Monsieur le ministre de l’Environnement, de l’Habitat et de l’Urbanisme : en toute sincérité, le Bénin de nos rêves

La 4ème conférence des pays les moins avancés qui s’est déroulé à Istanbul du 9 au 13 mai 2011,  a mis à l’honneur 4 pays du tiers-monde  lors d’une manifestation organisée par la Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED) et la Chambre internationale du commerce (CCI). Cette conférence avait pour objet de présenter les atouts respectifs de ces pays en termes d’investissement. A propos de ces 4 pays, le secrétaire général de la CNUCED, Supachai Panitchpakdi déclarait ceci, je cite : « Ce sont des pays avec un énorme potentiel, mais qui sont souvent restés en dessous du radar des investisseurs ». Ce sont aussi des pays qui ont entrepris d'importantes réformes économiques et réglementaires, qui ont permis à la fois d'investir plus facilement dans ces pays et de protéger les investissements. Il s’agit du Bénin, Des Comores, de la Zambie et di Laos. Parmi les points forts du Bénin, le guide pour l'investissement mettait en évidence : « une situation politique stable et une situation géographique stratégique, une économie libéralisée, et rapidement les domaines en expansion pour les investissements potentiels qui incluent le tourisme, les mines, l'énergie et les hydrocarbures ».
Si au passage, un satisfecit a été décerné à notre pays, notamment grâce aux effets conjugués des reformes fiscales et économiques entreprises depuis le début des années 2000 et qui se poursuivent (dont aujourd’hui le PVI), cette reconnaissance à l’international des potentialités de développement du Bénin nous autorise légitimement à  nous interroger sur la feuille de route de nos prochains gouvernants, à commencer déjà par ceux qui sont en place pour le sortir de sa léthargie.
Pour ma part, je remarquerai que le Bénin ne peut mieux tirer profit de cette situation géostratégique mise en avant que si notre espace national est mieux « aménagé », mieux « structuré », mieux « équipé », où les différentes fonctions urbaines cohabitent sans engendrer de nuisances, lesquelles risquent fort bien de faire de Cotonou une réplique miniature de la ville nigériane voisine de Lagos dont tout le monde connaît les difficultés et la médiocre qualité de vie (ndlr 29 décembre 2010). Je circonscrirai donc volontiers mon interpellation publique au seul champ de mes compétences qui m’autorise à penser et à rêver d’un Bénin de demain meilleur, agréable à vivre à la fois dans nos villes et nos campagnes.
En effet, le Bénin depuis l’avènement du renouveau démocratique s’est régulièrement doté d’un ministère de l’Environnement et de l’Urbanisme au sein des différents gouvernements qui se sont succédé.  Si les dénominations ont varié dans le temps (MEHU -1996-2001-, MURHFLEC-2006-2011-, MEHU –depuis mai 2011-), leur vocation semble à première vue être la même, sans que leurs résultats concrets sur le quotidien et la qualité de vie des Béninois soient visibles sur le terrain. A quoi sert vraiment un ministère de l’urbanisme au Bénin, quand on sait le coût que peut représenter son fonctionnement annuel indexé sur le budget national financé pour partie par les contribuables béninois et accessoirement l’apport des partenaires financiers au développement ?
Monsieur le ministre de l’urbanisme, puisque vous faites partie d’une nouvelle équipe gouvernementale qui, après le Changement, prône désormais la Refondation en laquelle nous croyons tous en tant que citoyens Béninois, je vous exhorte à marquer de votre sceau votre passage à la tête de ce département ministériel toujours largement aussi méconnu. Démontrez aux Béninois que votre département ministériel est vraiment indispensable pour notre pays dans son cheminement vers le développement, refondez ses ambitions et déployez ses actions concrètes sur le terrain.
Monsieur le ministre, lorsque l’on parcourt une région française, allemande, belge, ou encore nord américaine (USA, Canada), leurs paysages paraissent tellement une donnée intangible, qu’il s’agisse de « l’ordre immuable des champs » ou de la silhouette des villes, des campagnes. Certains lecteurs s’offusqueront de ne voir figurer dans ces exemples cités aucune région de notre chère Afrique, mais les raisons, me semble t’ils, sont connues de tous. Je fais donc économie des commentaires, convaincu qu’on ne peut pas parler d’ « urbanisme à l’africaine » ou encore d’ « urbanisme à la béninoise » sans évoquer certaines références qui font office de cas d’école. Convaincu aussi que « si l’on veut grandir, il faut nécessairement se mesurer aux grands en prenant soin d’éviter de reproduire leurs erreurs… ». Jérôme CARLOS, éclaireur des pensées, dans une des ses publications en date du 21 mai 2010 intitulée « Cotonou la belle », rêvant d’un « Cotonou la Belle », disait d’ailleurs ceci, je cite : « Tout ce qui s’est fait de grand et de beau sur la terre a commencé par un grand et beau rêve. Face à un tas d’ordures, celui qui ne rêve pas ne s’arrête que devant un gros tas de saleté. Seul celui qui sait rêver peut voir, au-delà du tas d’ordures, de l’or dur ou de l’or qui dure ».

