La Nouvelle Tribune

Communiqué du 1er Conseil des ministres: Les irrégularités de forme selon Jean-Luc Anato

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Le gouvernement du «Nouveau Départ», dirigé par le président Patrice Talon a tenu son tout premier Conseil des ministres, mercredi 13 avril dernier. La séance a débouché sur une batterie de mesures (suspension de concours à polémiques, abrogation de décrets etc) qui continuent de faire des vagues dans l’opinion.

Tout comme le fond, la forme du communiqué du premier conseil des ministres (lire ici) de l’ère de la rupture donne de la matière à débat. C’est d’ailleurs la forme du document qui intéresse M. Jean-Luc K. Anato, administrateur civil à la retraite. De la qualification de l’ordre du jour à l’usage des majuscules en passant par le compte-rendu proprement dit, il relève les irrégularités de forme du communiqué du premier Conseil des ministres de l’ère Talon. Il le fait dans une lettre au président de la République. Lisez ci-dessous l'intégralité de sa lettre et la proposition de communiqué rédigé dans les règles de l'art.

Cotonou ,le 18 avril 2016
Jean-Luc K. Anato
Administrateur civil à la retraite
Monsieur Patrice Guillaume Athanase Talon
Président de la République,
Chef de l’Etat,
Chef du Gouvernement

Monsieur le Président de la République,
Je ressens un profond scrupule à vous faire partager respectueusement des observations de forme sur le compte rendu du premierConseil des Ministres sous votre présidence. En effet, dans votre projet de société, repris au cours de la campagne électorale et dans le discours d’investiture, vous vous êtes engagé à considérer « la compétence »comme le critère  fondamental de nomination des cadres à des postes de responsabilités. Faisant abstraction de cet engagement hautement apprécié de l’intelligentsia, vous venez de nommer au poste de Secrétaire Général du Gouvernement  plutôt destiné à un administrateur civil, un administrateur du Travail et de la Sécurité Sociale  en la personne de Monsieur Edouard Ouin –Ouro. La preuve cette nomination inconvenante est déjà apportée par l’intéressé, dont le premier écrit publié traduit et trahit ses limites en matière de rédaction administrative.J’y reviendrai.

En 26 ans de Renouveau Démocratique, le peuple béninois a perdu les espoirs nés en lui au sortir de la Conférence Nationale de février 1990. Si l’on excepte l’excellente parenthèse de la gouvernance sous le Premier ministre et Président de la République Nicéphore Dieudonné Soglo de 1990 à 1996, les deux dernières décennies constituent un pur gâchis de temps et d’énergie sous les doubles quinquennats des Présidents Mathieu Kerekou et, surtout, Thomas Boni Yayi qui a fortement offusqué par une gouvernance au rabais. J’ai affirmé tantôt  que les Béninois ont perdu les vingt dernières années. Si l’on remonte à 1960, année de l’accession du pays à l’indépendance, la comptabilité affiche plutôt 50 ans de pertes exceptionnelles. Celles-ci sont essentiellement le fait des femmes et hommes qui ont été appelés à  servir le paysà des postes de responsabilités sans, très souvent, répondre aux nécessaires exigences de compétence technique et d’honnêteté intellectuelle et morale.

Sans sous - estimer la compétence dont justifient plusieurs cadres, il importe d’être plus regardant sur le critère de l’honnêteté intellectuelle et morale qui transcende celui « de la bonne moralité  et de la grande probité »L’honnêteté intellectuelle et  morale est une vertu cardinale qui établit la relation transitive entre la pensée et la parole,  entre la parole et l’acte, entre l’acte et la pensée. La rareté de cette vertu est très préjudiciable à l’action lorsque les cadres l’incarnent. A la réflexion,  la raison majeure de l’arriération de notre pays  réside donc dans le déficit d’hommes compétents et honnêtes nommés à des postes de responsabilités par les leaders politiques

J’insiste sur les 50 ans perdus  par la faute des gouvernants en soutenant qu’il y a  peu de ressources naturelles que le ciel ait refusées à la terre béninoise (sol et sous - sol). En dépit de celles-ci, le Bénin tient une place de choix dans la caravane des « pays moins avances ». En revanche, la Suisse, qui ne dispose d’aucune ressource naturelle, est classée, 3ème  sur 188 pays en 2015, suivant l’indice du développement humain. Vous le voyez, Monsieur le Président de la République : le développement d’un pays n’est pas tributaire de sa richesse en ressources naturelles. Il ne dépend que des hommes,  attachés à cette idée maîtresse de Platon, que « Seul le savoir peut orienter efficacement la bonne action. »

