La Nouvelle Tribune

«On vient de créer le héros Ajavon pour 2021» selon le socio-politologue Gilles Gohy

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Dr Gilles Expédit Gohy est Socio-politologue, Enseignant-chercheur à l’Université d’Abomey-Calavi et auteur d’une thèse doctorat unique, portant sur le thème : «Education et gouvernance politiques au Bénin du Danxômè à l’ère Démocratique : quelles réalités?».

Avec la Nouvelle Tribune, il expose les implications socio-politiques de l’Affaire de cocaïne accablant Sébastien Ajavon, président du patronat béninois, candidat arrivé troisième au dernier présidentiel et puissant allié du régime du Président Patrice Talon.

Dr Gilles Gohy, comment aviez-vous accueilli le verdict du tribunal dans l’affaire de cocaïne accablant, le président patronat béninois Sébastien Ajavon libéré au « bénéfice du doute » après une semaine de garde à vue ?

Disons d’emblée que ma réaction est une réaction de satisfaction totale donc de joie profonde parce que c’est une situation scabreuse à laquelle le juge a su donner une décision appropriée. C’était trop gros ce qui s’est passé et je félicite le peuple béninois qui a eu la réaction normale et attendue. De part et d’autres, sans aucune concertation préalable, le peuple s’est soulevé contre cette arrestation d’Ajavon.

Comment expliquez-vous, cette réaction du peuple que vous félicitez ?

Simplement parce que nous ne venons pas d’aussi loin. Le peuple béninois a deux caractéristiques fondamentales. La première est de protéger la victime, d’aider le plus faible à se sortir des exactions du plus puissant. La seconde caractéristique du peuple béninois c’est de ne pas aimer l’injustice, l’ingratitude en terme de '' il a déjà oublié hier et veut mal se comporter aujourd’hui''. Sans avoir fait la preuve, les gens se disent que cette affaire ne peut pas n’avoir été du fait du Président de la République.

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Dr Gilles Gohy, puisqu’il s’agit de trafic de drogue, pour le sociologue que vous êtes, le peuple béninois ne donne-t-il pas l’impression de couvrir le vice ?

Pas du tout. Le peuple béninois a horreur de l’injustice. Quand vous voyez le déroulement de cette scabreuse affaire, c’est une affaire cousue de fil blanc depuis le début jusqu’à la fin. Voilà une situation dans laquelle on dit qu’on veut inspecter des conteneurs. Et miraculeusement on ouvre un conteneur dans lequel se trouve en premier plan, en première position, une importante quantité de drogue. D’un, même pour un novice, quand on veut faire du trafic de drogue, ce n’est pas en premier plan qu’on va exposer le corps du délit. De deux, voilà, un capitaine, un haut gradé qui vient dire des choses absolument monstrueuses. On trouve une quantité de drogue. Aucun prélèvement n’a été fait aux fins d’analyse de laboratoire et un monsieur affirme brutalement qu’il s’agit de la cocaïne pure. Sur quoi s’est-il basé pour trouver que c’est de la cocaïne pure ? Troisième élément, sans aucun outil de pesage, il affirme tout de go que la quantité de drogue trouvée fait près de 18 kilos. Encore plus grave, comme si lui il a été un trafiquant de drogue, il fait une estimation de l’ordre de neuf (09) milliards Cfa. Donc tous ces éléments mis l’un à côté de l’autre, on se dit que s’il ne s’agit pas d’une machination, ça y ressemble très fort. Et cela nous rappelle douloureusement le passé récent de tentative d’empoisonnement objet d’un débat au cœur duquel l’actuel Président de la République s’est retrouvé accusé.

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Dites-vous que le peuple a eu un réflexe de traumatisé ?

Exactement ! Le peuple béninois fraîchement sorti de ce traumatisme, avait pensé à un avenir radieux avec la Rupture dont le programme avait séduit. Mais brutalement dans le septième mois voilà la situation à laquelle nous sommes confrontés comme si la Rupture voulait distraire le peuple des vrais objectifs. Ceci dit, le peuple ne couvre pas le vice. Le peuple apprécie le corps du délit qui est gros. On sait qu’aucun de tous les multimilliardaires de ce pays n’est propre. Tous sont sales, parce que pour être aussi riche, il faut avoir volé ou fait des affaires louches. C’est ainsi partout dans le monde. Mais quand on sait qu’ils ont leurs sources de revenus divers et diversifiés, on ne peut pas mettre l’emphase, autant que ça été fait, sur cette affaire Sébastien Ajavon. J’en conclus que même s’il s’était avéré que M. Sébastien Ajavon avait voulu faire du trafic de drogue, le contexte socio-politique est tel qu’on aurait pu trouver une manière plus élégante d’aborder la situation afin d’éviter de jeter un discrédit fort sur tout le pays.