D’où mon rêve de penser que notre pays, longtemps resté « quartier latin de l’Afrique », peut devenir le métronome d’un nouvel « ordre urbain » dans notre sous-région, car ces paysages européens et canadiens évoqués tantôt résultent, pourtant, pour l’essentiel de l’action des hommes, à titre individuel, et de celle des pouvoirs publics. A de nombreuses époques, ces derniers ont  jugé que les décisions prises par les habitants ne permettaient pas d’obtenir une répartition satisfaisante des logements (habitat) et des activités (économie) dans l’espace national. Ils ont donc cherché à mettre en place des politiques correctrices auxquelles on donne aujourd’hui les noms d’ « aménagement du territoire » et d’ « urbanisme ».

Même si aujourd’hui, dans ces mêmes pays, les collectivités publiques ou encore l’Etat découvrent les vertus des démarches concertées qui replacent l’Homme, l’Habitant au centre de toutes les démarches de planification et d’élaboration de projet urbain, il n’en demeure pas moins évident que la construction « harmonieuse » des villes reste de l’initiative publique. C’est une affaire publique à laquelle participent plus tard dans le processus les habitants d’une ville, d’un quartier… En quelques mots, nos acteurs publics ne peuvent et ne doivent plus laisser le soin aux populations de nos villes de modeler la « cité », en laissant libre cours à leurs initiatives individuelles. « Chacun construit là où il veut quand il souhaite, que ce soit en zones inondables, dans des secteurs non desservis par les transports ni la voirie publique ou encore à potentiel économique avéré. L’intérêt général d’un cadre urbain bien « bâti », bien « organisé » doit primer sur la somme des intérêts particuliers qui régissent nos pratiques depuis des lustres.  Il nous faut donc une révolution en termes d’urbanisme ou d’ambition urbanistique. Il nous faut une réglementation pour un nouvel et meilleur encadrement de nos pratiques.
Si l’aménagement du territoire est "l'action et la pratique de disposer avec ordre, à travers l'espace d'un pays et dans une vision prospective, les hommes et leur activité, les équipements et les moyens de communication qu'ils peuvent utiliser, en prenant en compte les contraintes naturelles, humaines et économiques, voire stratégiques, l’urbanisme dont vous avez la charge est une tâche plus complexe, apparaît sous d’autres cieux comme  l’outil opérationnel d’une politique d’aménagement volontariste d’un territoire.
L’urbanisme, c’est un ensemble théorique et pratique organisé à partir de connaissances et de techniques propres, portant sur des établissements humains, visant à leur transformation spatiale et contribuant à leur adaptation sociale, économique et politique. Ces établissements humains sont appréhendés à différentes échelles territoriales et à divers degrés d’occupation et d’aménagement. Leur connaissance est un domaine que l’urbanisme partage avec d’autres disciplines (géographie, histoire, ethnologie, sociologie, sciences politiques, …) mais la transformation de ces établissements humains est une dimension originale de l’urbanisme, fondée sur l’anticipation, l’invention et la création, qui l’inscrit dans le voisinage de l’architecture, du génie civil…Faire de l’urbanisme, c’est donc en quelque sorte associer à la fois une démarche réflexive à une démarche créative : l’urbanisme se saisit de la connaissance d’un milieu (diagnostic) pour y produire des artéfacts, « des aménagements », c’est-à-dire des dispositifs matériels et acceptés de tous, en rapport avec l’évolution de ce milieu, un projet urbain…

