La Nouvelle Tribune

Le rapt amoureux ou le mariage a la Betamari (3 et 4)

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Résumé des épisodes précédents: Benoit dit Bogosse est un adolescent amoureux. Frustré de ne pouvoir séduire Fanta, une jeune femme de passage au village pour les vacances, il décide alors de l’enlever, de jouir d’elle et d’en faire son épouse. Exactement comme cela se fait dans l’ancien temps.

A cinq mètres à l’intérieur de la grotte, Bogosse doit s’arrêter. Devant lui, a été érigée une « chambre » délimitée par une haie en herbes, avec, en premier ce qui semble tenir de vestibule. La « chambre », parcimonieusement éclairée par une lampe solaire chinoise, montre un espace nu, seulement occupé par une natte en peau d’animal. C’est là, sur ce lit de fortune que se fera la « consommation à chaud ». Peut-être l’amoureux forcené célébrera-t-il son acte avec de la bière ou du soda. Puisqu’une petite glacière contenant des boissons sommeille dans un coin.

Délicatement, Benoit dépose la jeune femme par terre, la prend par la main et l’introduit dans la pièce. Fanta se laisse faire. Ses yeux battent comme des lucioles. Elle sait que se joue là sa vie de femme, qu’un forcené au caleçon démangé par les bêtises de l’adolescence, va l’écarter et plonger en elle. Même si on lui a appris, depuis l’enfance, comment y faire face, la jeune femme ne peut qu’être tétanisée par la promesse d’une telle violence.

Mais Bogosse tente de la rassurer. En préliminaire à l’acte, il va l’amadouer par les baratins d’usage du genre « je t’adore, je t’aime, je te veux, ma vie sans toi est cimetière », bref des sucreries idiotes pour petites filles. Certes, pour l’adolescente, de telles âneries sont à jeter par dessus le pagne, mais elle profite de ce jeu pour revisiter, dans sa tête, ses fondamentaux contre la violence, contre le viol.

-Chérie, lance le jeune homme, excuse-moi pour t’avoir fait ça, mais c’était plus fort que moi...

-Vas-y, coupe-t-elle, vas-y et qu’on en finisse.

-Quoi ?

-Tu veux me posséder, n’est-ce pas ? Qu’attends-tu ?

Fanta s’étend aussitôt sur la natte en peau d’animal, dénoue son pagne et se retrouve en collants, ces justaucorps qui épousent la forme et livrent sans fard la vérité des anatomies. Bogosse a les yeux exorbités, la langue pendante, le souffle rétréci. Jamais, même dans ses rêves même les plus fous, il n’avait imaginé que la phase finale de son plan aurait été si facile. Et puis, cette effrontée, nom de Dieu, cache des popotins explosifs, le genre de canailleries qui vous affolent les sens et vous donnent l’envie de bouffer de la femelle. Benoit aurait voulu enguirlander les choses par le guili-guili classique, ces « amusements » qui font monter progressivement la mayonnaise, mais ses hormones sont tellement surchauffées qu’il ne peut plus attendre.

Ses mains s’agrippent alors aux collants, les tirent vers le bas et les enlèvent. Mais, un dernier rempart apparaît : un slip, un panty à la toile veloutée enveloppant fermement ses formes. Le coquin remarque surtout la savoureuse bosselure du mont de Vénus, une pelouse fournie, mais bien tassée et dans laquelle il aurait voulu se dissoudre, tête et corps. Hardiment, ses ongles percent le panty, plongent dans la texture et tentent de l’arracher. Mais l’armature du slip ne lâche pas, au contraire, la toile s’est rétractée, rétrécie comme de l’élastique.

Fanta sent le forcené en rage. Ses yeux ne voient plus, ses gestes deviennent mécaniques, sens sont consumés par le feu incandescent du désir. C’est le moment que la jeune femme choisit pour intervenir. D’un coup de genou, elle lui écrase le ventre, puis la seconde suivante, lui broie l’entrejambe. Bogosse lâche prise. Des hurlements saignant lui sortent du ventre. Lourdement, il roule de côté, les mains plongées entre les cuisses comme pour apaiser, atténuer la douleur. Mais sa souffrance semble s’être multipliée par dix. Fanta en profite pour se lever, enfiler de nouveau ses collants. La fuite. Il n’y a rien d’autre à faire. Elle se rue vers la sortie de la grotte, laissant derrière elle son agresseur.

Au dehors, le jour est encore clair. Malgré la chute progressive du soleil, aucun soupçon d’affaiblissement de la lumière diurne ne semble visible. Fanta doit cligner les yeux plusieurs fois pour s’acclimater à l’éclat du jour. Mais elle n’a aucun repère pour s’orienter dans le paysage. Peut-être avancerait-elle à tâtons en suivant la piste accidentée par laquelle ses ravisseurs l’avaient conduite.

