La Nouvelle Tribune

Conférence publique du Wanep : les inquiétudes de Célestine Zanou sur l’état de notre démocratie

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Les dernières élections présidentielles continuent de susciter des des analyses et des critiques. Au cours d’une communication qu’elle a présentée aux diplomates en stage au Centre Koffi Annan, Célestine Zanou, consultante internationale  fait  le diagnostic de ces dernières élections et constate le recul dangereux de notre démocratie.

 

COMMUNICATION DE Mme Célestine Zanou / Consultant Politique agricole, sécurité alimentaire et gestion des conflits /Présidente de la DCBD

THEME : «Quels enseignements peuvent tirer les pays africains du processus de transition démocratique au Bénin: le cas des élections de 2011?»

Introduction

La démocratie n’est pas un slogan mais une culture et l’alternance est son expression.

I.DE LA COMPREHENSION DU THEME A SES BASES MAJEURES

La démocratie se définit en général comme le pouvoir du peuple par le peuple et pour le peuple. Pas simple à comprendre !!!

Pour faire plus clair, il convient de d’accepter que la démocratie est d’abord et avant tout une volonté politique de construire ensemble de la base au sommet et avec nos différences, une nation de paix , de justice et de prospérité. Elle est donc avant tout un état d’esprit et tout citoyen qui voudrait être qualifié de démocrate devrait développer cet état d’esprit afin de contribuer par ses actes, ses faits et gestes, à la consolidation du processus démocratique.

De ce fait, il importe de faire accepter aux politiques, qu’être au pouvoir c’est d’abord  et avant tout être en mission et partir du pouvoir se prépare dès que l’on y accède,  par un mode  de gestion des hommes et de la chose publique empreint de valeurs

Le Bénin, après son historique Conférence des forces vives de la Nation de 1990 a pu entamer une transition démocratique qui a forcé respect et admiration.

Mais 20 ans après cet exploit, le Bénin peut-il continuer à être cité comme un bon exemple d’Etat africain expérimentant la démocratie dans sa forme vertueuse et purement idéologique au point d’exporter son modèle pour servir de locomotive à la tête des autres pays africains ?

Les élections de 2011 ont-elles été un test réussi pour notre démocratie ou une pure machination pour duper le peuple, auquel cas l’exemple béninois ne serait pas recommandable ?

Pour leurs propres intérêts, les Etats africains peuvent ils continuer – et sur quelle base- à considérer le Bénin, depuis les élections de 2011, comme un modèle démocratique à copier ?

Avant 1990, la plupart des pays africains étaient gouvernés par des hommes forts, c’est  à dire des militaires qui exerçaient un pouvoir politique rigide sous la bannière  tantôt du socialisme tantôt du communisme.

Mais la conférence de la Baule a consacré la fin de ces régimes plutôt dictatoriaux pour faire souffler sur le continent un vent dit de démocratie  caractérisé par le multipartisme intégral et le libéralisme économique.

Ce mode de gouvernance connu et répandu en occident depuis décennies repose sur deux socles majeurs : d’une part la loi fondamentale ou constitution qui décrète entre autres la séparation des pouvoirs et le mandat présidentiel et de l’autre les lois qui régissent le processus électoral.

Pour n’avoir pas été au bout de l’édification de la démocratie en formalisant, au regard de notre contexte,  un statut du dirigeant après le pouvoir, le législateur béninois et même africain a sciemment ou inconsciemment ouvert la porte aux manipulations des deux socles mettant de ce fait le système en danger d’où les tentatives fréquentes de remise en cause de l’alternance ou même des pouvoirs établis contrairement à ce qui s’observe dans les démocraties occidentales.

 

II.  L’EXPERIENCE DEMOCRATIQUE AU BENIN ET LES ELECTIONS DE 2011: le Héros et le Zéro

Nous écrivions en octobre 2008 «  la démocratie, nous avons fait ce choix….nous n’avons pas le choix…et la nécessité de construire une nation nous impose une démarche unitaire qui sollicite l’effort et le mérite »

En 1990, à la faveur de la conférence nationale, le Bénin a fait le choix du pluralisme démocratique et tous les acteurs semblaient avoir la même compréhension de ce modèle politique. Toutes les parties prenantes à ce rendez vous de l’histoire ont pris conscience qu’ils s’engageaient dans une démarche dont chacun donnait l’impression de connaitre les tenants et les aboutissants ; chemin faisant, il s’avère que la compréhension diffère selon le positionnement des acteurs, qu’ils soient aux affaires, dans le camp d’en face (opposition) ou tout simplement au sein du peuple.

Le constat le plus dramatique fut celui du manque de liberté du peuple dans son choix politique.

En effet, l’option du pluralisme démocratique devant conférer le même droit à tous les citoyens quelque soit leur appartenance politique est loin d’être la règle d’où la peur d’exprimer un vote au risque d’en subir les conséquences aux plans individuel et collectif.

