La Nouvelle Tribune

La Côte d’Ivoire à la CAN : Une défaite sportive qui cache une défaite politique

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Qui a porté malheur à la Côte d’Ivoire de François Zahoui et Didier Drogba ? Qui a donc a jeté ce misérable sort qui une fois de plus prive l’équipe des Eléphants de monter sur la plus haute marche du podium du football continental ? Qui ? Pour certains Ivoiriens, le coupable est tout désigné : Didier Drogba. Pour d’autres, Gervinho. Mais un nombre encore plus important pense avoir un bouc émissaire idéal. Le poisseux parfait en présence et sous le règne duquel rien de positif ne saurait arriver à la Côte d’Ivoire, quelles que soient les circonstances : Alassane Dramane Ouattara, président de la république.

Tous les Ivoiriens ne désiraient-ils pas voir les Eléphants remporter la Coupe d’Afrique des Nations ? L’équipe menée par Didier Drogba aurait-elle donc échoué à décrocher le plus grand trophée continental du football avec la bénédiction de certains de ceux qui auraient dû lui apporter un inconditionnel soutien ? On appellerait cela de l’antipatriotisme, voire de l’apatridie. Mais à dire vrai, le soutien était là et bien là. L’envie de voir l’équipe nationale emporter le graal tout autant. Mais tout le monde n’a pas apprécié positivement la tentative de récupération politique opérée par le président Alassane Dramane Ouattara qui, à la veille du match, est allé apporter son soutien aux Eléphants avec toute sa délégation présidentielle. « Nous ne sommes venus mettre aucune pression sur vous », n’avait-il cessé de proclamer, mais de fait, se faire rappeler par le Chef de l’Etat en personne que l’on est les meilleurs et que le peuple compte sur soi ne peut produire que de la pression. En bons professionnels que les joueurs ivoiriens sont, ils auraient dû savoir gérer cette situation. Rien ne dit d’ailleurs qu’ils n’ont pas su la gérer. Tout ce que le téléspectateur avisé a pu remarquer au cours du match, c’est la supériorité physique des Chipolopolos de Zambie dans bien de compartiments du jeu et la sérénité mentale qui a permis en fin de compte à cette équipe de gagner.
Mais alors, cela suffit-il pour que certains Ivoiriens attribuent cette défaite à la présence sur place d’Alassane Dramane Ouattara ? En quoi ADO a-t-il commis une erreur en allant apporter son soutien aux joueurs qui quelques heures plus  tard étaient censés aller défendre les couleurs nationales ? Ne l’aurait-il pas fait que les mêmes personnes n’auraient-elles pas fustigé un manque de considération et d’égard de la part de la première autorité de l’Etat ? Il faut peut-être mieux revisiter les propos qui ces derniers jours ont fusé sur internet, dans certains journaux et sur certains sites internet pour comprendre que l’amertume de la défaite réveille les rancœurs politiques enterrées ou simplement cachées il y a peu. Selon les uns, la simple présence du président ivoirien à Libreville a suffi à faire perdre le match aux Eléphants. Pour d’autres, c’est l’excès de pression induit par cette présence. Pour d’autres encore, c’est la mine réjouie du président avant l’exécution du pénalty qui a fait s’envoler le ballon de Didier Drogba.
Que de superstitions ! N’avez-vous déjà pas entendu accabler certains autres dirigeants africains de la sorte ? ADO n’est pas le premier et ne sera pas le dernier. L’amertume de la défaite fait parfois dire tout et n’importe quoi. Dans le cas d’un Etat qui sort difficilement d’une guerre et d’une crise politico-militaire qui a duré plus d’une dizaine d’années, au terme de laquelle le nouveau président a dû imposer sa légitimité par la force des armes, cela est encore plus normal. La fonction pacificatrice qu’aurait dû jouer la victoire des Eléphants laisse place à une acrimonie dans laquelle se régénèrent très vite les rancœurs d’hier et où se préparent les affrontements de demain. Si les Eléphants avaient gagné la CAN, les dizaines de milliers de supporters qui seraient venus les accueillir à l’aéroport auraient indistinctement été membres du FPI, parti de l’ex-président Gbagbo, du PDCI d’Henri Konan Bédié et bien sûr du RDR d’Alassane Ouattara. Mais il est fort à parier que les quelques milliers de personnes qui se sont décidées à aller consoler les joueurs rentrés bredouilles ne sont pour la plupart que des partisans du Président ADO.

La réconciliation par le foot en Côte d’Ivoire va encore attendre son heure. 2013, ce n’est plus bien loin, les Ivoiriens peuvent toujours espérer. Mais en attendant, Alassane Dramane Ouattara, sa coalition et son gouvernement doivent commencer à chercher de nouveaux moyens de ramener la paix, la sécurité et la quiétude dans le cœur de chacun de leurs concitoyens. Réussir là où le sport-roi vient d’échouer.