La Nouvelle Tribune

Le discours qu’il faut tenir à l’europe et à l’occident

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La polémique Guéant-Letchimy a eu au moins ceci de bien qu’elle a contraint maints intellectuels de nos pays à prendre leur plume et à sortir de la réserve ou la tour d’ivoire dans lesquelles trop d’entre eux sont enfermés. Toutefois, je ne suis pas du tout d’accord avec les démonstrations humanistes et universalistes qu’on a pu lire ici et là. Je trouve qu’il s’agit là d’une manière de fuir le débat, d’éviter la vraie question. Tel cet extrait d’une affligeante « Déclaration de membres de la société civile », circulant ces temps-ci en Martinique, qui écrit, toute honte bue :

« Parce que pour nous, Antillais, la République française à laquelle nous sommes attachés estcelle qui se fonde sur des principes généreux comme ceux de droits de l’Homme et autres idéaux universalisables définis au XVIIe siècle, cette république qui, à deux reprises, a aboli l’esclavage dans nos pays et que nos ancêtres, comme nous aujourd’hui, ont vénérée. »

Affligeant, oui…

Car quelle est-elle cette vraie question ? En réalité, il ne s’agit pas tant d’une question que d’une injonction qu’il faut lancer à l’Europe et à sa fille, l’Amérique du Nord. Une injonction d’une simplicité extrême, loin du bla-bla « Tout-monde il est beau, Tout-monde il est gentil ». La voici :

« Arrêtez d’universaliser vos crimes et de singulariser vos avancées ! »

C’est la condition sine qua non d’une vraie réconciliation car il ne s’agit pas du tout de diaboliser l’Europe, mais de lui dire son fait. De l’amener à modifier radicalement son discours lequel est, dans le fond, exactement le même d’un bord à l’autre de l’échiquier politique euro-américain. La Gauche occidentale, qu’elle soit modérée ou radicale, n’est, en effet, pas du tout claire sur cette question pourtant fondamentale et a tendance à noyer le poisson dès qu’on l’aborde, traitant ceux qui l’évoquent de tiers-mondistes enragés, de nationalistes ou de fondamentalistes exacerbés et d’antisémites.

Puisque cette Gauche fait semblant de ne pas comprendre, faisons-lui une explication de texte ! Décortiquons les deux parties de l’injonction évoquée plus haut qu’il est bon de marteler :

« Arrêtez d’universaliser vos crimes et de singulariser vos avancées ! »

Que signifie donc « Arrêtez d’universaliser vos crimes ! » ? Pas difficile à comprendre : quand l’Europe ou les Etats-Unis commettent un massacre ou un génocide quelque part dans le monde, aussitôt ils s’empressent de le qualifier de « crime contre l’humanité ». Sans nommer l’auteur du crime ni l’humanité victime dudit crime !!! Grâce à ce tour de passe-passe, le génocide des Amérindiens, l’esclavage des Noirs, le massacre des Aborigènes ou la destruction des Juifs d’Europe se retrouvent universalisés, c’est-à-dire qu’il n’y a plus de coupable identifié. Mieux, tout le monde devient coupable de ces abominations ! Les Chinois de l’esclavage des Noirs, les Arabes du génocide des Amérindiens et les Indiens de la destruction des Juifs d’Europe. La notion de crime contre l’humanité est suffisamment vague pour dédouaner l’Europe et ses excroissances (Etats-Unis, Australie, Afrique du Sud de l’Apartheid etc.) de toute faute en la faisant partager aux autres peuples du monde qui pourtant n’y sont pour rien. Le pire c’est que cette culpabilité incongrue est cultivée par nombre d’intellectuels africains, arabes ou asiatiques en thuriféraires stipendiés de l’Occident qu’ils sont. Ils vont nous sortir alors de grandes théories sur l’humanisme, l’universalisme, la Relation, la mondialité et que sais-je encore par peur d’appeler un chat un chat. Par peur de dire qu’il s’agit là de crimes euro-américains et que les universaliser est une pure mystification.

