La Nouvelle Tribune

Mali: le coup d’Etat en question

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Intolérable. Du moins aucun démocrate ne saurait tolérer,  qu’il soit de raison ou d’amour, le mariage entre démocratie  et coup d’Etat militaire. La démocratie, c’est la force du droit, avec en son centre le peuple souverain, source légitime du pouvoir d’Etat. Le coup d’Etat militaire, c’est du vol par effraction. C’est un coup de poignard dans le dos de la démocratie. C’est une gifle administrée au peuple souverain, dans la tentative de légitimer on ne sait quel droit de la force.
Dans une Afrique qui peine à construire des systèmes démocratiques solides et crédibles, le coup d’Etat militaire intervenu au Mali a résonné comme un coup de tonnerre dans un ciel sans nuages. Pour dire qu’il n’était pas attendu. Pour dire qu’il  a surpris les analystes  les plus avisés.

Le Mali, depuis 1990, poursuivait son petit bonhomme de chemin…démocratique. On peut l’affirmer, Amadou Toumani Touré n’est pas Mugabe. Le Mali de l’un a réalisé d’importantes avancées démocratiques que lui envierait le Zimbabwe de l’autre. Les raisons intérieures invoquées  par les putschistes de Bamako pour justifier leur coup de force auraient pu être portées par divers candidats sur la ligne de départ de l’élection présidentielle toute proche. Dans un mois très exactement. Que n’aurait-on pas alors fait l’économie d’un coup d’Etat ?
Le coup d’Etat est désormais en question. Les facteurs qui l’ont longtemps favorisé, en Afrique, s’effritent à vue d’œil. Si bien que tout coup d’Etat, aujourd’hui, pose plus de problèmes qu’il n’aide à en  résoudre. La saison d’abondance des coups d’Etat en Afrique, c’était à l’ère des partis uniques, marquée par une absence quasi totale de contre-pouvoirs. Avec un tel vide et en situation de crise majeure, l’armée apparaissait tout naturellement comme l’arbitre du jeu politique, la dernière frontière avant le chaos. Aujourd’hui, tout change. La scène publique s’anime de l’action de nombreuses structures de contre-pouvoir. Bien qu’ils en soient encore à chercher leurs marques entre transhumance et électoralisme, les partis politiques sont bien présents. Ils occupent tout le spectre de l’échiquier national.

Hier, la notion de l’intangibilité des souverainetés nationales primait tout. Retranché en maître absolu derrière ses frontières nationales, protégé par le principe de la non- immixtion dans les affaires intérieures d’un Etat souverain, chacun faisait chez lui la pluie et le beau temps, enchaînant des coups d’Etat comme on enfile des perles. Aujourd’hui, tout change. Le droit d’ingérence donne à des tiers le pouvoir de se mêler des affaires des autres, dès lors que l’on estime que des droits sont violés et que sont foulés au pied des principes universellement partagés. D’où le concert de protestations qui accueille, aujourd’hui, tout coup d’Etat. D’où les sanctions qui pleuvent sur les pays qui franchissent le Rubicon.
C’est dans ce contexte nouveau, le coup d’Etat étant réduit à n’être plus que l’exception, qu’intervient le putsch qui prive le Mali de l’avantage de continuer de s’illustrer comme l’une des vitrines de la démocratie en Afrique de l’Ouest. Situation aggravante, ce coup d’état s’accompagne de faits qui ternissent l’image de l’armée. Des faits qui jurent avec les valeurs censées être les siennes.

Il y a le désordre consécutif au coup de force, avec des braquages et des pillages. Alors que l’armée est d’abord ordre et discipline.
Il y a l’amateurisme dont font montre les auteurs du coup d’Etat. Ils tâtonnent. Ils tergiversent. Alors que l’armée ne va pas sans une idée de rigueur qui balaie toute approximation. 
Il y a le mépris de toute hiérarchie. Ce qui porte un capitaine à en imposer à un général, des sacs au dos à tenir le haut du pavé, des sous-fifres à tenir en laisse des officiers supérieurs. Alors que, dans l’armée, la notion du chef tout comme celle de la hiérarchie ont un caractère quasi sacré. Par quel glissement des valeurs sommes-nous tombés si bas ? Par quel affaissement moral en sommes-nous arrivés là ? Que tous ceux qui se sentent encore une âme de démocrates en Afrique se prononcent sans ambigüité et s’illustrent, par des actes, sur les chantiers de l’Afrique de leurs rêves.