Plus de pagne autour de ses reins. Un slip déchiré en dessous. Et des collants qui libèrent ses longues jambes. Des jambes effilées conçues, semble-t-il, pour courir, échapper à tout rapt. La jeune femme n’a jamais aussi couru de sa vie. Loin derrière, des éclats de voix résonnent, amplifiés par le vent. Fanta reconnaît indistinctement la voix de son agresseur, mais pour elle, la page en est tournée, il lui semble y avoir échappé.

Bientôt, elle atteindra la route, puis le chemin qui mène chez son fiancé. Mocktar au front de buffle, Mocktar court comme un genou, Mockar teigneux comme un cancrelat dans le malheur. Il suffirait à Fanta de lui en souffler un demi-mot pour que le village prenne feu, pour que la montagne s’embrasse, pour que le monde s’écroule. Promis, juré, Fanta le lui dira. Et tant pis si la réaction du teigneux se solde par une tragédie. Tant pis si l’expédition punitive se termine par mort d’homme.

Mocktar était dans la cour familiale en train de savourer son tchokrou – l’igname pilée arrosée de sauce claire et filante – quand Fanta débarque dans la maison comme un autobus. L’adolescente, la langue presque sur la poitrine, se dirige vers lui, s’arrête à deux pas pour lui parler, lui dérouler les faits. Mais il lui manque du souffle, son énergie s’est évaporée, ses poumons semblent s’être vidés.

-Que se passe-t-il ? hurle le jeune homme, Fanta !

-Je...

Fanta s’écroule. Ses longues jambes ne peuvent plus la porter. Le sol, de sa rougeur cuivrée, l’accueille avec son corps filiforme, criblé de fatigue. Mocktar se précipite, la soulève et l’emmène à l’entrée de sa case. Ya, sa mère, une femme encore éclatante malgré sa vieillesse, se dépêche d’étaler une natte. On l’installe là-dessus, on pose un oreiller sous sa nuque. De l’eau, recueillie dans une calebasse, lui mouille les lèvres. Elle en boit quatre, cinq, six gorgées. Le temps passe. Son souffle, peu à peu, lui revient. La vie danse à nouveau dans son regard.

-Raconte-moi maintenant tout, reprend Mocktar, raconte-moi tout.

-C’est...c’est long, balbutie Fanta, c’est...très long à expliquer.

-Je suis là pour t’écouter.

-Le so...le soleil va bientôt descendre.

-T’inquiète, on a tout le temps !

Là-bas, au pied de la montagne, Bogosse continue d’éprouver une sensation de castration. Le coup de la rebelle a propagé dans sa vessie une vague d’élancements et de douleur. Certes, il était sorti de la grotte, avait voulu la rattraper, mais la souffrance dans l’entrecuisse, il s’était arrêté au bout de quelques pas, puis, impuissant, s’était mis à hurler. Ce n’est pas seulement d’avoir manqué de peu de brouter la pelouse à la belle qui le torture si tant, mais d’avoir été malmené, cassé, réduit avec ces coups successifs dans le ventre et dans les testicules. Comment se peut-il qu’une femelle aussi insignifiante, aussi frêle, certes un peu djogo-djogo, puisse le mettre lui, un malabar aux muscles bien fournis, dans le vent ? Comment se peut-il que lui, l’apollon à qui aucune minette ne résiste, ait pu encaisser telle humiliation ? Et le plus dur, c’est que l’effrontée ira dire à ses parents, à tout le village qu’elle lui a foutu la raclée de sa vie, que son coq n’a jamais pu sortir de son poulailler pour la becqueter...La honte !

Il a l’impression que la scène s’est déjà étalée sur son front, et que les gens, rien qu’en le voyant, riraient à se crisper l’estomac. Et l’insolente elle-même, avec sa gencive pleine d’arrogance, ses persifflages insupportables, se sentirait sur le toit du village et ne manquerait pas d’en rajouter avec ses injures grossières. Comment faire pour y échapper? D’ailleurs, pourrait-il y échapper ?

Du voisinage de la grotte, sont sortis ses amis. Les trois adolescents sont arrivés à sa rescousse. Mais ils constatent que tout a été déjà joué : le jeune homme, le visage complètement défait, semble lui-même avoir consommé son échec, assis, le dos calé contre une roche. Le terme « la montagne a accouché d’une souris » n’est jamais aussi tombée juste.

Certes, cela saute aux yeux que la fille a réussi à prendre le large,  mais cette fuite ne signifie nullement qu’il ne l’a pas taillée avec son coupe-coupe. Des trois amis, c’est Donatien, le demi-borgne qui risque la question à laquelle tous pensent.