J’insiste sur les 50 ans perdus d’autant plus révoltants face au cas chinois. En 1949, la Chine avait une situation économique et sociale similaire à celle du Bénin en  1960.En 2016, à 67 ans de distance, elle s’est qualifiée sur le plan économique au point de figurer dans le G 20 et d’être classée 2ème  pays au monde au plus gros PIB avec 12 254 après les États-Unis. Je doute fort qu’en 12 ans qui s’ajouteront aux 55 ans pour totaliser 67 ans, le Bénin puisse atteindre le niveau économique de la Chine. Il n’est pas superflu de faire remarquer que la Chine a réalisé  ces appréciables performances économiques avec une idéologie décriée par l’Occident. Les performances chinoises, sous l’étendard du communisme, donnent raison à cet écrivain qui fait remarquerque « les idéologies  sont mortes. » Au  surplus, la France, sous la V République,  offre au monde, le meilleur exemple de pays où l’idéologie n’est pas le fil conducteur du développement ou des réponses idoines aux légitimes aspirations du peuple.

Le postulat revient avec un élément supplémentaire de pertinence et de conviction : le développement d’un pays ne repose, ni sur les ressources naturelles, ni sur l’idéologie, ni même sur l’argent ; il est le produit de l’homme.

J’ai soustrait les années au pouvoir du Président Nicéphore Dieudonné Soglo de la gouvernance défaillante de notre pays depuis 1960 pour la raison incontestable qu’il plaçait l’homme à la compétence active au cœur de l’œuvre de développement. Compétence active pour reconnaître avec Herbert Spenger que « Le grand but de l’éducation n’est le savoir mais l’action. » Le bilan du Président Soglo, que ses adversaires les plus irréductibles s’accordent à saluer aujourd’hui, est le fruit du crédit à l’homme à la compétence active. Illustrativesde ce crédit, l’administration territoriale dont les acteurs principaux  (préfets, secrétaires généraux des départements, chefs des circonscriptions urbaines et sous – préfets) étaient, à l’exception de deux, des administrateurs civils et la diplomatie dont les postes à l’intérieur et à l’extérieur étaient majoritairement tenus par des diplomates.

Sous les Présidents Mathieu Kérékou et Boni Yayi, les nominations des cadres aux postes de responsabilités relevaient du mépris de la compétence et de la politisation de l’administration publique.

Avec la nomination d’un administrateur du travail et de la sécurité sociale à un poste auquel ne répond point ce profil technique, la crainte est réelle  d’assister à la perpétuation du règne de la médiocrité administrative.

Vous l’auriez remarqué,  Monsieur le Président de la République : au fil du temps et des épreuves de tout genre, le peuple béninois a gagné en maturité politique.

Vous êtes redevable de la victoire sur vos 32 challengers d’abord au Président Boni Yayi pour la victimisation de votre personne au moyen des affaires judiciairement élucidées en votre faveur.

Vous êtesredevable du triomphe électoral ensuite au Président Nicéphore Dieudonné Soglo et à notre vaillante mère nationale Rosine pour leur combat opiniâtre contre la Françafrique.

Vous êtes  redevable de votre élection à la magistrature suprême enfin et surtout  au peuple béninois  qui a été réceptif  à vos engagements électoralistesépousant ses attentes. Ce peuple, de plus en plus politiquement avisé,  est d’une vigilance sans pareil pour contrarier les personnes  qui affirment que « les promesses n’engagent  que ceux qui y croient. »

Je le répète : le peuple, politiquement mûr,  est d’une vigilance si prononcée qu’il scrute les actes de ses gouvernants pour ne plus accorder l’absolution à ceux qui ne respectent pas leurs engagements.