Venons-en à la deuxième partie de l’injonction : « Arrêtez de singulariser vos avancées ! ». Là non plus, pas besoin d’être titulaire d’un doctorat pour en comprendre la signification : tout ce qu’il y a eu de bien et de beau en Occident, toutes ses formidables avancées économiques et scientifiques, sont déclarées issues de son seul génie. Si depuis cinq siècles, il est à la proue du progrès, c’est uniquement, exclusivement, grâce à ses propres ressources, ses propres capacités, son propre esprit d’invention. Le reste du monde, lui, n’a rien inventé ! N’a rien apporté qui mérite considération. Certes, ici et là, au détour d’une phrase ou dans une minuscule note de bas de page, seront parfois signalés, par exemple, que l’invention de la boussole et de la pâte à papier sont dus au Chinois ou que le zéro est une invention de l’Inde ou du monde arabe, ou encore que la conquête des Amériques et l’esclavage des Noirs sont à la base même du développement économique européen, mais cela restera toujours de l’ordre du discret, du furtif. C’est qu’il faut à tout prix éviter d’écorner le mythe de l’Europe qui a tout inventé. Or, tous les historiens sérieux l’écrivent : jusqu’au XVe siècle, le continent européen n’était pas plus avancé économiquement ou scientifiquement que l’Inde, la Chine ou le monde arabe. On peut, pour prouver cela, prendre un exemple très banal : il suffit de comparer les caravelles de Christophe Colomb et les bateaux de l’amiral chinois Zeng-He qui, au cours du même siècle (le XVe), abordèrent les côtes de l’actuel Kenya : les embarcations de l’amiral européen avait la taille de petits catamarans alors que celles de son alter ego chinois ressemblaient aux petits paquebots actuels ! Soyons précis : un vaisseau de Zeng-He (en 1414) avait 138 mètres de long et 55 mètres de large (et 9 mâts !) tandis que la fameuse « Santa Maria » de Christophe Colomb (en 1492) avait 30 mètres de long et 8 mètres de large. Sans compter que si Colomb traversa 7.000kms d’Atlantique, Zeng-He, lui, en parcourut 12.000 depuis la Chine pour atteindre les côtes orientales de l’Afrique. En matière de construction navale, l’Europe était donc très en retard sur l’Empire du milieu. On pourrait prendre ainsi des tas d’autres exemples.

Tous démontrent de manière irréfutable que sans le formidable appel d’air apporté par la conquête des Amériques, jamais l’Europe n’aurait connu le fulgurant développement économique et scientifique qui fut le sien à partir du XVIe siècle. Cette conquête a d’abord réduit la pression démographique ; elle a ensuite réduit de manière considérable la pression sur les ressources naturelles européennes, en particulier sur les forêts (le bois étant le principal combustible jusqu’à l’apparition de la machine à vapeur au XIXe) ; elle a permis de drainer vers l’Europe une quantité phénoménale de richesses de toutes sortes qui ont assis sa puissance et permis au capitalisme de prendre son essor (ce qu’a magistralement expliqué le Trinidadien Eric Williams dans son ouvrage « Capitalism and Slavery ») ; cet enrichissement de l’Europe a permis qu’une fraction de plus en plus grande de gens ne soient plus astreints aux activités productives et qu’ils se consacrent donc aux activités de l’esprit (philosophie, littérature, sciences naturelles, sciences exactes etc.).

Sans donc cette appropriation du Nouveau Monde d’une part et la mise en esclavage des Amérindiens et surtout des Noirs d’Afrique, de l’autre, mise en esclavage qui a permis d’extraire toutes ces richesses évoquées plus haut, il est peu probable que l’Europe eut dépassé de manière aussi extraordinaire les autres grandes civilisations. La meilleure preuve nous est donnée par l’éminent historien et économiste Kenneth Pomeranz qui, dans son ouvrage « Une Grande divergence. La Chine, l’Europe et la construction de l’économie mondiale » (2010), écrit ceci :

. « Il est avéré que la Chine du milieu du XVIIIe siècle consommait plus de sucre que l’Europe et que vers 1750, les habitants de la région du Bas-Yangzi produisaient plus de tissu par tête que les Britanniques vers 1800. » . « Ce n’est que dans la colonisation outre-mer et le commerce armé que les institutions financières de l’Europe__nourries par un système d’Etats en concurrence, financés par la dette__montrèrent un avantage décisif sur le reste du monde. »