Exp : une région qui ne vote pas pour un candidat est privé de projets de développement et même menacée de ne pas avoir d’infrastructures de base ; un individu qui exprime un vote autre que celui ayant consacré la victoire d’un camp subit une chasse ou est mis au garage même s’il a les compétences pour travailler pour le pays et lorsqu’il est un opérateur économique, c’est avec l’arme de la pression fiscale que son cas est réglé.

Résultat des courses, tout le monde va dans le sens de la mouvance présidentielle même si l’on n’en n’ est point convaincu. Conclusion, pas d’opposition politique réelle susceptible de présenter au peuple une alternative, laissant les structures de la société civile jouer ce rôle.

Il est donc aisé d’affirmer  que le processus démocratique au Bénin a,  au fil des années, développé chez les populations  en général et chez les cadres et autres en particulier,  des vices préjudiciables à la bonne gouvernance tel que l’opportunisme, le manque de conviction, la perte du  sens des valeurs avec en plus un attachement à l’argent qui ôte à l’individu toute dignité et tout honneur.

C’est sans doute le lieu de souligner un paradoxe caractéristique de nos systèmes démocratiques africains : le  peuple adopte une constitution qui consacre la séparation des pouvoirs : le pouvoir exécutif représenté par le Président de la République  et de l’autre le pouvoir législatif constitué par les députés à l’Assemblée Nationale qui votent les lois et contrôlent l’action gouvernementale. Mais dans le souci de faciliter la tâche dit on au chef du pouvoir exécutif, ce même peuple, à la demande des politiques, met le pouvoir législatif à la botte du chef de l’état en lui octroyant une majorité absolue.

Ce fait qui place le président de la république dans une position de force annule de facto le principe de séparation des pouvoirs nécessaire en démocratie et surtout ayant pour but essentiel  de faire du dialogue et de la négociation des instruments de gestion du pays.  Or, avec une assemblée aux ordres, dans notre conception féodale du pouvoir, le contrôle de toutes les autres institutions devient chose facile et explique les dérives dictatoriales observées ici et là sans moyen réel et constitutionnel d’y mettre un terme. Tout ceci se solde par des tensions politiques, des élections contestées etc. Le Bénin n’y a pas échappé et les dernières élections en donnent une illustration patente.

D’où la question récurrente : l’Afrique a-t-elle fait le bon choix politique pour son développement économique et social ?

La démocratie élective (en opposition à la démocratie directe) devenue le mode de désignation des représentants du peuple, présente de nombreux risques dont celui du jeu de manipulation et du conditionnement par des hommes mal intentionnés

Dans ce contexte d’éloignement du pouvoir du peuple, toujours plus grandissant et dans lequel le citoyen ne se sent plus représenté mais frustré parce que voyant son pouvoir volé, la remise en cause du système devient son seul recours. Il développe alors un comportement anti patriotique qui peut déboucher sur la violence et dont les manifestations sont : boycotts, contestations permanentes, marches et démarches… le pouvoir délégué devient difficile à gérer et le développement compromis.

A ce constat général inhérent au système africain, s’est greffé au Bénin lors des dernières élections de 2011, un imbroglio lié au vote des lois, à l’installation des organes chargés des élections, à la désignation des membres devant animer ces structures. Je pourrais citer:

 

1. Retard dans la désignation des membres de la CENA

2. Retard dans l’installation de la CENA et de ses démembrements

3. Retard dans le vote des lois électorales

4. Contradictions dans les lois électorales ce qui engendre des conflits d’interprétation ;

5. Absence d’un code électoral

6. Non respect des lois électorales et violation massive de la Constitution durant le processus électoral (les délais);

7. Décisions erronées de la Cour Constitutionnelle;

8. Plusieurs vides juridiques grossièrement comblées par la Cour Constitutionnelle;

9. Introduction d’une LEPI mal conçue et mal élaborée avec de lourdes et graves conséquences sur le processus électoral

10. ABSENCE D’UNE LISTE ELECTORALE  connue de tous (UNE PREMIERE !!!)

11. Vote complaisant de la loi sur la LEPI, le RENA

12. Recrutement fantaisiste des animateurs de la MIRENA, de la CENA etc

13. Démission inopportune de l’opposition de la CPS LEPI, ce qui a laissé place à la tricherie

14. Gestion solitaire, paternaliste de la LEPI et incompétence notoire et criarde de tous ses membres avec à la clé une mise à l’écart systématique de l’INSAE, la seule structure ayant fait les recensements dans ce pays depuis l’indépendance et donc  disposant du savoir faire et des données de référence;

15. Coût exorbitant de la LEPI plus de 40 milliards.

16. Une implication arrogante des PTF dans le processus au mépris de toute déontologie et du respect de la classe politique.