Au nombre de vos engagements, figure « la compétence quel que soit le bord politique. » Cet engagement est d’autant plus fort que vous avez affirmé,pendant la campagne électorale : « Je ne suis pas un talent mais je sais m’entourer de gens talentueux. » Signe inquiétant que celui de la violation de cet engagement par la nomination d’un administrateur du travail et de la sécurité sociale à un poste stratégique de l’administration centrale réservé à un administrateur civil chevronné. Pour vous en convaincre, j’évoque un contre – exemple sénégalais en la personne de l’administrateur civil Abdou Diouf qui, remarqué par Léopold Sédar Senghor aux différents postes correspondant à son profil technique, dont celui de Secrétaire Général du Gouvernement,  été promu Premier ministre avant de succéder au Président - poète le 1erjanvier 1981. Et voici repris les mots dignes de référence de Senghor sur son successeur et publiés dans le numéro 1046 du 21 janvier 1981 de Jeune Afrique : « Je ne reviendrai pas sur les mérites de M. Abdou Diouf. Tout le monde lui reconnaît, non seulement la compétence, mais encore la conscience ainsi qu’une honnêteté intellectuelle et morale inattaquables. »

La traduction du mépris de la compétence, que la conscience et la vigilance citoyennes fondent à stigmatiser, est donc le compte rendu du premier conseil des ministres sous votre présidence et qui est manifestement source d’indignation à la lumière des observations de forme suivantes :

1- la  rédaction administrative requiert la dignité, le respect de la hiérarchie, le sens des responsabilités, l’objectivité, la courtoisie, la prudence,  la précision, la clarté, la concision, l’efficacité et l’homogénéité du style. Par rapport à ces exigences de la rédaction administrative, l’émotion est forte de constater que Monsieur Edouard Ouin Ouro est l’auteur et/ou le signataire d’un acte d’une haute portée informative qui, par sa légèreté, honore  peu la prestigieuse institution dont il est l’épicentre, la cheville ouvrière. Il s’y ajoute l’usage malséant des majuscules. Simples observations d’ordre général avant de descendre dans les détails.

2-  « Cette première réunion des membres du Gouvernement a été consacrée à l’examen d’ordre du jour spécial. »

Aucune réunion ne se tient pour examiner un « ordre du jour spécial ». Toute structure ou institution se réunit en session ordinaire ou extraordinaire pour examiner les points inscrits à l’ordre du jour. Dans le cas d’espèce, un ordre du jour spécial ne se justifie pas, le conseil des ministres étant saisi des dossiers d’intérêt majeur de la nation. Ce n’est pas tout. Les exigences de clarté et de précision contraignent  à annoncer l’ordre du jour.

3-« ….Le conseil s’est penché sur quelques préoccupations majeures des populations relatives à l’offre d’énergie, à la disponibilité des produits pétroliers, aux trois secteurs de l’éducation, à la santé, à la fonction publique et à la préparation de ma campagne cotonnière. »

Suite à l’examen de ces préoccupations, les décisions prises ne sont pas mentionnées dans le compte rendu, hormis celles relatives à la campagne cotonnière. Heureusement,  le déficit d’information a été comblé par le Ministre d’Etat Koupaki qui, dans la succincte restitution des travaux du Conseil des Ministres, a indiqué qu’un comité interministériel se réunira pour étudier les questions de l’énergie et des produits pétroliers.

4-  « Le Conseil s’est également prononcé sur la pertinence de la gestion de projets par des Agences spécifiques  en lieu et place des directions techniques des ministères. »

La décision prise à ce sujet n’est pas portée à la connaissance de l’opinion publique. Or, l’objectif du compte rendu du conseil des ministres est d’informer le public sur les décisions résultant de l’examen des questions inscrites à l’ordre du jour.

5-« Le Conseil ……..a décidé de la suppression des décrets ci – après :…. »

Notion élémentaire de droit administratif : les décrets ne sont pas supprimés mais rapportés ou abrogés.

6-« A cet égard,  il sera mis sur pied un audit des redevances payées sur la filière des véhicules d’occasion. »

Un déficit de clarté transparaît de ce passage.

7-« Dans le but de… » est une expression incorrecte. Il faut plutôt écrire « Afin de ….. »

D’autres détails méritent d’être évoqués pour corrections.

Sur le fondement des observations de forme, une nouvelle mouture du compte rendu est présentée ci-contre.

Le succès de votre « mandat unique » dépendra de la qualité technique  et morale des citoyens que vous investirez de mission ou de responsabilités à tous les niveaux de l’administration publique. L’efficacité de l’action est garantie avec la compétence ainsi que l’honnêteté intellectuelle et morale.

Je vous prie de bien vouloir agréer,  Monsieur le Président de la République,  l’expression déférente de ma très haute considération