La Nouvelle Tribune

La Côte d’Ivoire recherche désespérément une opposition au régime Ouattara

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Un an après la chute du président Laurent Gbagbo, l’ex majorité présidentielle (LMP) est toujours inexistante de la scène politique ivoirienne, en dépit des nombreuses sollicitations du nouveau pouvoir. 

Comment analyser et comprendre cette situation dans un État dit démocratique, où le débat contradictoire et l’alternance politique devraient être des règles d’or ?

Pour tous les observateurs politiques, le régime LMP repose entièrement sur la seule personne du président Laurent Gbagbo, fondateur du Front Populaire Ivoirien (FPI), principal parti de cette alliance politique. De fait, tous ses membres ont été totalement dépendants de l’existence politique du président Gbagbo, et aujourd’hui, de son sort judiciaire. L’arrestation du président Laurent Gbagbo fige désormais l’opposition ivoirienne dans une léthargie, comme « un arrêt sur image ».

Pendant plus de dix ans, cette interdépendance a donc conduit tous les leaders politiques, hauts gradés militaires et policiers ainsi que des membres de la société civile et religieuse (chrétienne) à induire en erreur l’ex-chef d’État. Sa stratégie de dépendance des autres leaders politiques de LMP à sa personne, a fini par se transformer en interdépendance. Elle a engendré une forme de prise en otage, qui a conduit à sa perte, comme c’est souvent le cas en Afrique et dans les Etats de non-droit. Gbagbo qui a une légitimité politique indéniable et reconnue par tous les observateurs politiques nationaux et internationaux avait compris tout le bénéfice qu’il pouvait en tirer. Il savait que beaucoup de ses collaborateurs et alliés politiques n’avaient aucune légitimité réelle et étaient plus intéressés par l’argent et les divers avantages que leur procurait leur statut social. Il a donc fermé les yeux sur les nombreux abus et détournements de fonds publics commis autour de lui, pour mieux renforcer leur dépendance à sa personne, de manière à être toujours incontournable politiquement. Ce qui explique qu’aujourd’hui, en dehors de Mamadou Koulibaly, ancien président de l’Assemblée Nationale, tous les autres caciques LMP soient inexistants dans l’opposition. Mieux encore, ils ont beaucoup de mal à se construire une légitimité politique afin de pouvoir exister par eux-mêmes. Ils ont encore besoin de la légitimité historique de Gbagbo et de son charisme. Aujourd’hui encore, leur avenir politique est toujours lié au verdict que réserve la CPI au président Gbagbo. C’est donc une opposition ivoirienne qui attend dans une grande incertitude l’après 18 juin 2012 pour se déterminer et exister dans l’opposition. Pour certains observateurs politiques, c’est le minimum que peuvent faire ces opposants qui doivent tout à Gbagbo, en signe de reconnaissance. Pour d’autres, cette stratégie politique traduit bien au contraire, une incapacité à se reconstruire et exister politiquement sans Gbagbo.
De manière plus générale, l’engagement et l’ambition politique en Afrique sont tellement liés à la personne du « Chef » de parti politique qu’il crée de fait une absence de relève. Cette réalité de LMP est également vraie pour les autres partis politiques ivoiriens. Au RDR, aucune personnalité en dehors de Guillaume Soro (nouvellement adhérent et élu RDR), n’ose manifester son désir d’être chef, d’une manière ou d’une autre, dans le respect des règles démocratiques comme on peut le voir dans les démocraties occidentales. Au PDCI, du président Houphouët au président Bédié, cette logique est toujours respectée. De fait, lorsqu’un KKB ose exprimer publiquement son ambition politique, cette démarche est tout de suite vue comme une défiance malsaine, voire même irrespectueuse envers le chef. Ce qui ailleurs est considéré comme normal et sain dans une démocratie, est vu ici comme une anomalie. Le rapport de force politique et démocratique au sein d’un même parti est donc banni, et cela ne permet pas l’émergence de nouveaux leaders, comme on le constate avec regret au LMP comme ailleurs.

Cela pose de fait le problème de la démocratie dans une société, à la fois traditionnelle et moderne, où le culte du « Chef » reste encore très présent dans l’inconscient collectif. Cette réalité semble donc contradictoire et incompatible avec les règles démocratiques occidentales que nous voulons appliquer sur le continent. Cette logique politique africaine peut peut-être expliquer en partie, pourquoi les barons de l’ancien régime sont si désemparés et dans l’incapacité d’exister sans leur « Chef ».