. « Beaucoup de villes de diverses parties d’Asie (et probablement une ou deux dans l’Amérique précoloniale) dépassaient en taille n’importe quelle ville européenne, avant le Londres du XVIIIe siècle, et certaines mêmes étaient plus grandes que Londres. » etc…etc…

Ces citations sont très éclairantes : elles montrent qu’alors même que la Chine, pour ne prendre que cet exemple, ne disposait d’aucune colonie à exploiter et à piller, alors même qu’elle ne possédait pas de « Nouveau Monde » où elle pouvait s’étendre et donc soulager la pression sur ses ressources naturelles, elle rivalisait et même dépassait l’Europe. Qu’est-ce que ça aurait été si l’amiral Zheng-He, lorsqu’il aborda les côtes de l’actuel Kenya au XVe siècle, avait décidé d’établir des colonies dans la Corne de l’Afrique au lieu de rebrousser chemin ! Après donc l’explication de texte, voici venu le moment de poser les termes de la réconciliation entre l’Europe (et l’Occident en général) et le reste du monde : si l’Occident reconnaît que sa puissance actuelle, ses avancées scientifiques et technologiques, sa pensée philosophique etc…n’émanent pas de son seul génie mais que tout cela doit beaucoup soit à des éléments qu’elle a empruntées ailleurs soit au travail forcé qu’elle a imposé à des populations non européennes, eh bien là, oui, nous sommes d’accord, nous le reste du monde, pour partager la responsabilité des crimes qu’elle a commis ici et là. Nous sommes d’accord pour assumer avec elle la responsabilité morale de tous les massacres, génocides et autres exterminations qui entachent son histoire. Là, la notion de « crime contre l’humanité » devient crédible, cesse d’être un masque, un tour de passe-passe lui permettant de s’en dédouaner.

Alors, d’aucuns me diront que certains penseurs européens et nord-américains ont déjà plaidé dans ce sens-là. A ceci je réponds que cela est tout à fait exact, mais que lesdits penseurs sont toujours demeurés marginaux, aux frontières de la doxa occidentale. Ce que je veux, moi, c’est que le citoyen moyen occidental en soit, lui, convaincu et là, il n’y a pas trente-six solutions. Il n’y en a qu’une seule : l’école et l’université. Il faut que dans ces institutions, on enseigne, dès leur plus jeune âge, aux chères têtes blondes que, par exemple, si le château de Versailles est une merveille, s’il témoigne bien du génie architectural français, il n’aurait jamais pu avoir été construit sans, d’une part, certains emprunts techniques au Moyen-Orient et à l’Asie et sans, d’autre part, les formidables richesses ramenées du Nouveau Monde grâce au travail des esclaves noirs. Il faut que ce genre de choses soit écrit noir sur blanc dans les manuels d’histoire qu’utilisent les écoliers et étudiants français, allemands, anglais, étasuniens, canadiens ou australiens. Or, force est de constater, hélas, que ce n’est absolument pas le cas. Le citoyen moyen occidental est formaté pour croire que la puissance de l’Occident est due à lui seul et à personne d’autre ! Un étudiant français en histoire peut obtenir son Master, son agrégation ou son doctorat sans jamais une seule fois avoir étudié le rôle de St-Domingue, pourtant la plus riche colonie du monde au XVIIIe siècle, dans la montée en puissance économique de la France. Et bien sûr sans jamais non plus avoir entendu parler de la défaite des vingt mille soldats envoyés par Napoléon pour rétablir l’esclavage dans cette île, au terme d’une guerre de douze ans qui devait aboutir à l’indépendance de la colonie qui reprendra son ancien nom amérindien, Haïti.

En conclusion, ce n’est que du jour où l’Occident se décidera enfin à cesser d’universaliser ses crimes et de singulariser ses avancées que, nous, le reste du monde, seront disposés à entamer le processus (forcément long) de réconciliation définitive avec lui.

Toute personne sensée ne peut qu’avoir hâte qu’un tel jour arrive

(Paru sur Montray Kreyol)

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