-Elle est partie, d’accord, mais toi, tu as quand même réussi à lui mettre le feu, hein, Bogosse !

Benoit ne répond pas. Ou plutôt, sa réponse, c’est le silence. Un silence lourd comme du bitume qui achève de convaincre ses interlocuteurs.

-Quand même, mon frère, on t’a tout préparé, restait plus qu’à consommer.

-Comment tu peux nous faire ça ? On ne va quand même pas lui écarter les jambes pour toi !

-Peut-être même que tu aurais souhaité qu’on te la lubrifie !

-Et que quelqu’un d’autre ajuste ton coupe-coupe pour...

-Assez !

La voix du malheureux a tonné. Tout ce qui lui reste d’énergie a vibré là-dedans. Diminué, il n’en peut plus d’essuyer les reproches et les quolibets. Si ses propres amis allongent sur lui de tels pavés, qu’en serait-il des autres, tous ces villageois aux yeux de crocodile ?

Il se lève et se retourne. De sa démarche de crabe, il se met à grimper la montagne. Ici, le flanc de la chaîne est marqué par des escaliers qui permettent aisément d’exécuter de tels mouvements.

Les autres mousquetaires sont debout et le regardent grimper sans mot dire. Quoique devinant l’acte qu’il s’apprête à poser, ils n’osent même pas l’en dissuader. A dix mètres de haut, Bogosse s’arrête et se tourne. Devant lui, en contrebas, le sol n’est pas loin, mais du côté-est, la plongée est longue de près de cent-cinquante coudées. En se jetant dans le vide, le pauvre se disperserait en pièces détachées. Deux sillons de larmes, déjà, ont creusé ses joues. Il ferme les yeux.

Au même moment, des bruits de pas lui parviennent du sol. Des bruits de pas musclés d’un homme colérique qui trépigne. Bogosse ouvre les yeux. C'est Mocktar, le teigneux. Surgi du néant, le poing prolongé d’une machette, il a le regard levé vers lui.

-C’est trop facile de se jeter du haut de la montagne, lui lance-t-il. C’est moi le fiancé de celle que tu as voulu violer. Si tu as encore un brin d’honneur, descends de là. Et qu’on s’explique entre hommes !

Bogosse retient son souffle. Ses amis, en bas, lui adressent leurs regards approbateurs. Ils semblent lui dire de prendre le risque de l’affrontement. Peut-être serait-ça qui lui permettrait de redorer son boubou. Après quelques secondes d’hésitation, Benoît redescend de la montagne et se retrouve en face du revanchard. Son cœur n’a jamais battu autant.

Dans le ciel, le soleil n’a pas encore achevé sa chute. Il ne lui reste que deux ou trois allonges pour exécuter le dernier quart de son trajet avant sa descente. Il paraît, disent les anciens, que c’est au crépuscule qu’on peut sentir  ce que le jour a promis à la nuit.

Benoit toise du regard Mocktar qui l’attendait au sol. Le fiancé revanchard ne porte qu’un tricot, mais ses muscles sont si impressionnants qu’on le croirait torse nu. Petit, mais acariâtre, son regard pimenté semble déjà lui accorder l’avantage sur son rival.

Un rival plutôt craintif, apeuré comme un garçon taloché. Sa taille, certes, le place à deux ou trois têtes au-dessus de l’autre, mais il le craint comme un lion. Mocktar lui décoche un sourire railleur.   

-Je ne vais pas m’amuser à te découper en rondelles, promit-il, mais c’est avec mes mains que je te tuerai.

Aussitôt, il se débarrasse de son coupe-coupe. Les amis de Bogosse, déjà positionnés en cercle, leur laissent la place. Mocktar n’a pas seulement sa force et sa ruse pour le défaire, il compte aussi sur ses gris-gris. Autour de sa taille, en effet, une chaine en peau de singe égrène des pentacles de toutes sortes.

-Akiyooooooooooooooooooooooo ‼ 

Le cri de guerre de Mocktar. Un cri perçant, lancinant qui provoque aussitôt la panique chez Benoit. Le jeune homme, à l’instinct, se bouche les oreilles. Une hésitation que l’autre exploite pour s’attaquer à lui, le prendre par la ceinture et le culbuter. Bogosse s’écrase aussitôt sur le dos. Mais, le temps d’avaler la poussière, il se relève, puis se positionne à nouveau sur ses tibias, le regard plongé dans celui de son vis-à-vis.

Par miracle, il n’a plus mal dans l’entrecuisse, Benoit. Les douleurs se sont estompées. Ce corps à corps semble avoir brutalement arrêté ses maux. C’est alors qu’il se demande si cette fille vaut la peine qu’il se fasse tuer ; si elle mérite qu’il lui offre un savoureux hara-kiri. A supposer qu’il parvienne à se débarrasser de Mocktar, est-ce certain qu’elle devienne sienne ? Ils ne vivent plus à l’ère des conneries chevaleresques où quand on a triomphé de son ennemi, sa femme et ses biens vous reviennent de droit.

