La Nouvelle Tribune

Janvier Assogba : « Le coup d’Etat du 26 octobre 1972, personne n’était demandeur »

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Beaucoup de gens le pensent mort. D’autres, aveugle, aphone ou hémiplégique. Mais le Colonel Janvier Assogba, celui que toutes les sources s’accordent à reconnaître comme le vrai auteur du coup d’Etat du 26 octobre 1972, tient toujours le coup. Bien que fatigué -à cause de ses 78 ans – et un peu affaibli par ses organes de sens, il passe ses vieux jours dans sa résidence de Djomèhountin (banlieue de Cotonou). Nous l’avons rencontré pour parler de ce coup d’Etat historique. Actualité oblige !

Calme olympien dans la résidence privée du Colonel Janvier Assogba ce matin du mardi 08 décembre. Introduit par son chauffeur, le Colonel Assogba nous a accueillis sur la terrasse du premier étage de cette maison qui en compte deux. Il nous est apparu plus émacié et plus fatigué que l’homme rencontré en 2012 bien plus robuste, l’air pressé, rentrant rapidement dans son véhicule, une Peugeot 406, nous flanquant une réponse agressive « revenez en week -end, je suis entrain d’aller dans ma ferme » lorsque nous lui avons dit notre volonté d’échanger avec lui. Cette fois-ci, l’accueil est plus doux, certes toujours froid. Presque sans sourire, une légère main gauche tendue, l’autre gardant la serviette rouge au vin nouée autour de la hanche. Lorsqu’il accéda à accorder l’entretien, c’est lui-même qui nous ouvre la porte de son salon où étaient disposés des divans bourrés, une télévision écran plat posé sur un bahut. Aucune image de son passé de militaire, ni de ministre, comme si le Colonel était un iconoclaste. L’entretien dura plus d’une heure, perturbé de temps en temps par les bruits des enfants qui s’amusaient dans la pièce d’à côté. Le Colonel était assis en face de moi, le  torse nu, toujours dans sa serviette. « Alors vous voulez savoir quoi ? », me lance-t-il à plusieurs reprises. Lorsqu’il comprit qu’il s’agit du coup d’Etat du 26 octobre, il se montre réticent à la discussion. « Pourquoi devrais-je en parler, je n’en sais rien », répond-il. « Tout le monde dit que vous êtes l’auteur et je voudrais en savoir un peu plus sur l’organisation de ce coup d’état, les personnes impliquées et le secret de sa réussite ? », lui demandai-je. « Je n’en sais rien, je ne sais pas plus que vous », ironise le Colonel. Son hésitation dura environ quinze minutes avant de se raviser. Mais il se montre humble : «  je n’ai rien fait d’extraordinaire, on a constaté que les choses n’allaient pas dans le sens où nous voulons et nous avons décidé de prendre nos responsabilités ». Alors, vous dites « nous », qui sont ceux qui sont impliqués dans l’organisation du coup avec vous », lui demandai-je. Il répliqua sans ménagement : «  Ce plan a été conçu par moi. Je n’ai consulté personne avant d’agir ». Même Aikpé ? «  Non mais Aikpé, si mes souvenirs sont exacts, il m’a rejoint quelques heures avant le coup ». Et Michel Alladayè ? « Aucune implication », dit-il. Il réclame la paternité de ce coup d’Etat qu’il affirme avoir initié et fait pour la salubrité publique. Il nie également toute responsabilité au Général Mathieu Kérékou même s’il reconnaît qu’il est allé le voir pour lui parler de la situation et de lui demander d’agir.  « Personne n’était demandeur de ce coup d’Etat, j’ai donc agi en toute responsabilité », clarifie le Colonel Assogba. Nous ne saurons pas trop sur les détails sur le plan organisationnel du coup, le Colonel disant réserver les détails dans ses mémoires. Il dira être parti de Ouidah avec ses hommes- une vingtaine dont le Colonel Philippe Akpo- et de prendre possession de la Présidence de la République. Un exercice pas si banal que ça même le putschiste affirme qu’il n’y avait pas grand-chose au Palais en ce moment. Mais les hommes de la sécurité présidentielle ont voulu réagir s’ils ne l’ont d’ailleurs pas fait. Mais notre hôte confie qu’ils ont été vite neutralisés et comment, lui demande-t-on ? « Dans le système de l’art militaire, on a appris à neutraliser les gens », explique-t-il avant d’ajouter que le secret de la réussite de ce coup c’est que personne n’était informé. « J’ai gardé le secret pour moi seul et au dernier moment. Même mes hommes ne savaient pas ce jour qu’on allait renverser le pouvoir ». Une fois cette étape franchie, ils arrêtent le Président Justin Tomètin Ahomadégbé sans aucune brutalité, le mettent dans son propre véhicule et le conduisent dans un appartement du Conseil de l’Entente. Et c’en était fini du Conseil présidentiel.