Vu sous cet angle, il nous parait évident que nous sommes encore loin, au regard de nos pratiques quotidiennes, d’être en phase des exigences et « modes de faire » qu’appelle une politique d’ « urbanisme volontariste ».

Le Bénin, c’est 9,1 millions d’habitants en 2011, 22 millions en 2050 (source : l’INED, juillet-aout 2011), dont 44% auront moins de 15 ans et près de 60% concentrés sur le littoral, dans un espace national de 112 622 km² qui ne s’élargira pas. Avec le grand voisin le Nigéria qui deviendra le 3ème pays le plus peuplé de la Planète en 2050 (avec près de 433 millions d’habitant), il nous faut apparaît plus que jamais opportun de nous interroger sur les avantages que notre pays pourrait tirer du point de vue urbanistique de sa proximité géographique avec ce géant économique dont la croissance ne cesse de monter en plein régime sur tous les plans. L’avenir de la croissance ville de Cotonou de demain se jouant sur ses communes limitrophes telles que Sèmè-kpodji, Abomey-Calivi, Akassato ou encore celle de Ouidah pour ne citer que celles-là, avions-nous un instant imaginé anticiper le développement et la structuration urbaine de ces territoires afin d’éviter les dégâts urbains (pollution, congestion urbaine, urbanisation spontanée, mélange des fonctions, insuffisance d’infrastructures, etc…) connus dans nos grandes villes actuelles ? Que dire de la stratégie de développement de la Zone Franche Industrielle (ZFI de Sèmè-kpodji, potentiel vitrine et outil de développement économique du Bénin à l’horizon 2050, en complémentarité avec le Port Autonome de Cotonou ? L’urbanisme raisonnée, ou une politique d’aménagement du territoire cohérente peut être un début de réponse à ces interrogations avec une mise en place des politiques d’organisation spatiale et développement urbain qui rompent radicalement avec les pratiques traditionnelles connues d’occupation de l’espace, et qui intègrent les contraintes naturelles (en l’occurrence l’érosion côtière) qui peuvent être transformées en atouts si mieux pensées.

Monsieur le ministre de l’urbanisme, il ne s’agit pas pour nous de déployer dans notre pays « un urbanisme » à l’occidental, très coûteux et non-conforme à nos contextes locaux, mais le rôle d’un ministère de l’urbanisme va au-delà d’une simple programmation et exécution des travaux publics par l’AGETUR ou la SERHAU. Vous le savez mieux que quiconque, monsieur le ministre, que même la plupart des grands travaux d’équipements publics (CIC, Palais des Congrès, Lotissement CEN-SAD, Echangeur de Godomè etc…)  connus et  exécutés sous maitrise d’ouvrage du ministère d’urbanisme ne prennent aucunement en compte toutes les dimensions urbanistiques que nécessite la fabrication d’une ville, depuis leur conception jusqu’à la phase réalisation, à commencer d’abord par le choix de leurs emplacements, leurs impacts économiques ou sociaux sur leur environnement, les conséquences engendrées sur le trafic ou encore les déplacements interurbains. L’urbanisme que nous appelons de tous nos vœux n’a pas vocation et ne doit pas se limiter à la simple réalisation de ces grands travaux publics. Les exemples de ce qui se fait mieux et d’innovant et qui tiennent surtout compte de nos réalités locales, nos cultures et surtout de notre identité existent, non loin de chez nous, en Afrique comme c’est le cas en République Démocratique du Congo avec le  Masterplan Mikonga Special Economic Zone’s Agro-cluster. Le projet « Mikonga, agro-ville africaine » a pour but de projeter Kinshasa et la République Démocratique du Congo dans une perspective de développement urbain en harmonie avec les espaces naturels du pays et la culture africaine. Ce projet qui se veut avant tout être un laboratoire de la ville africaine, axé sur la valorisation et la modernisation de l’agriculture africaine, et sur la création de tissus de petites et moyennes entreprises locales, gravitant autour d’espaces attractifs  pour les investissements étrangers et la recherche scientifique internationale, est la belle preuve de l’assertion selon laquelle l’aménagement et urbanisme peuvent être vecteurs d’un développement économique économiques solidaires pour les villes africaines. Dépêchez-y une mission de travail si la raison vous en dit !

