La Nouvelle Tribune

Après 50 ans de fonction publique: Albert Tévoédjrè doit prendre sa retraite

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A la veille du cinquantenaire de l’indépendance du Bénin, un jeune admirateur du professeur Albert Tévoédjrè l’invite à prendre sa retraite. Constatant qu’il a été constamment dans les cercles de décision depuis l’accession à l’indépendance du Bénin, Kasso Okoudjou estime qu’il est à présent temps pour le professeur de laisser s’exprimer de nouvelles intelligences. Lire son plaidoyer.

Le Benin s’apprête à célébrer le cinquantième anniversaire de son accession à l’indépendance et à la souveraineté internationale. Nos historiens, politologues, sociologues et politiciens seront certainement à même de nous offrir un bilan intégral de ce que nous avons fait jusqu’à ce jour de notre Indépendance. Pour, moi né sept mois après le coup d’état d’Octobre 1972, je ne saurai être prétentieux de vouloir offrir un tel bilan. Je suis comme vous le constatez un des «enfants» de la révolution. Ayant grandi dans une famille où la culture et l’éducation étaient les maitres mots, je raffolais de lire et de m’informer sur toutes les questions concernant le Benin, l’Afrique et le monde en général. Je pense que j’ai épousé dés le bas âge, des valeurs de ce qu’on appelle dans le monde politique occidental la gauche. Vivant depuis à peu prés douze ans aux Etats-Unis d’Amérique, ma vison politique a quelque peu changé, mais reste dans l’ensemble à gauche, proche du centre gauche américain représenté par le Parti Démocrate.

Ce petit rappel, juste pour planter le décor de cet article. Car dans ma soif de connaissance, une chose m’a toujours fasciné: les curriculum vitae de certains de nos compatriotes dont j’ai souvent entendu parler en grandissant, mais que je n’ai vraiment pas connus. En effet, du fait du choix politique du Benin de l’époque, ces compatriotes étaient pour la plus part en exil politique, ou travaillaient dans les organismes internationaux. Parmi les noms qui me fascinaient je peux citer, Bertin Borna, Adrien Houngbédji, feu Idelphonse Lemon, Moise Mensah, Nicéphore Soglo, Albert Tévoédjrè, Emile Derlin Zinsou. 

{mosgoogle}Et c’est justement du Professeur Tévoédjrè que je veux parler dans cet article, et à travers lui, je voudrais analyser le chemin parcouru depuis le 1er Aout 1960. Il n’y a aucun doute, le Professeur Tévoédjrè est certainement un des plus grands intellectuels africains de sa génération. Il suffit de consulter sa page Wikipedia pour s’en rendre compte. J’ai écouté pour la première fois un discours du Professeur Albert Tévoédjrè en 1989 lors de la rencontre Afrique-Europe et du premier Forum de Porto-Novo sur les Droits de l’Homme, organisés par l’Association mondiale de prospective sociale, le Conseil de l’Europe et l’Organisation de l’unité africaine. J’étais admiratif de son éloquence et de son argumentaire. L’année 1989, qu’il vous souvienne, est l’année de la chute du mur de Berlin, et aussi celle de la fin du règne du Parti de la Révolution Populaire du Bénin (PRPB). Suit la conférence nationale des forces vives de la nation, et le rapport général du professeur Albert Tévoédjrè, alors Rapporteur général de ladite conférence! Dès la fin de ce rassemblement historique, Tévoédjrè futur candidat à la magistrature suprême emballe la jeunesse avec son fameux projet de création de 20. 000 emplois par an. Suivent les élections présidentielles de 1991, et la victoire de Nicéphore Soglo. Inutile de dire que j’étais très déçu que Tévoédjrè et son parti le NCC n’aient pas pu gagner les élections. 
La suite nous la connaissons: Tévoédjrè et le NCC vus par Soglo et les siens comme les principaux opposants font un mauvais score aux élections législatives de 1995, et se font ravir la vedette par le PRD d’Adrien Houngbédji. C’est ici que mon admiration et en même temps ma déception à l’endroit du Professeur Tévoédjrè se rencontrent. D’un côté, et à l’opposé de nombre de partis politiques, seul le NCC a fait une lecture parfaite des résultats des législatives de 1995: son parti, le NCC, ne pouvait pas gagner les présidentielles de 1996. C’est la seule fois, de ma mémoire, qu’un parti politique béninois et son président arrivent à une pareille conclusion. 
De l’autre côté, la solution que le NCC et son président ont apportée à cette analyse m’a déçu. A la suite d’un vote, le parti a décidé d’aller chercher Kérékou de sa retraite dorée! J’avoue, que le Professeur Tévoédjrè n’à jamais élucidé les raisons d’un tel choix. (J’ai voté, au deuxième tour des élections de 1996, pour Kérékou, car mon candidat de préférence, Adrien Houngbédji, n’a pu aller au second tour). J’avoue aujourd’hui avec le recul de temps, que cette élection a été un gâchis de dix ans pour le Benin.
 Je pense, que si un parti important comme le NCC avait décidé alors de soutenir Houngbédji, l’histoire de notre pays serait probablement différente aujourd’hui, pas parce que Houngbédji est nécessairement le meilleur, mais surtout parce que la rupture avec le système Kérékou aurait été définitive. Mais tout ceci n’est que pure spéculation et je ne voudrais surtout pas jouer aux révisionnistes. 
Naturellement, le Professeur Tévoédjrè n’a pu contrôler Kérékou et je peux dire en toute sérénité que son passage au gouvernement entre 1996 et 1999 est passé presque inaperçu. La grande idée des 20 000 emplois est resté lettre morte, le projet d’envoyer des enseignants de Français au Nigeria n’est certainement pas un succès. Bref, le Professeur Tévoédjrè a choisi le cheval gagnant, mais le Benin a perdu par son choix (et le mien aussi d’ailleurs). 
Vient alors 2006 et le Professeur Tévoédjrè est encore au côté du nouveau président! C’est là que l’honnêteté intellectuelle m’oblige à demander au Professeur Tévoédjrè si ce qu’il n’a pu accomplir pendant plus de cinquante ans de vie politique nationale, il pense pouvoir l’accomplir aux côtés du Président Boni Yayi. Car qu’il vous souvienne, Mr Tévoédjrè était déjà Ministre au Dahomey dès l’indépendance en 1960, alors qu’il n’était âgé que de 31 ans! Que peut-il encore nous prouver qu’il n’a déjà prouvé’ 
Je me rappelle que le Professeur Tévoédjrè a déclaré lors d’une interview à la télévision nationale: «j’ai mangé à la table du Pape, j’ai serré la main du Président Kennedy», juste pour montrer qu’il n’y a plus rien sur cette terre des hommes qui pourrait l’honorer davantage ! Mieux, il a déclaré à plusieurs reprises qu’il faut savoir quitter les choses avant qu’elles ne vous quittent. Dommage qu’il ne s’applique pas ce principe qu’il semble n’apprendre qu’aux autres. Car, malgré mon admiration pour son intelligence, je ne comprends pas pourquoi à 82 ans il s’accroche encore aux portes du Palais. Le poste de Médiateur de la République n’est probablement pas ce qu’il devrait faire à son âge !

