La Nouvelle Tribune

Miss Black France, un concours de "beautés noires" qui fait polémique

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"Célébrons la beauté noire !" C'est l'ambition d'un concours de beauté original, organisé samedi 28 avril salle Wagram, à Paris. La particularité de Miss Black France : recruter en fonction de la couleur de peau. Sélectionnées sur casting parmi 1 000 candidatures, dix-huit jeunes femmes noires, de 17 à 28 ans, sont en compétition.

Pour Frédéric Royer, journaliste et organisateur de l'événement, mettre la "beauté black" à l'honneur, n'est en rien une dérive communautariste : "On n'a jamais dit que les candidates blanches étaient exclues. Si une femme blanche se présente l'année prochaine, on ne pourra pas la refuser. On essaye juste de valoriser les belles filles noires car on ne les voit pas assez dans les médias et sur les couvertures des journaux."

DES CONCOURS DE BEAUTÉ NON REPRÉSENTATIFS ?

"Cela fait longtemps que j'ai remarqué que l'élection de Miss en France n'est pas représentative de la population d'aujourd'hui, ajoute Frédéric Royer. Il y a très peu de noires. Et elles viennent souvent des DOM et ne sont presque jamais d'origine africaine." Frédéric Royer ne se présente pas comme un précurseur du genre. Il cite d'autres concours réservés aux femmes noires, comme Miss Black Beauty, Miss Afro Ethnic, Miss Sénégal France.

En décembre, le site Slate avait suivi les sélections du concours. Brenda, jeune candidate de 20 ans, est métisse. Elle expliquait au jury que dans les élections, dites "classiques", la beauté noire n'est pas toujours considérée à sa juste valeur : "J'ai fait Miss Oise, j'étais la seule fille de couleur, je me sentais isolée. Le maquillage n'était pas adapté à ma couleur de peau." Dialika, sénégalaise de 26 ans, en France depuis 2003, reconnaissait que Miss Black France n'est pas qu'un simple concours. "Les filles qui ont le teint foncé et les cheveux naturels ne sont pas mises en valeur, disait-elle. J'espère que ma candidature fera avancer les mentalités. C'est du militantisme esthétique."

Le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) soutient l'évènement car "on a pour mission de mettre en avant les populations noires, ce que fait ce concours", explique son président, Louis-Georges Tin. "Il favorise la visibilité dont ces jeunes femmes sont privées en France. Le problème ce n'est pas le communautarisme, mais la discrimination sur les podiums de mode. Et puis, ces concours sont organisés dans d'autres pays, comme en Allemagne, en Espagne et en Angleterre, sans que cela ne pose de problème."

GENEVIÈVE DE FONTENAY, MARRAINE DU CONCOURS

"On a toujours eu des candidates noires, se défend Geneviève de Fontenay, ancienne présidente du comité Miss France et créatrice de Miss Prestige National. Mais c'est normal de ne pas avoir la moitié des candidates qui ne soient pas noires lorsque l'on organise des concours régionaux comme Miss Bretagne, Lorraine ou Alsace, parce qu'elles ne représentent pas la moitié de la population de la région." Depuis la création du concours Miss France, en 1920, cinq femmes noires ont été couronnées : Véronique de la Cruz (1993, Guadeloupe), Sonia Rolland (2000, Bourgogne), Corinne Coman (2003, Guadeloupe), Cindy Fabre (2005, Normandie) et Cholé Mortaud (2009, Midi Albigeois Midi-Pyrénées).

L'experte en Miss n'est pas rancunière. Geneviève de Fontenay a accepté le rôle de marraine du concours : "C'est un aimable concours. Je ne pensais pas que cela allait faire un tel bruit. Ce n'est pas du communautarisme, mais c'est la société qui provoque ce genre d'initiative. Ces jeunes filles veulent montrer qu'elles existent, surtout dans une période électorale où le Front national essaye de dresser les Français les uns contre les autres. Cela ne fait pas de mal à la cohésion de la France."

Si Patrick Lozès, fondateur et ancien président du CRAN ne met pas en doute les intentions louables des organisateurs, il s'élève contre ce concours : "Cette élection est une défaite de nos valeurs, de la lutte contre les discriminations et représente un repli communautaire. On ne rend pas service à ces filles en leur disant qu'elles ne réussiront qu'en empruntant des voix parallèles."

Au-delà du symbole, Patrick Lozès ne pense pas qu'il faille dissocier l'origine ethnique et la nationalité : "Ces jeunes filles doivent se sentir Française, et non noire dans la société française. Et puis, je sais ce qu'est une malienne ou une sénégalaise. Une noire non. C'est un concours qui consacre une apparence en la transformant en une identité associée à une couleur."

"LE MOMENT EST MAL CHOISI"

L'historien Pascal Blanchard, spécialiste des immigrations au CNRS et auteur de La France noire, se dit "choqué". Il juge cette initiative "stupide" et "dangereuse" : "Je sais qu'aux Etats-Unis il existe des concours de beauté ethniques. Le fait qu'on les tolère ne change rien à ma pensée. Chaque fois que l'on me parlera, n'importe où dans le monde, d'un concours réservé à une catégorisation raciale, je bondirai !"

Le moment serait mal choisi, dans l'entre-deux-tours de l'élection présidentielle. "Cela braque encore plus les Français sur les conséquences de l'immigration, explique Patrick Lozès. Toutes les manifestations qui sont considérées comme étant communautaires donnent du grain à moudre aux populistes." Patrick Lozès ne nie pas qu'il existe des problèmes d'intégration mais "il faut d'abord mieux accompagner les jeunes filles qui veulent participer à ces concours et que le concours de Miss France n'oublie personne".

Pour Louis-Georges Tin, au contraire, cette date est symbolique : "Avec les scores qu'a fait le Front national au premier tour de la présidentielle, voulez-vous que les noirs se mettent à raser les murs ? Si ce parti devient de plus en plus fort, il faut le combattre au lieu de s'enterrer."

Malgré cette polémique, l'événement veut rester glamour. Pour départager les candidates, le jury réunira notamment Kareen Guiock, Mokobé ex-113, Vincent Mac Doom ou Carine Lima.