La Nouvelle Tribune

Regard sur Bonjour citoyen du lundi 2 Août: Amoussou recentre le débat sur le cinquantenaire

Espace membre

S’il est un sujet au top de l’actualité en ce moment, c’est bien le cinquantenaire de l’indépendance du Bénin. L’heure est au bilan et aux perspectives. Hier encore, sur l’émission «Bonjour citoyen» de la télévision nationale, le débat était à l’ordre du jour. Resté sur sa faim, Bruno Amoussou propose ici sa réflexion sur ce que devraient être les 50 prochaines années de la souveraineté du Bénin. Il a notamment insisté sur les références et les repères à offrir à la génération montante.

« Alors que je prolongeais ma grasse matinée, ce lundi 2 Août, pour me remettre des fatigues d’une éprouvante participation aux manifestations officielles qui ont marqué la célébration du cinquantenaire de l’indépendance de notre pays, mon épouse est venue m’inviter à suivre l’émission Bonjour citoyen en cours de diffusion sur la télévision nationale. Elle trouvait le thème intéressant et les interventions lui paraissaient particulièrement pertinentes et fécondes. Je n’ai donc pas suivi l’ensemble des points de vue défendus par les invités sur le plateau. Cependant, je me suis fait une opinion suffisante pour souhaiter prolonger le débat ainsi amorcé.
J’avoue éprouver, jusqu’à ce jour, une certaine déception au regard de ce que nous faisons de notre cinquantenaire. Quand bien même l’actualité nationale ait rivé nos yeux sur des dérives invraisemblables, plongé nos narines dans des senteurs nauséabondes et remonté à nos oreilles les clameurs de citoyens désespérés, cela ne saurait justifier notre enfermement dans le court terme et notre refus  de nous projeter dans l’avenir. Peut-être l’exception viendra-t-elle du colloque qu’a organisé le Conseil économique et social ? J’attends la publication de ses  travaux pour me faire une opinion sur cette initiative. Je regrette qu’elle se soit volontairement privé des contributions des acteurs politiques actuels, notamment les élus, quelle que soit l’opinion que l’on peut avoir sur la qualité du débat partisan dans notre pays.