Mais le fiancé teigneux, lui, est tout à son calcul. Pour la deuxième fois, il se rue sur lui. Mais Benoit l’attendait : il se cabre aussitôt en arrière et lui expédie un coup. Puis un autre. Puis un troisième. Un crochet et deux uppercuts. Atteint, le fiancé recule d’un bon et s’écroule. Le vertige. Son regard commence à tourner et du sang, en petit jet, se met à dégouliner de ses lèvres.

Benoit n’en croit pas ses yeux : d’avoir étalé ce garçon si redouté avec deux ou trois allonges lui parait miraculeux. La preuve qu’il n’est pas invincible. La preuve aussi qu’il faut aller plus loin et en finir avec lui. Alors, à son tour, il se précipite sur lui et, de toute sa masse, s’abat sur son corps. Le cri de Mocktar déchire la montagne.

Comme un boxeur ayant conduit l’adversaire à l’agonie, Bogosse se met à le labourer de coups. Assis sur lui à califourchon, il lui déverse sa rage. L’autre tente de parer les coups, mais n’y parvenant pas, baisse la garde et abdique. L’amoureux forcené n’est plus que seul à se battre. A se battre contre un homme devenu inerte.

Quand, à bout de souffle, il s’arrête, il constate que l’adversaire n’est plus qu’un corps raide, allongé sur le dos, les yeux fixes, la respiration inexistante. Alors, il ne pense qu’à une chose : rentrer avec ses amis au village et dire à tous qu’à défaut d’avoir croqué la rieuse, il a su au moins défaire le fiancé.  Et tant pis si cela lui vaut la réprobation des uns ou les menottes de la gendarmerie. Il aura, en tout cas, évité de boire la honte jusqu’au bout.

Alors, il souffle, s’appuie  sur ses mains pour se lever. Et dans son entrain, il fait mouvement en avant, le front vers le sol. C’est là qu’un coup de bull, venu de nulle part, lui pulvérise le visage.

Mocktar. Il n’est pas mort, le teigneux :  il se reposait en crocodile et, d’une frappe fulgurante, s’est redressé et lui a écrasé le front. Bogosse s’affaisse sur le dos, le nez ensanglanté.

Le rire de Mocktar est tonitruant. Il exulte et se lève avec son coupe-coupe qu’il a récupéré. La lame de la machette, exposée au vent, scintille comme si on l’avait asticotée. Lentement, il l’approche de Benoit et la lui enfonce dans le cou.

-Maintenant, c’est fini, souffle-t-il, j’avoue que tu as été de taille, mais avec moi, il ne faut jamais savourer sa victoire trop tôt.

L’adolescent lève haut son arme. Il veut ajuster son adversaire, le décapiter, mais au même moment, surgissent Ya, la mère et Fanta, la fiancée. Les deux femmes semblent avoir couru depuis la naissance du soleil. Le souffle rayé, la sueur partout, elles se précipitent sur Mocktar. C’est Ya qui, la première, lui prend le poignet et, doucement, lui arrache la machette.

Le jeune homme ne proteste pas. Il semble presque soulagé que le geste qu’il s’apprête à accomplir, ait été suspendu. Il attend pendant quelques secondes, jette un dernier œil à son adversaire demeuré au sol, puis lui tourne le dos. Les deux femmes l’entrainent par la main et ensemble, dévalent la pente menant vers le chemin de sortie. Bientôt, leurs pas se perdront dans le silence angoissant du paysage.

Restés seuls avec leur ami, les trois mousquetaires ne disent rien. Ils ont tous suivi, tout digéré, tout intégré. A aucun moment, ils ne sont intervenus. Les affaires d’honneur ne concernent, de prime abord, que les intéressés. De leurs regards, ils l’avaient assisté et lui avaient tout dit. Comme du reste, ils le lui disent maintenant : que, terrassé, vaincu, il doit en tirer les conséquences.

Lentement, à leur tour, ils descendent la piste. Bogosse les suit seconde après seconde. En contrebas, ils apparaissent comme des points mouvants dans le décor. Sur leurs motos qui pétaradent au loin, il les voit disparaître petit à petit.

Il semble à Benoit que c’est la dernière fois qu’il les a vus, la toute dernière fois qu’il leur a parlé. Livré à son seul sort, à la vérité des faits, il voit lui-même, sur le pas du crépuscule finissant, ce que le jour doit à la nuit. Ou ce que la nuit doit concéder au jour.

FIN