendre les actions requises afin d’amener les responsables politiques et militaires français incriminés à répondre de leurs actes devant la justice. »

En clair, la balle revient dans le camp de Paul Kagamé.

Vers une polémique entre tenants de la realpolitik et partisans de la vérité historique

Que faut-il penser de cette nouvelle contribution officielle à l’histoire du génocide rwandais ? D’abord, les faits décrits (sous réserve d’une lecture plus précise des témoignages, notamment sur des cas de viols commis par des militaires français pendant Turquoise) sont pour la plupart connus de longue date. Le soutien politique, financier, logistique français aux Interhamwe, dès février 1992, est très documenté. L’idée que la France a soutenu le régime Habyrimana au-delà du raisonnable est aussi établi. Idem pour les événements de Bisesero, Kibuye ou Cyangugu, où l’armée française facilita l’exfiltration des principaux membres du gouvernement intérimaire (GIR), responsable du génocide.

Ensuite, ce texte est un rapport, pas un acte d’accusation. Pas encore, serait-on tenté d’ajouter, car l’intention rwandaise semble claire : si vous maintenez mandats d’arrêt et accusations contre nous (le dossier Bruguière et celui de l’Espagne), alors vos responsables devront, eux aussi, répondre de leurs actes devant la justice internationale. La compétence universelle, mais pour tout le monde… Paul Kagamé décidera, seul, de la suite à donner. Il peut aussi ne rien faire et attendre.

Une fois encore, la polémique va donc opposer en France les tenants de la realpolitik aux partisans de la vérité historique, au risque d’occulter trois réalités:

    * Depuis le début de cette affaire, les militaires ont toujours beaucoup plus parlé que les politiques. Cela devrait nous faire réfléchir.
    * Depuis deux ans, une information judiciaire pour « complicité de génocide » est ouverte au Tribunal aux armées de Paris. Faute de relations diplomatiques entre les deux pays, l’enquête est au point mort.
    * Malgré les efforts de part et d’autre, certaines archives restent inaccessibles aux chercheurs et aux journalistes, à Paris comme à Kigali. Au siège de la DGSE, comme dans les armoires du Front patriotique rwandais (FPR). Première victime, la vérité.

Tout cela vaut-il un arrangement ou un procès ? Et si la France se retrouve un jour à la barre, que retiendra l’histoire ?

Photo: manifestation antifrançaise le 23 novembre 2006 à Kigali (Arthur Asiimwe/Reuters)

 

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