Parlant de ce poste de Mediateur de la République, il y a comme un vice moral que le Professeur Tévoédjrè ait participé à sa création du point de vue juridique et administratif, qu’il ait en même temps accepté de l’occuper et surtout d’être payé à plus de 2, 000,000 de FCFA par mois! Si j’admets que Mr Tévoédjrè, de par sa vaste expérience, aide le gouvernement à créer le cadre institutionnel et juridique du poste de Médiateur de la République, il me semble qu’une certaine morale ou éthique comme on voudra, l’obligent à ne pas être candidat à diriger cet organe! Mr. Tévoédjrè, j’en suis convaincu, sait que une pareille chose ne peut se faire en Occident où il a passé une bonne partie de sa vie. 

Je pense que le Professeur Tévoédjrè doit aux Béninois des écrits sur l’histoire politique du Benin depuis 1991, tout au moins. Il pourrait s’assurer que les Béninois, ces compatriotes d’aujourd’hui et de demain, disposent de l’histoire vivante de la conference nationale (je lui ai écris à cet sujet il y a plus de deux ans, et j’attends toujours sa réponse)! 

Au vu des deux derniers paragraphes, je voudrais inviter le Professeur Tévoédjrè à saisir l’occasion des cinquante ans d’Independence du Benin pour tirer sa révérence de la vie publique du pays et se consacrer à promouvoir les idées géniales qu’il a eues dans le passé à savoir, entre autres, l’Initiative humanitaire africaine, le corps africain des volontaires au développement. Bref, beaucoup d’initiatives du Centre Panafricain de Prospectives Sociales (CPPS) n’ont jamais été expérimentées sur le terrain, du moins à ma connaissance. Il est peut être temps pour que le Professeur Tévoédjrè s’assure de cela plutôt que de préférer rester éternellement dans les couloirs du pouvoir!

Je laisse à chacun le soin de faire le bilan de notre Independence. Mais, pour qui veut mon point de vue, je dis clairement que si des octogénaires qui nous ont dirigés dès 1960 sont encore dans les labyrinthes du pouvoir, alors je crois que nous n’avons nullement avancé, et que par voie de conséquence nous n’avons fait que reculer voire régresser!

{mosgoogle}Je voudrais finir en précisant que le choix que j’ai fait de parler du Professeur Tévoédjrè dans cet article, est tout simplement dû à mon admiration pour l’’uvre intellectuelle qu’il a accomplie et qui reste encore séduisante malgré tout. Mon conseil à Mr Tévoédjrè de se retirer de la politique vaut aussi pour tous les politiciens de sa génération qui sont toujours dans la course au pouvoir notamment Saliou Aboudou, Bruno Amoussou, Robert Dossou, Amos Elègbè, Théophile Nata, Nicéphore Soglo, pour ne citer que ceux-là. Ils sont tous comptables de notre arriération et il est temps qu’ils passent la main!

Par Kasso A. Okoudjou,
Ph.D., Columbia,
Maryland, USA.