Sur ce lit dressé du fait de l’impasse politico institutionnelle et des incohérences du système, les élections de 2011 au Bénin ont laissé un goût amer au point de semer dans bien de cœurs que la victoire du peuple lui a été volée. Ne pas le dire c’est manquer d’honnêteté intellectuelle et  se faire complice de ce qui est arrivé et qui a plombé notre démocratie et mis la paix en péril. Nous avons frôlé le pire… Il urge d’enclencher les réajustements nécessaires pour s’assurer d’un avenir paisible.

 

III. LES LECONS A TIRER: la décadence, de  ses origines à son fait

Il ressort de ce qui précède que au Bénin comme en Afrique en général, la démocratie est loin d’être une réalité tangible. Il va s’en dire que la profusion des journaux ne saurait être le critère ou  le baromètre de mesure de la démocratie encore que les média pour une première fois dans l’histoire démocratique du Bénin ont été mis sous contrat de « non agression du pouvoir » muselant ainsi la liberté d’information objective du peuple. Les raisons de cette affirmation sont les suivantes:

 

- La démocratie est arrivée en Afrique sans rencontrer des esprits démocratiques. La démocratie est une culture, un état d’esprit ; or nous sommes encore très marqués par une conception féodale du pouvoir

- L’analphabétisme généralisé est un frein à la bonne marche de la démocratie. Nos peuples analphabètes à 80% n’y comprennent pas grand-chose surtout dans ce marché de dupes qu’est devenue la politique.

- Le manque de conviction et surtout d’idéal idéologique propre a fini par porter quasiment à 100% les esprits non démocratiques : les cadres et autres intellectuels  sont « achetables » ; les politiques de tout bord font de la transhumance politique un sport quotidien ; les hommes du pouvoir ont de la manipulation malsaine leur arme qui met en péril la jeunesse aujourd’hui désorientée quand elle ne fait pas simplement le choix de la vie facile et du gain facile.

Ajoutées à quelques autres facteurs, ces raisons sont celles qui obscurcissent l’horizon démocratique de notre pays et celui de bien d’autres en Afrique.

Julius NYERERE a dit « quand d’autres peuples tentent d’aller dans la lune, (dans l’impossibilité de le faire ici et maintenant) il ne nous reste qu’à retourner au village»

Dans la situation politique inextricable qui est la nôtre et dans l’impossibilité de faire marche arrière en matière de choix politique, des réaménagements s’imposent pour retrouver au profit de notre développement, -développement à visage humain, dans une relation de proximité où la connaissance des hommes et la tradition orale sont encore utiles- les avantages   de la démocratie directe et la décentralisation nous en donne une belle occasion.

Malheureusement si rien n’est fait, cet espoir naissant qu’est la décentralisation,  risque de s’évanouir.

En effet,  la décentralisation, un processus soutenu par les partenaires au développement et qui semble avantageux pour nous est aujourd’hui politisée à outrance avec des choix hasardeux et des options indéfendables car ne répondant à aucune logique objective.

Avec ce tableau, le Bénin, jadis héros de la démocratie n’est il pas en train de frôler «le ground zero» ? La réponse à cette interrogation sortira sans doute de nos débats.

 

Conclusion

Que retenir du constat et des enseignements qui se dégagent de l’analyse du processus démocratique au Bénin?

1. Plus que jamais, il s’impose à nous la nécessité de promouvoir la décentralisation comme une opportunité offerte à la renaissance de la démocratie directe, celle du pouvoir des citoyens libres qui font le choix de leurs dirigeants en toute connaissance de cause ; cette démocratie où le désir d’unité nait non plus de l’imposition d’une appartenance à une Nation mais plutôt du sentiment réel de complémentarité et de solidarité pour construire et survivre ensemble malgré nos différences et nos diversités

2. Plus que jamais le dialogue doit avoir une place de choix la gouvernance démocratique. Ce faisant, nous rentrons dans un processus d’adaptation de la démocratie à nos réalités socio culturelles et c’est à mon humble avis la seule garantie pour nous de créer un environnement politique apaisé et propice au développement.

3. Plus que jamais une discipline politique s’impose à savoir voter des lois dans un esprit de réalisme et d’objectivité qui garantit à ces textes une survie et une application dans l’intérêt de tous. Cette discipline implique aussi le choix des concepts susceptibles de donner une vision claire aux actions dans le but ultime de former les populations. C’est bien le moment d’exprimer une préoccupation :

Mort et mal enterré, le fameux concept du  « changement » jadis fumant et auréolé de celui de «l’émergence» vient de voir pousser sur sa tombe un nouveau concept aux contours flous appelé «refondation» . L’élite a-t-elle le droit de fonctionner ainsi au 21ième siècle? N’est ce pas  la pendaison de la raison et l’oraison de la déraison?

4. Plus que jamais, l’esprit de séparation des pouvoirs doit être compris et partagé pour éviter les dérives et faire accepter à tous la logique du dialogue.

5. Plus que jamais, tous les acteurs doivent comprendre et assumer le rôle qui est le leur : le politique, le judiciaire, la presse, la société civile.