Aucun milliardaire n’est propre dites-vous. Avec un petit rétrospectif, comment expliquez le contraste avec ce peuple vindicatif envers les voleurs de motos et autres objets mais qui se mobilise spontanément pour défendre un milliardaire accablé par une affaire aussi sordide que le trafic de drogue ?

Très bien souligné. L’explication de cette situation est simple. C’est que nous sommes ici dans une situation de différence fondamentale. Dans les cas de vols de motos, de cabris ou de poulets, on est devant ce qu’on appelle le flagrant délit. Le vol est constaté l’intéressé est là et ne peut pas nier. Alors que dans le cas Sébastien Ajavon, il y a la présomption d’innocence. Donc les deux cas ne sont pas comparables. Autant le Béninois pourfend avec vigueur le vol de motos, le vol de cabris et brûle les malfaiteurs, autant il se dit avec un petit doute, qu’il peut s’agir d’un acharnement contre l’intéressé. Et dans un domaine aussi sensible et bourré de manipulations comme le domaine politique, on se dit, '' voilà quelqu’un qui veut se débarrasser d’un sérieux adversaire politique''. Parce que, ne nous faisons pas d’illusion, 2021 n’est qu’à côté.

Puisque vous y êtes. Selon le Sociologue et politologue que vous êtes, comment la drogue est-elle perçue au sein de la population béninoise et quel impact cette affaire peut avoir sur l’avenir politique de Sébastien Ajavon, troisième à la dernière présidentielle?

Du point de vue du sociologue que je suis, disons que la drogue a toujours été un ami sympathique du peuple béninois. La drogue a toujours existé comme un compagnon sympathique et apprécié par le Béninois. Le tabac pur avec un grain de potassium que nos anciens chiquaient pour tirer un certain plaisir. La drogue a toujours existé dans la vie du Béninois parce que considérée comme la voie royale pour atteindre les paradis artificiels.

Mais on ne perçoit pas les Béninois comme un peuple de drogués !

Non ! Je vous fais d’abord une analyse micro-sociologique. Donc à un niveau micro-sociologique, on considère que la drogue fait partie du vécu du Béninois. La drogue dans sa forme actuelle de cocaïne telle qu’elle se présente, est une version importée. Le peuple béninois ne conçoit pas la drogue sous forme de cocaïne. La drogue c’est sous forme de feuille, de racine, de substance consommée pour répondre à une situation ponctuelle. Les initiations qu’on faisait dans les couvents, se faisaient avec des drogues. La drogue sous forme de cocaïne pure ou impure, n’est qu’un élément extérieur venu polluer la vie sociale initiale et on vit désormais avec ça. On doit l’appréhender comme un élément d’immixtion extérieure dans le vécu quotidien du Béninois… Dans cette condition, le peuple béninois qui dans sa grande majorité ne maîtrise pas les tenants et les aboutissants de cette situation de trafic de drogue, se dit favorable si ça constitue une certaine manière de faire pour enrichir une certaine classe comprador, une bourgeoisie locale. Une partie du peuple se dit favorable à l’utilisation de la drogue pour générer des revenus pouvant impulser le développement. Et là on tombe de plain-pied sur le cas Sébastien Ajavon qui a des actions sociales visibles. Les gens se disent, '' même si c’est de la drogue, on sait comment une bonne partie de son argent est utilisé''. Il a construit des salles de classe. Avec sa fondation, il a fait beaucoup de choses. Ce qui n’est pas le cas de nombreux milliardaires dans ce pays. Les gens en arrivent à comparer Talon à Ajavon. '' Qu’est-ce qu’on peut montrer pour dire que c’est de Talon? ''. Donc la drogue va être appréhendée comme si le Béninois le conçoit comme un instrument de combat contre la pauvreté, de sortir du sous-développement. Le Béninois est consommateur des produits induits par la drogue. Ajavon est considéré comme un important acteur de promotion du développement national. C’est par rapport à ça qu’il a un fort capital social.

Venons-en à l’impact sur l’avenir politique de l’homme, sa relation avec le pouvoir.

Ces deux aspects sont liés. L’impact, je crains qu’il ne lui soit que positif. On vient de créer le héros Ajavon Sébastien Germain. On vient de créer la victime Ajavon Sébastien comme il y a trois ans avec Patrice Talon. C’était l’acharnement, le harcèlement mené contre Patrice Talon qui a fait de lui le Président de la République. Il y a quatre ans, personne ne pariait Talon, Président de la République. Comme le Président Talon dit qu’il n’a qu’un