« Kérékou était le meilleur parmi nous tous »

Le coup d’Etat réussi et après concertation au camp Guézo, la décision a été prise de donner le pouvoir à Kérékou. Et pourquoi ? «  Il était le meilleur parmi nous. Il présentait   plus l’image d’un homme courageux et intègre que le filou qu’il est devenu après ». Et pourquoi n’a –t-il pas pris le pouvoir lui-même ? « Non, je n’avais pas envie, le pouvoir n’est pas un instrument de notre aspiration et de notre chemin, il ne m’intéressait pas », confie-t-il.  Quant à Kérékou il se dit un peu déçu. «  Il a été moins bon que ce que j’espérais de lui ». Allusion faite aux soupçons de corruption autour du coup d’Etat (l’affaire Kovacs) et au glissement vers le marxisme. « Pour faire marcher le Dahomey, on n’avait pas besoin d’aller au marxisme », regrette le putschiste avant d’ajouter : «  le vol n’est pas marxiste et voilà un régime qui permet le vol. Je suis hostile au vol et à la corruption », fulmine-t-il. C’est pourquoi il prendra sur lui la responsabilité de faire un autre coup d’Etat en 1975  pour balayer ce régime mais hélas ce coup n’a fait long feu. Le pourquoi ? , il ironise un peu : «  Tous les coups d’Etat ne marchent pas. Ça ne pouvait pas marcher c’est tout. Et pour permettre au premier de faire son chemin », dit-il. Que pense-t-il de la longévité de Kérékou au pouvoir ? « Je n’ai pas d’explication. L’art de gouverner diffère d’une personne à une autre. Kérékou a gouverné sans prendre trop de décision. Il a été un gestionnaire des hommes. Je n’ai pas senti sa main dans les choses. Il a usé de méthode subtile pour rester au pouvoir. Il a été plus réaliste en s’adaptant aux Béninois. Les Béninois, faut pas trop les bousculer et il a compris cela. Peut-être qu’à sa place, j’agirais », confie l’homme qui dit ne pas reconnaître au Général défunt une qualité exceptionnelle. C’est d’ailleurs pourquoi son décès ne l’émeut pas pour autant : «  un Dahoméen de moins c’est tout », dira-t-il  pour cet homme pour lequel il dit n’avoir aucune inimitié bien qu’il l’ait gardé en prison pendant dix ans. Depuis, il ne l’a vu qu’une seule fois. Une rencontre éclaire au Palais à sa sortie de prison à la fin des années 80 et depuis il tente de reconstruire une vie et une carrière sacrifiées. La preuve, il a dû reconstruire sa vie conjugale et n’a que quatre enfants avec un grand écart entre leurs âges. La première a la quarantaine alors que la dernière n’a que huit ans. Un regret pour cet homme qui a peiné avant de  se faire rembourser ses droits et qui n’a pu se soustraire au dénuement que grâce à ses activités champêtres