{mosgoogle}Pour en revenir à l’émission Bonjour citoyen, il me faut remercier les invités pour leur hauteur de vue lors de leurs courtois échanges. De leurs observatoires respectifs heureusement différents, ils ont jeté un regard vivifiant sur notre vécu collectif et présenté des analyses et des arguments auxquels je reste très sensible et que je partage pour l’essentiel. A la vérité, il est relativement aisé de s’entendre sur l’état des lieux et sur les constats car les déviances sont si éclatantes qu’il faudrait une bonne dose de mauvaise foi pour ne point les identifier. La dévalorisation de l’effort et du travail est un des regrettables phénomènes qui ont miné notre société et celle d’autres pays africains, et ce, à des degrés divers. Reste la question demeurée sans réponse de l’abbé André Quenum à la fin de l’émission : que faire et comment le faire ?
La recherche de personnalités pouvant servir de références aux jeunes générations mérite effectivement une attention particulière. Pullulent dans les villes, à la campagne et à l’étranger, les citoyennes et citoyens béninois qui pourraient servir de modèles, de points d’attraction, pour peu qu’on les rende visibles comme l’a d’ailleurs souligné un des intervenants. Ce qui nous empêche de les voir n’est rien d’autres que la perte de confiance qui s’est emparé de nous à la suite de nos malheureuses expériences politiques ou de vie sociale. Humiliés par des comportements de certains de ceux qui sont visibles, nous en venons à n’éprouver aucune fierté d’être béninois et donc à ne plus nous sentir indignes de poser les actes les plus indignes. Dépités, peu de gens ont arboré le drapeau national sur leurs motos, leurs voitures ou leurs maisons durant ces derniers jours.
Il n’en a pas été toujours ainsi et les exemples foisonnent qui confirment l’attachement de notre peuple à la fraternité, à la justice et au travail comme notre devise nationale l’exige. Pour retrouver les incarnations de ces valeurs, je souhaite que nos réflexions remontent à 1960 et même au-delà. A vouloir réduire le champ de nos investigations au renouveau démocratique et faire de la Conférence nationale l’élément fondateur, comme c’est souvent le cas dans ce que j’ai entendu et lu dans les médias, nous nous privons de précieux repères et de précieuses références. Ayant la chance d’avoir encore en activité sociale des acteurs et des observateurs de cette période, il me semble que leurs témoignages pourraient nous instruire autant que les écrits et les commentaires des historiens. La plupart d’entre eux sont décédés sans avoir consigné leur part de vérité, laissant le champ libre à des interprétations qui traduisent, à mon sens, plus un désir de ménager les survivants de cette époque que de tirer les leçons de nos succès et de nos échecs. Président de l’Assemblée nationale à partir de 1995, je n’avais pas réussi à convaincre ceux encore en vie à dicter leurs récits et j’espère que le général Kérékou conserve la disponibilité qu’il m’avait donnée pour remettre certains objets personnels pouvant enrichir nos musée. Le cardinal Gantin m’avait opposé la tradition de l’Eglise catholique en matière de publication des mémoires de ses hauts dirigeants.
Peut-être à cause de mon âge, j’ai le sentiment que nous gagnerions à nous replonger dans ce qui s’est passé juste avant et après la proclamation de l’indépendance. Les conditions de l’accession à la souveraineté internationale, l’espace laissé aux nouveaux dirigeants des pays africains pour prendre les décisions qu’ils jugeaient indispensables au développement et la conjoncture internationale de guerre froide ne sauraient être évacués comme nous le faisons en ce moment. Les mêmes forces d’encadrement de la souveraineté sont toujours à l’œuvre. Les ignorer ou considérer leur évocation comme des réminiscences de nostalgiques, c’est occulter une dimension fondamentale de la mondialisation. Sans en faire la cause exclusive de la régression économique et sociale qui nous étreint et nous avilit, nous ne pouvons faire l’impasse sur le morcellement de l’Afrique en petits Etats sous perfusion financière et politique internationale. La recherche de solutions ne peut donc se limiter au seul périmètre national actuel.
Certes, notre pays est riche d’expériences politiques, aussi originales les unes que les autres. Cela nous vaut le titre de laboratoire dont nous semblons nous gargariser. Les mêmes observations s’appliqueraient au domaine économique et social. Le format de la Conférence nationale en 1990 figurait déjà dans l’Assemblée des forces vives de 1967. L’expérience des champs collectifs en 1962 destinée à mieux « utiliser la force de travail disponible et combattre la paresse des Africains » précéda les opérations de retour à la terre qu’encadraient les experts israéliens en 1965. Par la création des fermes de collectivités locales et d’entreprises durant la période révolutionnaire, les pouvoirs publics voulaient à la fois assurer l’éduction des jeunes, renforcer la cohésion nationale et accroitre la production. Nous avons inventé et inauguré les réductions de salaire des fonctionnaires, dès 1962 pour faire face aux déséquilibres budgétaires. A la demande de la Banque mondiale, en 1966, j’avais effectué une mission en Côte d’Ivoire pour y étudier les possibilités de mise en œuvre, dans ce pays, des formules d’organisations sociales utilisées à la Sonader en matière de développement de la palmeraie.

{mosgoogle} Bien d’autres aspects de notre parcours économiques mériteraient un arrêt sur image pour nous éviter quelques errements.
Je reviens à Bonjour citoyen pour déplorer le temps dont les invités ont disposé pour exposer leurs réflexions. L’ORTB ferait sûrement œuvre utile en créant et en animant un « espace du cinquantenaire » afin que notre jeunesse y expose ses interrogations et que les expériences passées fécondent les actions de ceux qui auraient fait le choix d’agir. L’aménagement de la ville de Porto-Novo, le colloque du Conseil économique et social, tout comme les défilés militaires sur les Champs Elysées en France et à Ouando ne peuvent suffire à ouvrir les perspectives susceptibles de faire, plus tard, de la célébration du centenaire de notre indépendance, une étape remarquée de la renaissance béninoise et africaine.
Alors, prenons en le chemin dès à présent. »