Ainsi, monsieur le ministre, je vous invite à être l’agitateur de nouvelles idées, de grandes ambitions en termes urbanistiques auprès de vos pairs au sein de l’équipe gouvernementale, auprès de son excellence, le docteur Yayi Boni, Président de la République. Je vous invite à être le porte-parole de ces béninois d’aujourd’hui, et surtout de demain, qui rêvent d’un Bénin mieux « aménagé », d’une ville de Cotonou ou de Porto-Novo boostée pourquoi pas  par une économie touristique mieux structurée sur notre littoral ou nos berges lagunaires avec des plages propres aux eaux de mer turquoises, une ville de Cotonou aux rues bien tracées illuminées de mille feux et garnis d’espaces verts, avec à la fois une séparation des fonctions urbaines (habitat, économie, espaces publics, etc…) mais aussi respectant une mixités des fonctions selon les secteurs… «Si rien ne change dans notre mode de développement urbain, nous sacrifions aujourd’hui le confort urbain des 22 millions de Béninois de demain ». Imagiez leurs galères quotidiennes à vivre Cotonou en 2050 avec toutes les difficultés en termes de transports urbains, de logement, d’économie, d’éducation que connaissent déjà les 7 500 000 béninois d’aujourd’hui.

Les pistes existent pour amorcer un travail ambitieux et volontariste si vous voulez vous illustrer dans l’Histoire de notre pays en tant que ministre de l’urbanisme.
Premièrement, il s’agira d’ouvrir rapidement un débat  sur nos aspirations communes en termes d’urbanisme  et de grands projets structurants, support de tout développement: ces aspirations communes exprimées peuvent prendre la forme d’un « projet de territoire » pour nos grandes villes, à destination des béninois d’aujourd’hui mais aussi ceux de demain à l’horizon 2030-2050. Un projet de territoire qui doit être prospectif et dynamique :
Prospectif pour bâtir une nouvelle vision, changer la réalité de nos villes, de nos territoires et réussir la démonstration pratique de nos ambitions de demain.

Dynamique pour structurer l’action, garantir sa réactivité et intégrer l’existant, au service de la transformation. Ce projet de territoire sera durable, parce que c’est un processus d’accompagnement des mutations

visionnaire, il pense l’avenir, pour les Béninois d’aujourd’hui et les générations futures. Il intègre le présent du territoire Bénin et ses villes, ses difficultés, ses ressources et ses potentialités

Ce faisant, le projet de territoire inscrit et programme une part de mutabilité et de mutation de pays dans un plan d’actions prédéfini : un même espace peut se voir affecter un usage défini de 2011 à 2030, et un tout autre usage à partir de 2030, en cohérence avec d’autres mutations. C’est ma conviction pour un Bénin de demain meilleur à vivre pour tous les Béninois.

Raymond ABOKI est Consultant, spécialisé dans l’accompagnement des collectivités dans la réalisation de projets de Territoire en France.
Urbaniste-Planificateur de formation, Doctorant au Centre Interdisciplinaire de Recherches sur les Territoires et leurs Aménagements (CIRTA) de l’Institut d’Urbanisme et d’Aménagement Régional – Université Aix-Marseille III-, il présente un profil transversal qui lui permet d’avoir une vision assez large des métiers de l’urbanisme et de l’aménagement du territoire.
Email: abokiraymond@yahoo.fr

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